‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 14 sur 447 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

tu ne serais pas digne de ta grande naissance et tu ne mériterais pas une couronne. Mais tu es beau, et à ta naissance, mon cher enfant, la nature et la fortune se réunirent pour te faire grand. Des dons de la nature, tu peux t'en vanter avec les lys et les roses à demi-épanouies ; mais quant à la Fortune, hélas ! elle est corrompue, elle a changé, elle a été séduite pour se détourner de toi ; elle commet adultère en ce moment avec ton oncle Jean, et de sa main pleine d'or, elle a déterminé le roi de France à fouler aux pieds le beau respect qui est dû à la souveraineté, et a fait de sa majesté l'entremetteuse de leurs amours. France est l'entremetteur de la Fortune et du roi Jean, de cette catin de Fortune, de cet usurpateur de Jeanl Dis-moi, l'ami, France n'est-il pas parjure? Salis-le de paroles, ou bien va-t'en et laisse à leur solitude, ces douleurs sous le fardeau desquelles je suis seule contrainte de gémir.

Salisbury. — Pardonnez-moi, Madame, je ne puis aller, sans vous, retrouver les rois.

Constance, — Tu le peux, tu iras, je n'irai pas avec toi ; je vais apprendre la fierté à mes douleurs, car le malheur est orgueilleux et rend puissant celui qu'il atteint. Que les rois viennent devant moi et devant la majesté de ma grande douleur, car mon chagrin est si grand, que rien, si ce n'est la vaste et solide terre, ne peut lui servir de piédestal ; nous nous asseyons ici, moi et mes douleurs; voici mon trône, ordonne aux rois de venir se courber devant lui. [Elle s'assied à terre avec une véhémence douloureuse.)

Entrent LE ROI JEAN, LOUIS, L' ARCHIDUC D'AUTRICHE, ÉLÉONORE, BLANCHE, LE BATARD, et les gens de leur suite.

Le roi Philippe. — Cela est vrai, ma belle brue, et cet heureux jour sera à jamais un jour de fête pour la France : pour solenniser ce jour, le glorieux soleil s'arrête dans sa course, et faisant métier d'alchimiste, change par la splendeur de son œil précieux la maigre et fangeuse terre en or brillant, l'année, en ramenant cette journée dans son cours, ne la verra jamais que comme un jour de fête.

Constance. — Un jour maudit et non un jour béni ! (Elle se lève.) Qu'a mérité ce jour?Qu'a-t-il fait pour être inscrit en lettres d'or dans le calendrier parmi les mémorables journées? Ah! retranchez plutôt ce jour de la semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure, ou bien, s'il doit y res-

ter encore, que les femmes grosses prient de ne pas être délivrées de leurs fardeaux ce jour-là, de crainte que leurs espérances ne soient monstrueusement trompées ! Que les marins ne craignent de naufrages que pour ce jour-là ! Qu'il n'y ait d'affaires manquées que celles qui se feront ce jour-là ! Que toutes les choses commencées ce jour-là viennent à mauvaise fin, ou que la bonne foi elle-même se change en ce jour en creuse fausseté !

Le roi Philippe. — Par le ciel, Madame, vous n'aurez aucune raison de maudire les heureux résultats de ce jour : ne vous ai-je pas engagé ma majesté?

Constance. — Vous m'avez trompée par une contrefaçon de majesté , ressemblante en apparence, mais qui, touchée et éprouvée, s'est démontrée sans valeur. Vous êtes parjure, parjure; vous êtes venu en armes, pour faire couler le sang de mes ennemis, et maintenant toujours armé, vous fortifiez ce sang en y mêlant le vôtre. Cette vigueur d'attaque, cet ardent courroux de guerre se sont refroidis en une alliance et une paix fardée, et c'est notre oppression qui paye cette ligue. Armez-vous, armez-vous, ô cieux, contre ces rois parjures! Une veuve pleure, servez-moi d'époux, ô cieux ! Ne laissez pas les heures de ce jour impie lui permettre de s'achever dans la paix; mais avant le coucher du soleil établissez la discorde armée entre ces rois parjures ! Entendez-moi, ô entendez-moi !

L'archiduc d'Autriche. — Paix, Madame Constance !

Constance. —La guerre, la guerre, pas de paix! la paix est pour moi une guerre. O Limoges! O Autriche ! tu déshonores ia dépouille sanglante que tu portes! Esclave, misérable, lâche! être petit en vaillance, mais grand en scélératesse! toi qui es toujours fort du côté du plus fort , champion de la fortune, qui ne combats jamais que lorsque sa fantasque seigneurie est à tes côtés pour t' enseigner où est la sécurité, tu es un parjure aussi, un parasite de la puissance. Quelle espèce de sot es-tu? un sot braillard, qui jurais et frappais du pied, et faisais force protestations en faveur de ma cause ! Esclave à sang-froid, estce que tu ne parlais pas en faveur de mes d-roits comme un tonnerre? N'as- tu pas juré que tu étais mon soldat? Ne m'as-tu pas engagée à compter sur ton étoile, ta fortune et la force? Et maintenant ne t'es-tu pas enrôlé dans le nombre de mes en-

LE ROI JEAN

nemis? Toi porter une peau de lion ! dépouillela par pudeur et jette une peau de veau sur tes lâches épaules!

