‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 139 sur 447 · ACTE IV, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE IV

fond, en vérité : c'est ce même sommeil qui a séparé de ce cercle d'or tant de rois Anglais. Ce que je te dois, ce sont les larmes et les douloureuses alflictions des affections du sang, et cela la nature, l'amour, la tendresse filiale te le payeront abondamment, mon cher père : ce que tu me dois, c'est cette couronne impériale, qui me revient comme à l'héritier immédiat de ton rang et de ton sang. (// place la couronne sur sa tête.) Là, l'y voilà placée, cette couronne que Dieu veuille protéger, et quand bien même toute la force du monde serait concentrée dans le bras d'un géant, elle ne m'arracherait pas cet insigne héréditaire que je laisserai aux miens comme il m'est laissé à moi. {Il sort.) Le roi Henri. — Warwick ! Glocester ! Clarence !

Rentrent WARWICK et les princes:

Clarence. — Est-ce que le roi appelle?

Warwick. — Que veut Votre Majesté? Comment se porte Votre Grâce ?

Le roi Henri. — Pourquoi me laissez-vous seul ici, Milords?

Ci.arence. — Mon Suzerain, nous avons laissé ici le prince mon frère, qui s'est chargé de rester et de veiller sur vous.

Le roi Henri. — Le prince de Galles ! Où estil? laissez-moi le voir : il n'est pas ici.

Warwick. — Cette porte est ouverte ; il est sorti par là.

Le prince Humphroy. — Il n'a pas traversé la chambre où nous étions.

Le roi Henri. — Ouest la couronne? Qui l'a prise sous mon oreiller ?

Warwick. — Lorsque nous nous sommes retirés, nous l'y avons laissée, mon Suzerain.

Le roi Henri. — C'est le prince qui l'a enlevée : allez, cherchez-le. Est-il donc si pressé, qu'il prend mon sommeil pour ma mort? Trouvez-le, Milord de Warwick, et poussez-le ici à grand renfort de réprimandes. (Sort Warwick.) L'action qu'il vient de commettre se joint à ma maladie et l'aide à m'achever. Voyez, mes fils, quels êtres vous êtes ! Comme la nature tombe promptement dans la révolte lorsque l'or devient le but de ses désirs! C'est pour en arriver là que les sots de pères, remplis de soucis, ont laissé l'inquiétude chasser leur sommeil, la préoccupation briser leur cerveau et le travail fatiguer leurs osl C'est pour en arriver là qu'ils ont accumulé et empilé les amas corrupteurs d'un or difficilement

conquis, qu'ils ont été soucieux de munir leurs fils des armes que donnent les arts et les exercices guerriers! Lorsque, comme l'abeille qui prélève sur chaque fleur la dîme des plus doux arômes, nous rapportons à la ruche nos cuisses chargées de cire, notre bouche chargée de miel, pour récompense de nos peines, nous sommes tués comme l'abeille. Voilà le goût amer que laissent au père mourant les labeurs économes de

sa vie.

Rentre WARWICK.

Le roi Henri. — Eh bien! où est-il celui qui ne peut attendre que son amie la maladie ait décidé de moi?

Warwick. — Monseigneur, j'ai trouvé le prince dans la chambre voisine, lavant ses nobles joues de larmes de tendresse, et dans une telle prostration de profond chagrin, qu'en le contemplant, la tyrannie qui ne s'est jamais désaltérée que de sang, aurait lavé son poignard dans les nobles larmes de ses yeux. 11 va venir.

Le roi Henri. — Mais pourquoi a-t-il emporté la couronne? Ah ! le voici qui vient.

Rentre LE PRINCE HENRI.

Le roi Henri.' — Viens ici, près de moi, Harry. Sortez de cette chambre, laissez nous seuls ensemble. (Tous sortent , excepté le roi et le prince Henri.)

Le prince Henri. — Je ne croyais pas vous entendre jamais plus parler.

