‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 163 sur 447 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Londres. — La taverne de la Téte-d'Ouis dans Eastclieap. Entre PISTOL, L'HOTESSE, NYM, BARDOLPH

Ct LE PAGE.

L'hôtesse. — Je t'en prie, mon doux miel d'époux, laisse-moi te conduire jusqu'à Staines. Pistol. — Non, car mon cœur viril se déchire.

LE ROI HENRI V

Bardolph, de l'entrain; Nym, réveille ta verve vantarde; page, hérisse ton courage; car Falstaff est mort, et, par conséquent, nous devons gémir.

Bardolpk. — Que ne suis-je où il est, où qu'il soit, dans le ciel ou bien dans l'enfer !

L'hôtesse. — Non, à coup sûr, il n'est pas dans l'enfer; il est dans le sein d'Arthur, si jamais homme alla dans le sein d'Arthur. Il a fait une belle fin et il est parti comme partirait un enfant dans sa robe baptismale; il est parti juste entre midi et une heure, juste au moment oh la marée commençait à descendre : car, lorsque je le vis remuer ses draps, jouer avec des fleurs et sourire à ses bouts de doigt, je compris qu'il n'y avait plus qu'une route pour lui ; car son nez était aussi effilé qu'une plume, et il bavardait de campagnes vertes. « Allons, Sir John, lui dis -je, allons, mon homme, ayez bon courage, n Là-dessus, il cria tout haut : « Dieu, Dieu, Dieu! » trois ou quatre fois. Alors, moi, pour le rassurer, je lui conseillai de ne pas penser à Dieu ; j'espérais qu'il n'y avait pas encore nécessité de le troubler de ces penséeslà. Alors il m'ordonna de mettre d'autres couvertures sur ses pieds : je mis ma main dans le lit et je les touchai; ils étaient aussi froids qu'une pierre : alors je touchai ses genoux, et puis je touchai plus haut, et puis plus haut, et tout était aussi froid qu'une pierre.

Nym. — On dit qu'il demanda du Xérès.

L'hôtesse. ■ — Oui, cela il le fit.

Bardolph. — Et des femmes.

L'hôtesse. — Non, cela il ne le fit pas.

Le page. — Si, il le fit, et il dit qu'elles étaient des diables incarnés.

L'hôtesse. — Il n'avait jamais pu souffrir la carnation; c'est une couleur qu'il n'aimait pas.

Le page. — Il disait une fois que le diable l'emporterait à cause des femmes.

L'hôtesse. — En effet, il lui est arrivé de quelque peu malmener les femmes; mais alors il souffrait de ses rhumatismes, et il parlait de la prostituée de Babylone.

Le page. — Ne vous rappelez-vous pas qu'il vit une mouche collée sur le nez de Bardolph, et qu'il dit que c'était une àme noire qui brûlait dans 1 enfer?

Bardolpu. — Bon, le bois qui entretenait ce feu est parti : ce sont là toutes les richesses que j'ai amassées à son service.

Nym. — Filons-nous? le roi sera parti de Southampton.

Pistol. — Allons, partons. Mon amour, donnemoi tes lèvres. Veille à mes bijoux et à mes meubles : prends la prudence' pour guide; que ta devise soit : « consommez et payez; » ne te fie à personne, car les serments sont un feu de paille, la bonne foi des hommes est une feuille d'hostie, et le vrai chien de garde, ma bonne poulette, s'appelle serre à double clef; par conséquent, prends caveto pour ton conseiller. Allons, essuie les globes de tes yeux. Compagnons d'armes, en France; et là, mes enfants, comme des sangsues, suçons, suçons, suçons jusqu'au sang !

Le page. — C'est une mauvaise nourriture, à ce qu'on dit.

Pistol. — Touchez sa douce bouche, et puis partons.

Bardolph, embrassant Chôtesse. — Adieu, hôtesse. '

Nym. — Je ne puis t'embrasser, voilà la façon de la chose ; mais adieu.

Pistol. — Montre ton talent de ménagère ; tiens tout bien serré, je te le recommande.

L'hôtesse. — Porte-toi bien ; adieu.

[Ils sortent.')

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