L'archiduc d'Autriche. — Oh ! si un homme osait me dire de telles paroles!

Le bâtard. — Et jette une peau de veau sur tes lâches épaules.

L'archiduc d'Autriche. — Tu n'oserais pas me parler ainsi, manant, sans répondre sur ta vie de tes paroles.

Lb bâtard. — Et jette une peau de veau sur les lâches épaules.

Le roi Jean. — Nous n'aimons pas cela; tu t'oublies.

JjE roi Philippe. — Voici venir le saint légat du pape.

Entre PANDOLPHE.

Pandolphe. — Salut, ministres oints du ciel 1 C'est toi , roi Jean, que mon saint message concerne. Moi , Pandolphe, cardinal de la belle Milan, et légat en ces lieux du pape Innocent, nous venons religieusement te demander en son nom pourquoi tu te révoltes avec une telle opiniâtreté contre l'Eglise, notre sainte mère, et pourquoi tu tiens de force Stephen Langton, archevêque élu de Canterbury, éloigné de ce siège épiscopal ? Voilà ce que je te demande au nom déjà prononcé par moi de notre saint-père, le pape Innocent.

Le roi Jean. — Quel est donc sur terre le pouvoir qui a le droit de soumettre à un interrogatoire la libre parole d'un roi sacré? Cardinal, tu ne peux imaginer pour me contraindre à une réponse un pouvoir aussi puéril, aussi indigne, aussi ridicule que celui du pape. Rapporte-lui ces paroles, et ajoute encore ceci comme venant de la bouche du roi d'Angleterre, que nul prêtre italien ne lèvera dime ou tribut dans nos Etats, mais qu'étant après Dieu leur chef suprême, nous seul prétendons exercer sous son autorité cette grande suprématie là où nous régnons, sans l'assistance d'aucune main humaine : rapporte au pape cette réponse, sans plus de respect pour sa personne et son autorité usurpée.

Le roi Philippe. — Frère d'Angleterre, en ceci vous blasphème/.

Le roi Jean. — Quoique vous et tous les rois de la chrétienté vous vous laissiez grossièrement mener par ce piètre intrigant, par terreur de l'anathème que l'argent peut détourner de vos tètes, et que vous achetiez par le mérite d'un or vil, bouc,

poussière, le pardon corrompu d'un homme qui dans ce marché vend le pardon de ses propres péchés; quoique vous et tous les autres, grossièrement trompés comme vous, vous entreteniez les frais de cette sorcellerie de jongleur, cependant moi, moi seul, je m'opposerai au pape et je tiendrai ses amis pour mes ennemis.

Pandolphe. — Alors, en vertu du pouvoir légitime que je possède, tu seras maudit et excommunié. Béni sera celui qui refusera son obéissance à un hérétique; méritoire, canonisé et honoré celui dont la main, par quelque secret moyen, t'arrachera ta vie haïssable.

Constance — Oh ! qu'il soit légitime que j'aie pour un moment permission de maudire avec Rome! Bon père cardinal, crie Amen à mes âpres malédictions; car, sans mes griefs, il n'est pas de langue au monde qui ait le pouvoir de le maudire comme il le mérite.

Pandolphe. — J'ai droit et pouvoir reconnus pour le maudire, Madame.

Constance. — Et moi aussi; car lorsque le droit ne peut faire aucune justice, il est légitime qu'il n'empêche aucune violence; le droit ne peut rendre à mon enfant son royaume, car celui qui détient son royaume détient aussi le droit : si le droit est parfaite injustice luimême, comment aurait-il le pouvoir d'empêcher ma langue de maudire?

Tandolphe. — Philippe de France, sous peine de malédiction, abandonne la main de cet hérétique, et menace sa tête du pouvoir de la France, à moins qu'il ne se soumette à Borne.

Éléonore. — Est-ce que tu pâlis, France? ne retire pas ta main.

Constance. — Veille bien, démon, de crainte que France ne se repente, et en retirant sa main ne fasse perdre une âme à l'enfer.

L'archiduc d'Autriche. — Boi Philippe, écoutez le cardinal.

Le bâtard. — Et jetez une peau de veau sur ses lâches épaules.

L'archiduc d'Autriche. — C'est bon, scélérat; il me faut empocher ces outrages, parce que...,

Le bâtard, — Parce que vos culottes peuvent parfaitement les contenir.

Le roi Jean. — Philippe, que dis-tu au cardinal?

Constance. — Comment pourrait-il dire autre chose que le cardinal?