Le roi Henri. — Ton désir, Henri, était le père de cette pensée : je reste trop longtemps avec toi, je t'ennuie. Es-tu donc si pressé de voir mon trône vide, qu'il te faut t'investir de mes insignes avant que ton heure soit venue? O sot enfant! Tu cherches la grandeur qui t'écrasera. Attends seulement un peu, car le vent qui empêche de tomber le nuage de ma dignité est si faible que cette dignité devra bientôt défaillir : ma journée touche à son crépuscule. Tu as dérobé l'objet qui dans quelques heures devait être tien sans offense, et tu as confirmé à mon agonie tout ce que j'attendais de toi. Tu as montré par ta vie que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que je mourusse avec cette certitude. Tu as caché dans tes pensées mille poignards que tu as aiguisés contre ton cœur de pierre pour m'assassiner à la dernière demiheure de ma vie. Comment ! tu ne peux pas m'accorder une demi-heure? Eh bien alors, sors, et creuse toi-même ma tombe, et ordonne aux clo-

LE ROI HENRI IV

ches joyeuses de carillonner à ton oreille, non que je suis mort, mais que tu es couronné. Que toutes les larmes qui déviaient arroser mon drap funèbre se changent en gouttes de baume pour oindre ta tète : prends seulement la peine de me confondre avec une poussière oubliée, donne aux vers ce qui te donna la vie. Destitue mes officiers, casse mes décrets, car le jour est venu maintenant de se moquer de la légalité. Henri V est couronné! Alerte, vanité! A bas, dignité royale ! Hors d'ici, vous tous, sages conseillers ! Venez de toutes les régions pour vous rassembler à la cour d'Angleterre, singes du libertinage! Pays voisins, voici l'heure de vous purger de votre écume! Avez-vous un ruffian qui jure, boive, danse, passe les nuits en orgie, vole, assassine, et connaisse l'art de coinmetlre les plus vieux crimes d'une façon nouvelle? soyez heureux, celui-là ne vous inquiétera plus : l'Angleterre dorera doublement sa triple infamie ; l'Angleterre lui donnera emploi, honneur, puissance, car le cinquième Henri va enlever à la licence réprimée la muselière de la contrainte, et le chien enragé pourra enfoncer ses dents dans la chair de tout innocent. O mon pauvre royaume malade des coups de la guerre civile! toi que toute ma vigilance n'a pu arracher au désordre, que ferastu maintenant que le désordre sera chargé de te veiller? Oh! tu deviendras un désert sauvage, peuplé de loups, tes anciens habitants!

Lk pkince Hekiu, s 'agenouillant. — Oh! pardonnez-moi, mon Suzerain! n'eussent été mes larmes, humides obstacles de ma langue, j'aurais arrêté cette chère et profonde réprimande, avant que la douleur vous eût emporté et que j'eusse été obligé delà suivre si loin. Voici votre couronne, et que celui qui porte la couronne immortelle puisse longtemps vous conserver celle que voilà! Si je l'aime autrement que comme emblème de votre honneur et de votre renom, puissé-je ne plus me relever de cette posture d'obédience, de cette attitude extérieure de soumission, que mon très-loyal et très-profond respect nie commande de prendre. Dieu sait comme mon cœur s'est glacé lorsque je suis entré et que je n'ai pas aperçu de souffle chez Votre Majesté! Si je mens, puissé-je mourir au milieu de ma présente dissipation, sans avoir le temps de présenter au monde incrédule le noble changement que j'ai médité! M'approchant de vous et vous croyant mort (et vraiment, mon Suzerain, on pouvait vous croire

presque mort), j'ai parlé à la couronne, comme si elle avait été douée de sentiment, et je l'ai réprimandée ainsi : «, Les soucis qui proviennent de toi se sont engraissés du corps de mon père, et c'est pourquoi, toi qui es le meilleur des ors, tu en es le pire. Un autre or, d'un moins beau carat, est plus précieux que toi, car il conserve la vie sous forme de médecine potable; mais toi qui es très-beau, très-honoré, très-renommé, tu as dévoré celui qui te porte. » C'est ainsi, mon très-royal Suzerain, que tout en l'accusant, je l'ai posée sur ma tète, pour engager avec elle, comme avec une ennemie qui sous mes yeux mêmes avait assassiné mon père, la querelle d'un loyal héritier. Mais si jamais elle a empoisonné mon âme d'un mouvement de joie, si jamais elle a gonflé mes pensées d'un souffle d'orgueil, si jamais le moindre esprit de rébellion et de vanité m'a poussé aussi peu que ce soit à adresser à sa puissance un sourire de bienvenue, que Dieu l'enlève pour toujours à ma tête et me fasse l'égal du plus pauvre va-sal qui ne s'agenouille devant elle qu'avec respect et terreur!

