ACTE V, SCENE I
trions dans des conditions pareilles à celles où nous nous rencontrons maintenant. Vous avez trompé notre confiance et vous nous avez forcé à dépouiller nos vêtements de paix où nous étions à l'aise pour mettre à la torture nos vieux membres sous l'incommode acier : ce n'est pas bien, Milord, ce n'est pas bien. Que dites- vous à cela? Voulezvous consentir à dénouer le nœud brutalement lié de cette guerre abhorrée de tous? Voulez-vous recommencer à vous mouvoir dans l'orbe de celte obéissance où vous jetiez une belle et naturelle lumière, et renoncer à être une vapeur météorique, un prodige de terreur et un présage de malheurs déjà visibles pour les temps avenir?
Worcester. — Écoutez-moi, mon Suzerain : pour ma part je serais très-content de laisser la fin de ma vie s'écouler dans des heures paisibles ; car je proteste que je n'ai pas cherché le jour de cette querelle.
Le roi Henri. — Vous ne l'avez pas cherché ! Comment est-il arrivé alors?
Falstaff. — La rébellion se trouvait sur son chemin et il l'a rencontrée.
Le prince Henri. — Silence, geai! silence! Worcester. — Il plut à Votre Majesté de détourner les regards de votre faveur, et de moi, et de tous ceux, de notre maison; et cependant, Monseigneur, je dois vous rappeler que nous fûmes les premiers et les meilleurs de vos amis. Pour vous, je brisai mon bâton de commandement au temps de Richard ; je courus en poste de jour et de nuit pour vous rencontrer sur la route et baiser votre main, alors que vous n'étiez, comme position et fortune, ni si puissant, ni si riche que moi. Ce fut moi, mon frère et son fils, qui vous réinstallâmes dans votre patrie et qui affrontâmes hardiment les dangers des circonstances. Vous nous prêtâtes des serments, et en particulier celui-ci que vous jurâtes à Doncasler, de n'entreprendre rien contre l'Etat et de ne réclamer autre chose que les droits qui venaient de vous incomber, la résidence de Gand, le duché de Lancastre ; nous jurâmes de vous aider en cela. Mais peu de temps après, la fortune se mit à pleuvoir par ondées sur votre tête, et il tomba sur vous un tel déluge de grandeur (déluge formé en partie par notre aide, en partie par l'absence du roi, en partie par les abus d'un règne étourdi, les souffrances apparentes que vous aviez supportées, l'obstination des vents contraires qui retinrent le roi si longtemps dans les malheu-
reuses guerres d'Irlande que tout le monde le croyait mort en Angleterre), que vous prîtes occasion de ce tourbillon de circonstances heureuses pour vous faire vivement solliciter à saisir dans votre main le gouvernement de la nation. Vous oubliâtes le serment que vous nous aviez prêté à Doncaster, et vous qui aviez été nourri par nous, vous nous traitâtes comme ce dupeur indélicat, le jeune coucou, traite le moineau; vous opprimâtes notre nid, et grâce à la nourriture que nous vous avions donnée, vous prîtes un si énorme volume, que malgré notre affection elle-même, nous n'osâmes plus approcher de votre présence, de crainte d'être avalés, et que nous fûmes, au contraire, forcés par prudence de fuir d'une aile agile loin de vos yeux et de lever nos forces présentes. Nous vous résistons donc par les moyens mêmes que vous avez forgés vous-même contre vous-même, par vos durs traitements, votre dangereuse attitude, votre violation de tous les engagements et de tous les serments que vous nous aviez jurés lors de l'entreprise de votre jeunesse.
Le roi Henri. — Vous avez en effet articulé toutes ces choses, vous les avez proclamées aux carrefours des marchés, vous les avez lues dansles églises, afin de teindre le manteau de la rébellion de quelque agréable couleur qui pût plaire aux yeux de ces inconstants versatiles et de ces pauvres mécontents qui, bouche ouverte et se frottant le coude, écoutent les nouvelles du tohu-bohu de l'innovation. Jamais, jusqu'à ce jour, insurrection ne manqua de telles jolies couleurs pour peindre sa cause, ni de fantasque canaille soupirant après un temps de pêle-mêle, de ruine et de confusion.