Louis. — Bélléchissez, mon père; votre choix

Constance. Nous nous asseyons ici, moi et mes douleurs; voici mon trône, donne aux rois de venir se courber devant lui. (Acte U[, scène i,)

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LE ROI JEAN

est entre ces deux alternatives : ou la pesante malédiction de Rome, ou la perte légère de l'amitié d'Angleterre; choisissez la moins dangereuse.

Blanche. —C'est la malédiction de Rome.

Constance. — O Louis, tiens bon ! le diable te tente ici sous la forme d'une fiancée en habits de noces.

Blanche. — Madame Constance ne parle pas selon sa bonne foi, mais d'après les nécessités de sa situation.

Constance. — Oh 1 si tu reconnais les nécessités de ma situation qui n'ont d'autre principe d'existence que la mort de la bonne foi, tu dois accorder aussi que ces nécessités impliquent nécessairement cette conséquence, que la bonne foi revivrait par la mort de ces nécessités. Oh ! foulez aux pieds mes nécessités, et la bonne foi se relève; prolongez mes nécessités, et la bonne foi est foulée aux pieds.

Le roi Jean. — Le roi est ému et ne répond pas.

Constance. — Oh ! éloigne-toi de lui et fais une bonne réponse.

L'archiduc d'Autriche. — Répondez, roi Philippe ; ne restez pas plus longtemps suspendu dans le doute. ,

Le bâtard. — Ne suspendez rien qu'une peau de veau, très-aimable butor.

Le roi Philippe. — Je suis perplexe et je ne sais que dire.

Pandolphe. — Que peux-tu dire qui ne t'expose à plus de perplexités encore, si tu es excommunié et maudit ?

Le roi Philippe. — Bon révérend père, mettez-vous à ma place et dites-moi comment vous vous conduiriez. Sa main royale et la mienne se sont mutuellement étreintes, et nos âmes amies, unies par une alliance, se sont associées et enchaînées l'une à l'autre, par toute la force religieuse des serments sacrés. Les derniers souffles d'air qui aient rendu le son de nos paroles, disaient bonne foi solennellement jurée, paix, amitié, loyale affection entre nos royaumes et nos royales personnes : cette trêve est toute récente encore, car c'est à peine si pour conclure cette pacifique alliance nous avons attendu plus que le temps nécessaire pour laver nos mains, tout fraîchement souillées et ensanglantées par les couleurs du. carnage, et Dieu sait à quel point la vengeance avait peint sur i-lles la terrible hostilité de deux rois irrités; et ces

mains si récemment purifiées de haine, si récemment unies par l'amour, si puissantes pour la haine et l'amour, faudra-t-il qu'elles dénouent leur étreinte et qu'elles renoncent à leurs pressions de tendresse? Nous faut-il jouer sur parole avec la bonne foi et lui mentir ensuite ? plaisanter ainsi avec le ciel, et nous conduire comme des enfants inconstants en retirant capricieusement nos mains l'une de l'autre ? Nous faut-il renier la foi jurée, faire marcher une armée sur le lit nuptial de la paix souriante, et assombrir de discordes le front aimable de la loyale sincérité ? Oh I pieux Messire, révérend père, ne permettez pas que cela soit ! Que votre grâce imagine, ordonne, impose quelque ordre aimable, et alors nous serons heureux de faire votre volonté et de continuer à être amis.

Pandolphe. — Tout pacte est anarchie, tout ordre est désordre, s'ils ne sont pas hostiles à l'alliance d'Angleterre. Aux armes, donc! Soyez le champion de notre Eglise ; sinon que l'Église, notre mère, souffle sa malédiction, la malédiction d'une mère, sur son fils révolté 1 France, tu pourrais avec plus de sécurité, saisir un serpent par la langue, un lion irrité par sa patte meurtrière, un tigre à jeun par la mâchoire, que continuer à serrer en signe de paix, la main que tu tiens.

Le roi Philippe. — Je puis retirer ma main, mais non ma foi.

Pandolphe. — Ainsi tu fais de ta foi un ennemi de la foi, et comme en guerre civile avec toi-même tu mets aux prises un serment contre un serment, et ta langue contre ta langue. Oh ! que le serment que tu adressas le premier au ciel, soit le premier tenu envers le ciel, je veux dire le serment d'être le champion de notre église : ce que depuis tu as juré, tu l'as juré contre toi-même, et cela ne peut être accompli par toi-même, car ce que tu as juré d'accomplir à tort, c'est un tort de l'accomplir loyalement, et c'est agir avec la plus parfaite rectitude que de ne pas agir lorsque l'acte à accomplir tend à une mauvaise fin. Ce qu'il y a de mieux à faire dans les desseins où l'on s'est trompé, c'est de les tromper en ne les exécutant pas; quoique la déviation soit un chemin indirect, elle devient cependant par là une ligne droite, et le mensonge guérit le mensonge, comme le feu refroidit le leu dans les veines brûlées de quelqu'un nouvellement cicatrisé. C'est la religion qui oblige à tenir les serments; mais tu as juré contre la religion en jurant ce que tu as juré contre la chose que tu. avais

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