Le moi Henri. — O mon fils, c'est le ciel qui t'a mis dans l'esprit de l'emporter, afin que lu pusses plus facilement conquérir l'affection de ton père, en plaidant si sagement pour l'excuser de cette faute! Viens ici, Harry, assieds-toi près de mon lit et écoute le tout à fait dernier conseil que je te donnerai jamais. Le ciel sait, mon fils, par quels sentiers de traverse et par quels chemins indirects et obliques, j'ai rencontré cette couronne, et moi, je ne sais que trop quels soucis se sont avec elle abattus sur ma tête : elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus respectée, mieux acceptée ; car toute la poussière soulevée pour l'acquérir va disparaître avec moi dans la terre. En moi, elle ne semblait qu'un honneur arraché par une main violente, et ils étaient nombreux ceux qui autour de moi me reprochaient l'assistance qu'ils m'avaient donnée pour la conquérir, reproches qui, grandissant de jour en jour, aboutirent à des luttes, à l'effusion du sang, et blessèrent une paix illusoire : tous ces dangers extrêmes, tu vois avec quel péril j'ai dû les affronter, car tout mon règne n'a été que la représentation de cette scène là : mais aujourd'hui, ma mort change les choses ; car ce qui n'était en moi qu'un bien conquis par la lutte t'échoit de plus heureuse manière; la couronne te revient par droit de succession. Cependant, quoique tu sois plus en sécurité que je ne l'ai été, tu n'es pas

Le prince Henri, s' agenouillant. Oh! pardonnez-moi, mon Suzerain! n'eussent été mes larmes, humides obstacles de ma langue, j'aurais arrête' cttte chère et profonde réprimande.

(Acte TV, se. iv.)

LE ROI HENRI IV

encore assez ferme, car les ressentiments sont de fraîche date. Ce n'est que tout récemment que les dents et l'aiguillon ont été arrachés à tous mes amis qu'il te faut rendre tes partisans sincères. Leur dangereuse assistance fit à l'origine mon élévation, et leur puissance était bien faite pour me faire craindre qu'ils ne me renversassent comme ils m'avaient élevé : aussi, pour éviter ce danger je les ai décapités, et j'avais le dessein maintenant de conduire beaucoup d'entre eux en Terre Sainte, de crainte que le repos et la tranquillité ne leur donnassent l'envie de scruter de trop près mon gouvernement. C'est pourquoi, mon Harry, fais consister ta politique à occuper de querelles étrangères les esprits inquiets ; l'activité rejetée au dehors dissipera le souvenir des jours récents. J'en dirais davantage, mais mes poumons sont tellement épuises, que la nature me refuse absolument la force nécessaire pour parler. Oh ! que Dieu me pardonne la manière dont j'ai acquis cette couronne, et qu'il t'accorde de vivre véritablement en paix avec elle!

Le prince Henri. — Mon gracieux Suzerain, vous l'avez conquise, portée, gardée, vous me la donnez; mon droit à sa possession est donc clair et légitime, et je saurai le maintenir justement contre le monde entier, avec une énergie plus qu'ordinaire.

Le roi Henri. — Vois, vois, voici venir mon Jean de Lancastre.

Entrent LE PRINCE JEAN, WARWICK, lords et autres.

Le prince Jean. — Santé, paix, et bonheur à mon royal père !

Le roi Henri — Tu m'apportes la paix et le bonheur, mon fils Jean ; mais quant à la santé, hélas! elle a fui sur les ailes de la jeunesse, loin de ce vieux tronc desséché : tes yeux le voient, ma tâche terrestre touche à sa fin. Où est Milord de Warwick ?

Le prince Henri. — Milord de Warwick !

Le roi Henri. — L'appartement où je me suis évanoui tout à l'heure, porle-l-il quelque nom particulier ?

Warwick. — Il s'appelle Jérusalem, mon noble Seigneur.

Le roi Henri. — Gloire à Dieu ! C'est là que ma vie doit finir. Il m'a été prophétisé, il y a bien des années, que je ne mourrais que dans Jérusalem, et alors, je supposai légèrement que cela signifiait la Terre Sainte : mais portez-moi dans cette chambre; c'est dans cette Jérusalem qu'llarrv mourra.

(Ils sortent.)

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