‹ Œuvres complètes de Sainte Térèse de Jésus; traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de ParisChapitre 87 sur 185 · CHAPITRE XXXL — BURGOS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXL — BURGOS

Dès le matin, le père provincial alla demander la bénédiction de sa Seigneurie Illustrissime. C'était, pensionsnous, tout ce qui restait à faire. Il trouva l'archevêque aussi mécontent, aussi fâché de ce que j'étais venue à Burgos sans sa permission, que s'il ne m'eût point dit de venir et qu'il n'y eût encore rien de fait. Ses paroles au i)ère provincial témoignèrent d'une irritation extrême à mon endroit. S'il m'avait dit — commeil en convint — d'entreprendre ce voyage, il entendait que je viendrais seule pour traiter de l'affaire. Mais avoir amené pareil nombre de religieuses ! Quelle contrariété il en éprouvait, mon Dieu!... Le père provincial lui fit remarquer que nous étant déjà entendus avec la ville, comme lui-même l'avait exigé, il ne s'agissait plus de traiter, mais de fonder. Il ajouta que l'évêque de Palencia, interrogé par moi si je devais partir sans en prévenir sa Seigneurie (1), m'avait répondu qu'il n'y avait nul motif de la

UnueUes, et par Icâ accablantes fatigues du voyage. Je lui parlai par une fenêtre munie d*uno grille et donnant sur un corridor. Do chaque côté la grille était garnie d'un voUe noir, absolument comme si la sainte eût été dans son monastère. A Tintérieur, son lit avait été adossé & la grille. Je lui parlai là, sans la voir. A la crainte et au respect que j'éprouvai en rapprochant, je jugeai bien que j'abordais une grande sainte et une grande amie de Dieu. Mes entrailles s'émurent, mes cheveux se dressèrent sur ma tête, de frayeur et de respect. Depuis lors, je restai intimement convaincu que la mère Térèse de Jésus serait une des grandes colonnes de rÉglise de Dieu. » (Inform. de Calahorra, 1610.) Nous aurons & parler plus loin du docteur Manso. Sainte Térèse reçut aussi la visite d'un autre ami du provincial, son ancien condisciple d'Alcala, le licencié Antoine Aguiar. Aguiar était médecin. Le père Gratien le pria de donner ses soins à la sainte mère. Bientôt, nous allons le voir, les relations du licencié avec les carmélites seront fréquentes. et empreintes d'un dévouement sans bornes. (1) Sin hacerlo saber à su Sehorîa. L'édition princeps et à sa suite toutes les autres ont ajouté ce membre de phrase, qui ne se trouve point au manuscrit original et semble cependant réclamé par le sens.

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prévenir puisqu*Elle avait exprimé le désir de nous voir arriver. Toutes les représentations furent inutiles. Pourtant, c'était bien ainsi que les choses s'étaient passées, et cela, parce que Dieu voulait la fondation. L'archevêque le reconnaît maintenant lui-même, et il avoue que si nous avions annoncé notre venue, il nous aurait dit purement et simplement de ne point venir.

Il congédia le père provinciat en déclarant que si nous n'avions des revenus et une maison en propre, il nous refuserait absolument son autorisation, qu'au reste, il nous était loisible de nous en retourner. Oui, les chemins étaient jolis, vraiment! Et le temps favorable!... O mon Maître ! qu'il est vrai de dire qu'à peine vous a-t-on rendu un service, vous le payez par quelcjue grande tribulation î Et que cette récompense serait précieuse à ceux qui ont pour vous un véritable amour, s'ils en comprenaient «ur-lechamp la valeur ! J'avoue que pour lors un profit qui nous réduisait, semblait-il, à une totale impuissance, ne nous souriait guère. L'archevêque déclarait de plus que, pour fournir aux revenus et à l'achat d'une maison, nous ne devions rien prendre sur les dots des religieuses. De pareilles conditions étant impraticables en un temps conune le nôtre, il devenait clair que toutes les voies nous étaient fermées. Pour ma part, je ne perdais point courage ; je croyais fermement (jue tout cela tournerait à notre aAiantage. Selon moi, ce n'étaient que des filets jetés par le démon pour nous entraver, mais Dieu ne manquerait pas de faire réussir mie œuvre qui était sienne.

Le pro\*incial s'en revînt tout joyeux, avec cette réponse, et il ne se troubla point pour lïnstant. Ce fut une

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disposition de Diou, qui ne pemut point qu'il se fâchât contre moi, pour ne m'étre pas procuré une autorisation écrite, connue il me Tavait dit (1).

