‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 124 sur 447 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

quoi il disait cela et je pourrais le dire — « car, dit-il, vous êtes une honnête femme et qu'on estime : par conséquent faites attention aux botes que vous recevez; ne recevez pas, dit-il, de ces compagnons querelleurs. » Il n'en vient pas ici: cela vous ravirait l'âme d'entendre ce qu'il disait; non, je ne veux pas de querelleurs.

Falstaff. — Ce n'est pas un querelleur, hôtesse; c'est un petit chevalier d'industrie bien doux, sur ma foi ; vous pouvez le tapoter aussi gentiment qu'une petite levrette; il n'oserait pas se quereller avec une poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement hérisser ses plumes en signe de résistance. Faites-le venir, garçon. {Sort le garçon.)

L'hôtesse. — Vous l'appelez chevalier de l'industrie? Je ne fermerai jamais ma porte à un honnête homme et à un chevalier de l'industrie : mais je n'aime pas les querelles ; sur ma foi, je me sens toute mal à l'aise lorsqu'on prononce ce mot de querelles : sentez comme je tremble, mes maîtres; voyez-vous ; ah, je vous en réponds que je tremble !

Doll. — Vous tremblez, en effet, hôtesse.

L'hôtesse. — N'est-ce pas que je tremble? Ah! oui, en bonne vérité, je tremble comme si j'étais une feuille de tremble: je ne peux pas souffrir les querelleurs.

Entrent PISTOL, BARDOLPH et le page.

Pistol. — Dieu vous garde, Sir John.

Falstaff. — Vous êtes le bienvenu, enseigne Pistol. Ici, Pistol; je vous charge avec un coup de Xérès; déchargez-vous sur mon hôtesse.

Pistol. — Je déchargerai sur elle, Sir John, avec un pistolet à deux balles.

Falstaff. — Elle est à l'épreuve du pistolet, Monsieur; à peine si vous la blesseriez.

L'hôtesse. — Voyons, je ne veux pas boire d'épreuves, ni de boulet; je ne veux pas boire au delà de ce qui peut me faire du bien, pour faire plaisir à qui que ce soit, moi.

Pistol. — A vous alors, Mistress Dorothée : je vais vous charger.

Doll. — Me charger? je vous méprise, misérable compagnon. Comment vous, un pauvre hère sans chemises, une vile canaille, un escroc! Joli galant, ma foi ! Arrière, coquin ranci, arrière ! Je suis de la viande pour votre maître.

Pistol. — Je vous connais, Mistress Dorothée.

Doll. — Arrière, canaille de coupe-bourse! arrière, sale douzil ! Par ce vin, je vais vous fourrer mon couteau dans vos mâchoires pourries, si vous

faites le sabreur malhonnête avec moi. Arrière, canaille d'ivrogne! arrière, traîneur fourbu de grand sabre! Depuis quand ces manières, s'il vous plaît, Monsieur? Quoi ! pour deux aiguillettes que vous avez à l'épaule? voilà- t-il pas?

Pistol. Je tuerai votre collerette pour ce que vous dites.

Falstaff. — Assez, Pistol ; je ne voudrais pas que vous vous oubliassiez ici : débarrassez notre compagnie de votre personne, Pistol.

L'hôtesse. — Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, mon doux capitaine.

Doll. — Capitaine ! abominable filou damné, n'as-tu pas honte de t'enlendre appeler capitaine? Si les capitaines étaient de mon avis, ils vous sabreraient pour prendre leurs titres sans les avoir gagnés. Capitaine, vous manant! et pourquoi? pour avoir déchiré la collerette d'une pauvre putain dans un bordel? Lui capitaine! pendu soit-il le coquin ! Il vit de prunes cuites moisies et de brioches sèches. Capitaine! Lumière de Dieu 1 ces scélérats feront du mot capitaine un mot aussi odieux que le mot occuper, qui était un mot parfaitement honnête avant les mauvaises acceptions qu'on lui a données : aussi les capitaines feront bien d'y faire attention.

Bardolph. — Je t'en prie, redescends, mon bon enseigne.

Falstaff. — Ecoute ici, Mistress Doll.

Pistol. — Moi, non : je te le déclare, caporal Bardolph, je serais capable de la mettre en pièces; je me vengerai d'elle.

Le page. — Je t'en prie, redescends.

Pistol. — Par cette main, avant de descendre, je la verrai d'abord damnée dans le lac damné de Pluton, au plus profond du gouffre infernal, avec l'Erèbe et les plus vilains tourments. Tendez l'hameçon et la ligne, vous dis-je. A bas ! à bas chiens! à bas truands! N'avons-nous pas Irène ici ?

L'hôtesse. — Mon bon capitaine Pissoles, soyez calme; il est très-tard, sur ma foi: je vous en supplicie, immodérez votre colère.

