ACTE I, SCÈNE
Lord Bardolph. Fïoble comte, je vous apporte des nouvelles certaines de Sljrewsbury.
IVORTHOMBERLAND. Pla
Dieu qu'elles soient bonnes :
(Acte I, se. i.)
gentilhomme qui a ralenti son cheval près de Travers a-t-il annoncé de tels revers?
Lord Bardolph. — Qui, cet homme-là ? C'était quelque pauvre diable qui avait volé le cheval qu'il montait, et, sur ma vie, il parlait au hasard. Voyez, nous voici venir d'autres nouvelles.
Northumberlani). — Oui, le front de cet homme, pareil à la page d'un titre, annonce la nature d'un volume tragique. Semblable est l'aspect de la plage sur laquelle le flot impérieux a laissé le témoignage de son usurpation.
Entre MORTON.
Northumberland. — Dis-moi, Morton, viens-tu de Shrewsbury ?
Morton. — Je me suis enfui de Shrewsbury, mon noble Lord, de Shrewsbury où la mort a pris son masque le plus hideux pour effrayer notre parti.
Northumberland. — Comrnent vont mon fils et mon frère? Tu trembles, et la pâleur de ta joue est plus apte que ta langue à rapporter ton message. Ce fut un homme tel que toi, aussi chancelant, aussi abattu, aussi affaissé, aussi hagard, d'un regard aussi éteint, d'une physionomie aussi bouleversée par la douleur, qui tira les rideaux de Priam, au milieu de la nuit, avec la bonne volonté de lui dire que sa ville de Troie était brûlée à moitié; mais Priam devina l'incendie avant que lui n'eût retrouvé sa langue, et moi je devine la mort de mon Percy avant que tu ne me la rapporles. Voici comment tu voudrais t'y prendre : * Votre fils a fait ceci et cela, votre frère cela; ainsi a combattu le noble Douglas ; » en arrêtant mon oreille avide à écouter leurs hardis exploits: mais à la fin, et cette fois pour arrêter tout à fait mon oreille, tu laisserais échapper un soupir qui dissiperait toutes
LE ROI HENRI IV
ces louanges, et tu terminerais ainsi : * Frère, fils, et tous sont morts, »
Morton. — Douglas est vivant et votre frère vit encore; mais quant à Milord votre fils....
Northumberland. — 11 est mort, parbleu! Voyez comme le soupçon a la parole prompte ! Celui qui redoute seulement la chose qu'il ne vou-. drait pas savoir, par instinct reconnaît dans les yeux des autres que ce qu'il craignait est arrivé. Parle, cependant, Morton ; dis à ton comte que sa divination a menti, et je prendrai la chose comme un aimable outrage et je te ferai riche pour m'avoir fait une telle insulte.
Mouton. — Vous êtes trop grand pour être démenti par moi : votre pressentiment n'est que trop justifié, vos craintes ne sont que trop certaines.
Northumberland. — Cependant, malgré tout cela, ne dis pas que Percy est mort. Je lis une étrange confession dans ton œil ; tu secoues la tète et tu regardes comme un danger ouune faute de dire la vérité. S'il a été tué, dis-le moi; la langue qui rapporte sa mort ne donne pas d'offense : il pèche celui qui dément une mort certaine, mais non pas celui qui dit que les morts ne sont pas vivants. Cependant celui qui porte le premier de mauvaises nouvelles n'a qu'un office ingrat, et sa voix résonne toujours par la suite dans notre âme comme une cloche sourde qui nous rappelle le glas d'un ami défunt.
Lord Bardolph. — Je ne puis croire, Milord, que votre fils soit mort.
Morton. — Je suis désolé de vous forcer à croire ce que plût au ciel que je n'eusse pas vu; mais mes yeux l'ont vu, tout ensanglanté, rendant de faibles coups, épuisé et hors de souffle, en face d'Harry Monmouth dont la colère agile a précipité ce Percy qui n'eut jamais peur sur la terre d'où il ne s'est plus relevé vivant. Bref, la mort de celui dont l'ardeur prêtait une étincelle au plus lourd paysan de son armée, une fois ébruitée, a enlevé tout feu et toute chaleur à celles de ses troupes dont le courage était le mieux trempé : car c'était au métal de son âme que son parti empruntait l'acier de sa résistance, et ce métal une fois ébrérhé, tous les autres ont tourné sur euxmêmes et sont tombés comme un plomb lourd et pesant. Et de même que la chose qui est pesante par elle-même est celle qui, lorsqu'elle est poussée, court avec la plus grande rapidité, ainsi nos hommes, devenus pesants par la perte d'IIotspur, ont prêté par leurs craintes une telle vélocité à
ce poids, que les flèches ne volent pas vers leur but avec plus de vitesse que nos soldats, \isant à leur sécurité, ne se sont enfuis du champ de bataille. Alors le noble AVorcester n'a éléque trop tôt fait prisonnier; et ce furieux Écossais, le sanglant Douglas, dont l'épée vaillamment laborieuse avait tué trois fois le fantôme du roi, a commencé à manquer de cœur et a fourni une excuse à la honte de ceux qui avaient tourné le dos : dans sa fuite, il a trébuché de frayeur et a été pris Le résumé de tout cela, c'est que le roi est victorieux et qu'il a envoyé en toute hâte pour vous assaillir, Milord, des forces sous la conduite du jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà exactement les nouvelles.
Korthumberland. — J'aurai assez de temps pour pleurer ces malheurs. Le poison contient son remède, et ces nouvelles qui, si elles avaient été heureuses, m'auraient rendu malade, étant mauvaises m'ont jusqu'à un certain point rendu à la santé : et de même que l'invalide dont les articulations affaiblies par la fièvre fléchissent sous le poids de la vie comme des gonds déracinés, dans l'impatience de son mal, s'échappe pareil à une flamme des bras de son gardien, ainsi mes membres à moi, affaiblis par le chagrin, mais maintenant exaspérés par la douleur, ont trois fois leur force ordinaire. Donc à bas béquille complaisante; c'est un gantelet écailleux avec un poignet de fer qui doit maintenant ganter cette main : à bas, bonnet de malade, tu es un préservatif trop futile pour une tête que des princes, soûlés de triomphe, se disposent à viser. Ceignez maintenant mon front de fer et vienne l'heure la plus tragique que le temps et le malheur puissent amener pour regarder avec menaces Northumberland le désespéré ! Que le ciel vienne baiser la terre ! Que la main de la nature ne retienne plus dans leurs limites les flots impétueux! Que tout ordre expire! Que le monde ne soit pas plus longtemps un théâtre où la discorde se traîne dans une action languissante, mais que l'âme de Caïn le premier né règne dans toutes les poitrines, en sorte que tous les cœurs étant poussés à des actions sanglantes, cette brutale tragédie puisse finir et la nuit rester seule pour ensevelir les morts!
Travers. — Cette excessive colère vous fait mal, Milord.
Lord Bardoli>h. — Aimable comte, que votre honneur ne fasse pas divorce avec la sagesse.
Morton. — Les existences de tous vos affectionnés complices ont pour appui votre santé, qui