‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 12 sur 447 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

ÉlÉonore. Mon fils, prêtez-vous à ce rapprochement, faites ce mariage.

(Acte II, scène n.)

volonté, au moins lui donner satisfaction dans une telle mesure, que nous couperons court à ses récriminations. Allons, aussi convenablement que nous le permettra notre hâte, accomplir cette cérémonie imprévue et sans préparatifs. {Tons sortent excepté le bâtard. Les citoyens se retirent des remparts.)

Le bâtard. — Monde insensé ! rois insensés! transaction insensée ! Jean, pour anéantir complètement les titres d'Arthur, en a volontairement abandonné une partie, et France qui, sur les conseils de la conscience, avait endossé son armure, que la vertu et la charité avaient conduit sur le champ de bataille, comme le soldat de Dieu, s'est laissé chuchotter à l'oreille par ce diable rusé qui fait changer les résolutions, par cet entremetteur qui perpétuellement assomme la bonne foi, par ce briseur quotidien de promesses, par celui qui friponne tout le monde, rois, mendiants, vieillards, jeunes

gens, filles, qui vole les pauvres filles de ce nom de fille, le seul bien saisissable qu'elles aient à perdre, par ce monsieur au doux visage, l'intérêt au chatouillement séducteur, l'intérêt, cette déviation du monde. Le monde par lui-même, est en bon équilibre, fait pour courir sur un terrain bien aplani, si l'intérêt , ce vil et irrésistible penchant, ce maître tyrannique de nos mouvements, ne le faisait changer de front illogiquement et ne le détournait de sa direction, de son but, de son cours, de son dessein. C'est ce même obstacle, cet intérêt, ce filou, cet entremetteur, ce mot qui change toutes choses, qui,s'étant mis à scintiller devant les yeux du versatile roi de France, lui a fait retirer l'appui qu'il était décidé à donner, et d'une guerre résolue avec honneur l'a rejeté dans une paix vile et bassement conclue. Et moi-même, pourquoi est-ce que je me

LE ROI JEAN

raille de cet intérêt, si ce n'est parce qu'il ne m'a pas encore courtisé? Ce n'est pas parce que j'aurais le pouvoir de fermer mon poing, si les beaux écus à l'ange venaient saluer la paume de ma main, mais parce que ma main n'a pas été encore tentée, que semblable à un pauvre mendiant je raille le riche. Bon! tant que je serai

un mendiant, je raillerai et je dirai: il n'y a pas d'autre péché que la richesse; et lorsque je serai riche, ma vertu consistera à dire : il n'y a pas d'autre vice que la pauvreté. Puisque les rois brisent leur parole par intérêt, gain, sois mon Seigneur ! car je t'adorerai.

{Il sort.)

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