Le prince Henri. — Dans nos deux armées, il y a plus d'une âme qui payera cher pour cette entrevue, si une fois elles en viennent aux mains. Dites à votre neveu que le prince de Galles joint ses louanges à celles que tout le mondé donne à Henri Percy. Sur mes espérances, si on retire de son compte la présente entreprise, je ne crois pas qu'il existe aujourd'hui un plus brave gentilhomme, d'une activité plus vaillante ou d'une plus vaillante jeunesse, plus audacieux ou plus courageux, et qui soit mieux fait pour décorer l'époque où nous sommes de nobles actions. Pour ma part, je puis le dire à ma honte, j'ai été infidèle à la chevalerie, et je sais que c'est l'opinion qu'il a de moi; cependant, je le dis devant la majesté de mon père, je serais heureux s'il voulait jouer
LE ROI HENRI IV
centre moi sa grande renommée et l'estime dont il jouit, et pour épargner le sang des deux côtés j'essayerais volontiers ma chance contre lui en combat singulier.
Le roi Henri. — Et nous oserons exposer ta vie en cette aventure, prince de Galles, quoique nous eussions, pour nous y opposer, dès considérations à l'infini. — Non, bon Worcester, non; nous aimons beaucoup nos sujets, nous aimons même ceux qui se sont égarés à la suite de votre neveu, et s'ils veulent accepter les offres de notre grâce, lui, eux, vous, tout le monde en un mot, redeviendrez mes amis et je serai le vôtre . dites cela à votre neveu et apportez-moi réponse sur ce que vous aurez résolu; mais s'il ne veut pas céder, le châtiment et une redoutable correction n'attendent que notre ordre et feront leur office. Là-dessus, partez; nous ne voulons pas pour l'instant être ennuyés d'une réponse ; nous vous faisons loyalement ces offres; réfléchissez-y avec soin.
{Sortent f V or c ester et Vernon.') Le prince Henri. — Ces offres ne seront pas acceptées, sur ma vie : le Douglas et l'Hotspur, tous deux ensemble , délieraient l'univers en armes.
Le roi Henri. — Donc, hors d'ici, chaque commandant à sa charge; car, sur leur réponse, nous engagerons le combat : et que Dieu nous soit ami autant que notre cause est juste!
{Sortent le roi, Blunt et le prince Jean.) Falstaff. — Hal, si tu me vois abattu dans la bataille, enjambe-moi comme cela; c'est un point de chevalerie.
Le prince Henri. — Il n'y a qu'un colosse qui puisse le rendre ce service amical. Dis tes prières et adieu.
Falstaff. — Je voudrais qu'il fûl temps d'aller au lit, Hal, et que tout marchât bien.
Le prince Henri. — Parbleu, tu dois à Dieu une mort! {Il sort.)
Falstaff. — Elle n'est pas due encore et il me répugnerait de la payer avant son jour. Qu'ai-je besoin de me tant presser avec quelqu'un qui ne m'appelle pas? Bon, cela ne fait rien, l'honneur m'aiguillonne en avant. Oui, mais quoi, si l'honneur m'aiguillonne en arriére lorsque j'avancerai? Est-ce que l'honneur peut remettre une jambe? non. Ou un bras? non. Ou enlever la douleur d'une blessure? non. L'honneur n'a donc aucune habileté en chirurgie? non. Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'est-ce que ce mol hon-
neur? de l'air. Un joli bien, ma foi! Qui est-ce qui le possède? Celui qui mourut mercredi? Le sent-il? non. L'entend-il? non. C'est donc une chose insensible? oui, aux morts. Mais ne pourrait-il pas vivre avec les vivants? non. Pourquoi ? le dénigrement ne le souffrirait pas. Par conséquent, je n'en veux pas ; l'honneur est un simple écusson, et ainsi finit mon catéchisme. (// sort.)