Pistol, déclamant a" une voix théâtrale. —

Voilà, ma foi, de Joonnes prétentions ! Est-ce que des chevaux de carriole

Et de mauvaises rosses d'Asie, trop engraissées,

Qui ne peuvent pas faire plus de trente miles en un jour,

LE ROI HENRI IV

Vont se comparer aux Césars, aux Cannibales, Et aux Grecs troyens? non, damnez-les plutôt Avec le roi Cerbère et que le ciel en rugisse ! Allons-nous, pour des sottises, en venir à de vilaines choses ?

L'hôtesse. — Sur ma foi, capitaine, ce sont là de très-méchantes paroles.

Bardoi ph. — Pars, mon bon enseigne : cela va tout à l'heure aboutir à une querelle.

Pjstol. — Meurent les hommes comme des chiens ! Donnez les écus comme des épingles ! n'avons-nous pas Irène ici?

L'hôtesse. — Sur ma parole, capitaine, nous n'avons ici personne de ce nom. Eh mordieu! croyez-vous que je la cacherais? Au nom de Dieu, tenez-vous tranquille.

Pistol. — En ce cas, mange et engraisse-toi, ma belle Callipolis. Allons, donnez-nous du Xérès. Se fortuna nie tormenta, la speranza me contenta.

Est-ce que nous craignons les bordées? non, que le démon fasse feu : donnez-moi du Xérès, et toi, ma bien-aimée, repose ici. (Il dépose son e'pe'e.) Allons-nous mettre le point définitif ici, et les et cetera ne comptent-ils plus ?

Falstaff. — Pistol, je voudrais être tranquille.

Pistol. — Mon doux chevalier, je baise ta patte. Comment donc! nous avons vu les sept étoiles.

Doll. — Au nom de Dieu, jetez-le en bas des escaliers; je ne puis supporter une telle braillarde canaille.

Pistol. — Me jeter en bas des escaliers ? Estce que nous ne connaissons pas les juments de Galloway?

Falstaff. — Bardolph, fiche-le moi en bas comme un palet de jeu de bouchon. Parbleu, s'il ne fait rien que dire des riens, il sera ici à l'état de rien.

Bardolph. — Allons, redescendez.

Pistol. — Comment? allons-nous avoir une incision? allons nous nous faire une saignée? (Il saisit sonépée.) En ce cas, que la mort me perce et abrège mes jours lamentables! Alors, que les trois sœurs dévident des blessures mortelles, effrayantes, béantes! Viens, dis-je, Atropos !

L'hôtesse. — Voilà de jolies affaires en train !

Falstaff. — Donne-moi ma rapière, petit.

Doll. — Je t'en prie, Jack, je t'en prie, ne dégaine pas.

Falstaff. — Redescendez les escaliers. (Il dégaine.)

L'hôtesse. — Voilà un beau tapage ! Ah ! je cesserais de tenir maison plutôt que d'avoir ces tarretirs et ces alarmes-là. On va se tuer, j'en suis sûre. Hélas! hélas! rengainez vos épées, rengainez vos épées ! (Sortent Pistolet Bardolph.)

Doll — Je t'en prie, Jack, sois calme. Le drôle est parti. Ah, vaillant petit coquin de putassier que vous êtes!

L'hôtesse. — N'êtes- vous pas blessé à l'aine? Il m'avait semblé qu'il vous avait porté un mauvais coup dans le ventre.

Rentre BARDOLPH.

Falstaff. — L'avez-vous flanqué à la porte ?

Bardolph. — Oui, Monsieur. La canaille est ivre; vous l'avez blessé à l'épaule, Monsieur.

Falstaff. — Cette canaille I me braver!

Doll. — Ah ! aimable petit coquin ! hélas, pauvre singe, comme tu sues? Allons, laisse-moi essuyer ta face; venez ici, mauvais garnement! Ah coquin, sur ma foi, je t'aime. Tu es aussi valeureux qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnons et tu vaux dix fois plus que les neuf preux. Ah, scélérat !

Falstaff. — Quel drôle que ce manant ! je ferai sauter le coquin sur la couverture.

Doll. — Fais-le, si tu t'en sensle cœur; si tu le fais, je te ferai trémousser entre deux draps, moi.

Le page. — La musique est venue, Monsieur^

Entrent des musiciens.

Falstaff. — Qu'ils jouent ! Jouez, Messieurs. — Assieds-toi sur mes genoux, Doll. Une canaille de man mt vantard comme ceki ! Le drôle m'a fui aussi vite que du vif-argent.

Doll. — Oui, ma foi, et toi tu l'as poursuivi du pas d'une église. Ah, gros petit marcassin de la foire de Saint-Bai thélemy, quand cesseras-tu de te battre le jour, et de t'escrimer la nuit, et commenceras-tu à rapiécer ton vieux corps pour le ciel?

Entrent par derrière LE PRINCE HENRI «POLNS déguisés en garçons de taverne.

Falstaff. — Paix, ma bonne Doll; ne parle pas comme une tête de mort : ne m'engage pas à me rappeler ma lin.

Doll. — Maraud, quel est le caractère du prince?

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