‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 15 sur 447 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

juré précédemment, et tu fais un serment pour servir de garantie à ta loyauté contre un serment que tu avais déjà fait. La vérité dont tu n'es pas certain, t'oblige seulement à jurer que lu ne seras pas parjure, autrement quelle dérision ce serait que de jurer 1 mais en jurant comme tu l'as fait, tu jures simplement afin d'être parjure, et tu seras d'autant plus parjure que tu tiendras ce que tu as juré. Donc tes derniers serments opposés aux premiers constituent une rébellion de toi-même contre toi-même, et tu ne peux faire de plus belle conquête qu'en armant les parties les plus constantes et les plus nobles de toi-même contre ces suggestions versatiles et complaisantes. Nos prières, si tu les désires, t'aideront à accomplir cette meilleure résolution ; mais si tu les refuses, sache que le danger de nos malédictions s'abattra sur toi si pesamment, que tu ne pourras pas les secouer, mais que tu mourras en désespéré sous leur noir fardeau.

L'archiduc d'Autriche. — Rébellion, pure rébellion !

Le bâtard. — Comment, il ne se taira pas ? Est-ce qu'une peau de veau ne va pas fermer ta bouche?

Louis. — Père, aux armes!

Blanche. — Quoi, le jour de ton mariage? contre le sang auquel tu t'es allié ? Comment, la fête de nos noces serait célébrée par un massacre d'hommes? Comment, les trompettes criardes, et les tambours à la voix haute et brutale, clameurs d'enfer, seront les concerts de nos solemnités ! 0 mon époux, écoute-moi! Hélas! comme ce nom d'époux est nouveau dans ma bouche! Eh bien, par ce nom même que jusqu'à ce moment ma bouche n'avait jamais prononcé, je t'en supplie à genoux, ne prends pas les armes contre mon oncle.

Constance. — Oh ! sur mes genoux endurcis à force de supplier, je t'en prie, vertueux Dauphin, ne mets pas opposition au jugement arrêté par le ciel!

Blanche. — Je vais maintenant savoir l'amour que tu me portes. Quel mobile serait plus puissant auprès de toi que le nom de ton épouse?

Constance. — Ce qui élève celui qui t' élève, c'est-à-dire son honneur. 0 ton honneur, Louis, ton honneur !

Louis. — Je m'étonne que Votre Majesté semble si froide, lorsque de si profonds intérêts vous poussent en avant.

Pandolphe. — Je laisserai tomber ma malédiction sur sa tête.

Le roi pHiLirrE. — Tu n'en auras pas besoin. Angleterre, je me sépare de toi.

Constance. — O noble retour d'une majesté bannie !

Eléonore. — O ignoble trahison de l'inconstance française !

Le roi Jean. — France, tu te repentiras de cette heure dans le courant même de cette heure.

Le bâtard. — Le vieux Temps, ce régulateur d'horloges, le Temps, ce sacristain chauve, se prêtet-il à ses désirs? En ce cas, France se repentira.

Blanche. — Le soleil s'éclipse sous un voile de sang. Adieu, beau jour! De quel côté me rangeraije ? Je suis a-vec les deux partis ; chaque armée tient une de mes mains, et dans leur rage elle me traînent chacune de leur côté et me démembrent, moi qui suis liée à toutes les deux. Epoux, je ne puis prier que tu gagnes ; oncle, il me faut nécessairement prier que tu perdes ; père, je ne puis désirer que la fortune te favorise ; grand-mère, je ne puis désirer que tes vœux soient exaucés; quel que soit le vainqueur, je perdrai à sa victoire, j'ai perdu avec certitude avant que la partie soit jouée.

Louis. — Dame, viens avec moi; ta fortune est là où je suis.

Blanche. — Et là où vit ma fortune, là meurt ma vie.

Le roi Jean. — Cousin, va rassembler nos forces. {Sort le bâtard.) France, je suis enflammé d'un courroux brûlant, d'une rage dont l'ardeur a cette particularité , que rien ne peut l'apaiser, si ce n'est le sang, le sang, et ce sang français, tenu pour le plus précieux.

Le roi Philippe. — Ta rage te consumera, et tu retourneras en cendres, avant que notre sang éteigne ces feux-là. Veille sur toi-même, tu es en danger.

Le roi Jean. — Pas plus que celui qui menace. Aux armes, dépêchons-nous! (Ils sortent).

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