Les parents et amis du chanoine Salinas, je Fai rap- |>orté déjà, m'avaient rendu visite. Us retinrent bientôt, <>t furent d'avis de solliciter de l'archevêque la permission (pi'on nous dit la messe dans notre maison. D'abord, des religieuses déchaussées ne pouvaient décenmicnt aller dans les rues à travers la houe ; ensuite, il y avait dans cette maison une pièce très convenable, qui avait tenu lieu de -chapelle aux pères de la Compagnie de Jésus dans les premiers temps de leur séjour à Burgos, et qui avait même servi plus de dix ans à cet usage. Il nous seniMait qu'en de telles conditions, ia prise de possession pouvait fort bien avoir lieu dans cette demeure, sauf à faire ensuite l'acquisition d'une maison. Malgré les instances que vinrent lui faire deux chanoines, rarchevêque nevoulut jamais permettre qu'on nous y dît la messe. Tout ce qu'on put obtenir fut que si nous nous procurions un revenu assuré, la fondation pourrait se faire en ce lieu avant l'acquisition d'un local. Mais nous devions nous obliger sur cautions à en acheter un, comme aussi à quitter celui que nous occupions. I-ies cautions furent bientôt trouvées, car les amis du chanoine Salinas se proposèrent pour nous les fournir.

(1) Nous savons par Anne 4© Saûit-Barthélemy que la sainte raère vmitwt parler ello-mèmo à rarchevêque. Mais le prélat demeura inflexible. Phis terd, il avouait aux canaéiites de Burgos qu'en ëooatant la sainte, sa sut- .prise et son «dmir&tion furent extrùBies : il croyait, disait-il, eaieiMliv parier saint Paul. La sœur Hélène de Jésus, fUle de Catherine de TcHosa, atteste le lait dans sa déirasitioa juridique pour la canonisation. (luform. de Buiges.)

et d'autre part, Catherine de Tolosa s'offrit ù nous assigner le revenu que l'on demandait.

Plus de trois semaines se passèrent à régler le montant, le mode et la provenance de tout cela. Durant cet intervalle, nous n'entendions la messe que les jours de fête et de grand matin (1). Quant à moi, j'avais la fièvre et j'étais extrêmement souffrante. Catherine de Tolosa montra toute la générosité possible. Elle était aux petits soins à mon endroit, et pendant un mois entier, elle nous entretint chez elle, dans un appartement séparé, d'un cœur aussi libéral qui si elle eût été la mère de chacune d'entre nous. Le père provincial logeait, avec ses compagnons, chez un de ses amis, son ancien condisciple, actuellement chanoine magistral de la cathédrale, le docteur Manso (2). Il était

(1) Sans doule & IVglisc San Oit, qui ûlait tout prorhe.

(2) Pierre Manso, de la famiUe des Manso y Zuûiga, tUait né à Valdecaûas, dans Févèché de Calahorra. U étudia & Tuniversité d'Alcala, où il eut le père Jérôme Gratien pour condisciple ; il fut ensuite chanoine de Palencia, puis de Burgos. (Cfr. P. Antoine de Saint-Joseph, t. IV, Annot. de la Lettre IX.) Ce fut le docteur Manso qui confessa sainte Térèse en cette dernière ville, après le départ du père Gratien pour Valladolid : • Lorsqu'il rentrait chez lui, a déclaré son neveu, don Pierre Manso, qui fut plus tard patriarche des Indes, il ne manquait pas de dire : « Béni soit Dieu ! « Béni soit Dieu ! J'aimerais mieux discuter contre tout ce qu'il y a au « monde de théologiens, ([uc contre cette femme I » Et il donnait millo louanges & sa sainteté. » (Dép. jurid. de Tannée 1609.) Voulant éprouver jusqu'où allait la soumission de sa pénitente, le docteur Manso jugea bon de lui retrancher pour un temps la communion quotidienne. « U est, lui disait-il, très suffisant pour vous et vos religieuses de communier tous les huit jours, ou même de quinze en quinze jours. » Malgré la peine très vive qu'elle ressentait, la sainte obéit à Pierre Manso comme s'il eût toujours été son confesseur. Et si parfois l'une de ses religieuses était tentée de se plaindre ou de donner tort au docteur, elle l'en reprenait^ ne souffrant pas qu'on parl&t de lui autrement qu'avec un profond respect D'ailleurs, cet état de choses ne fut pas de longue durée. Manso, admirant l'humble docilité de la sainte, lui i)ermit bientôt de s'unir de nouveau chaque jour ù son céleste Époux. (Cfr. Dép. de la mère Anne de Jésus et de la

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