ACTE II, SCÈNE IV
Doll Tearsheet. Je t'en prie, Jack, je t'en prie, ne degaîne pas.
(Acte II, se. iv.)
Falstaff. — Un bon jeune garçon sans cervelle : il aurait fait un bon panetier, il aurait bien coupé le pain.
Doll. — On dit que Poins a beaucoup d'esprit.
Falstaff. — Lui, beaucoup d'esprit? pendu soit-il le babouin! Son esprit est aussi épais que la moutarde de Tewkesbury; il n'y a p:is plus de pensée en lui que dans un maillet.
Doll. — Pourquoi donc alors le prince l'aimet-il tant?
Falstaff. — Parce que leurs jambes sont de la même grosseur, qu'il joue bien au palet, qu'il mange du congre au fenouil et qu'il avale les bouts de cbandelles allumés dans l'eau-de-vie, et qu'il monte les chevaux de bois avec les enfants, et qu'il saute à pieds joints sur les escabeaux, et qu'il jure avec bonne grâce, et qu'il porte des bottes bien col-
lantes qui ont tout à fait l'air d'enseignes de bottiers, et qu'il n'engendre pas de querelles en racontant des histoires secrètes : c'est pour ces qualités de paillasse et d'autres encore, qui montrent un faible esprit et un corps robuste, que le prince l'admet ; carie prince est lui-même un autre l'oins; le poids d'un cheveu égaliserait leurs valeurs.
Le prince Henri. — Est-ce que ce moulin à paroles ne mériterait pas qu'on lui coupât les oreilles?
Poins. — Rossons-le devant sa câlin.
Le prince Henri. — Regarde-moice vieux ridé qui se fait gratter la nuque comme un perroquet.
Poins. — N'est-il pas étrange que le désir survive de tant d'années à la puissance.
Falstaff. — Baise-moi, Doll.
Le prince Henri. — Saturne et Vénus en con-
LE ROI HENRI IV
jonction celte année: est-ce que l'Almanach prédisait rien de semblable ?
Poins. — Et voyez un peu si son Trigon enflammé de -valet n'est pas en train de dire un mot de douceur aux vieilles tablettes de son maître, à son livre de compte, à son agenda.
Falstaff. — C'est par complaisance que tu me caresses ?
Doll. — Non vraiment, je t'embrasse de bien bon cœur.
Falstaff. — Je suis vieux, je suis vieux.
Doll. — Je t'aime bien mieux que je n'aime n'importe lequel de ces mauvais jeunes gens.
Falstaff. — De quelle étoffe veux-tu avoir une pèlerine? Je recevrai de l'argent jeudi; tu auras un bonnet demain. Allons, une chanson joyeuse ; il se fait tard, nous allons nous mettre au lit. Tu m'oublieras lorsque je serai parti.
Doll. — Sur ma foi, tu vas me faire pleurer si tu parles ainsi; tâche de savoir si je m'habillerai de beaux habits jusqu'à ton retour. — Bon, écoutons la fin de la chanson.
Falstaff. — Du Xérès, Francis. .
Le prince Henri et Poins, s1 avançant. — Voilà, voilà, Monsieur.
Falstaff. — Ah! un fils bâtard du roi? et toi, n'es-tu pas Poins, son frère ?
Le prince Henri. — Eh bien ! mappemonde de continents pleins de péchés, quelle vie mènes-tu?
Falstaff. — Une meilleure vie que toi : je suis un gentilhomme, tues un garçon tireur de vin.
Le prince Henri. — C'est-très vrai, Monsieur, et je suis venu pour vous tirer les oreilles.
L'hôtesse. — Ah! le Seigneur protège ta bonne grâce! sois le bienvenu à Londres. Le ciel bénisse ta jolie figure ! Mais quoi ! vous êtes donc revenus du pays de Galles?
Falstaff. — Folle et crapuleuse engeance de majesté, [posant la main sur Doit) par cette chair légère et ce sang corrompu, tu es le bienvenu.
Doll. — Qu'est-ce à dire? gros sot, je vous méprise.
Poins. — Monseigneur, si vous ne le prenez pas avec colère, il va vous frustrer de votre vengeance et tourner toute la chose en plaisanterie.
Le prince Henri. — Infecte mine de chandelles, avec quels termes bas ne parliez-vous pas de moi il n'y a qu'un instant, devant cette honnête, civile, vertueuse dame?
L'hôtesse. — Béni soit votre bon coeur! elle est ce que vous dites, sur ma foi.
Falstaff. — Est-ce que tu m'as entendu ?
Le prince Henri. — Oui, et vous me saviez près de vous comme vous le saviez lorsque vous vous êtes enfui à Gadshill : vous saviez que j'étais à vos talons et vous avez parlé exprès pour mettre ma patience à l'épreuve,
Falstaff. — Non, non, non, il n'en est pas ainsi ; je ne pensais pas que tu fusses à portée de ma voix.
Le prince Henri. — En ce cas, je vous forcerai à confesser votre insulte gratuite, et je sais comment vous arranger.
Falstaff. — Il n'y a pas d'insulte, Hal ; sur mon honneur, il n'y a pas d'insulte.
Le prince Henri. — Comment, ce n'est pas une insulte de nie déprécier, de m'appeler panetier, taille-pain et je ne sais quoi encore?
Falstaff. — Il n'y a pas d'insulte, Hal.
Poins. — Pas d'insulte!
Falstaff. — Pas la moindre insulte, Ned; pas d'insulte, honnête Ned. Je l'ai déprécié devant les méchants afin que les méchants ne pussent pas se prendre d'affection pour lui ; en ce faisant, je remplis le rôle d'un ami plein de sollicitude et d'un loyal sujet, et ton père me doit des remerciements pour cela. Il n'y a pas d'insulte, Hal; pas d'insulte, pas d'insulte, Ned; non, mes enfants, il n'y en a aucune.
Le prince Henri. — Vois un peu, comme pour faire ta paix avec nous, tu outrages maintenant cette vertueuse Dame, par pure crainte et entière couardise! Est-ce qu'elle est du nombre des méchants? Est-ce que ton hôtesse est du nombre des méchants? Ton page est-il un méchant? Et l'honnête Bardolph, dont le nez brûle de zèle, est-il un méchant ?
Poins. — Réponds, orme mort, réponds.
Falstaff. — Le démon a inscrit irrémissiblement Bardolph sur ses listes ; sa ligure est la cuisine particulière de Lucifer, là où il ne fait lien que rôtir des sôiffeurs. Quant au page, il y a un bon ange auprès de lui; mais le diable lui fait signe aussi.
Le prince Henri. — Et les femmes!
Falstaff. — L'une d'elles est déjà en enfer et elle brûle, la pauvre âme! Quant à l'autre, je lui dois de l'argent, et si elle est damnée pour cela, je n'en sais rien.
L'iiotesse. — Non, je vous le garantis.
Falstaff. — Non, je crois en effet que tu ne l'es pas; je crois que tu es excusée pour cela: