‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 197 sur 447 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

En France. — Un corps-de -garde auglais.

Entrent FLUELLEN et GOWER.

Gower. — Parbleu, c'est juste ; mais pourquoi portez-vous yotre poireau aujourd'hui ? le jour de la Saint-David est passé.

Fluellen. — Il y a en" toutes choses 'des occasions et des causes de pourquoi et de parce que. Je veux vous le dire, comme à mon ami, capitaine Gower; ce drôle, cette canaille, ce galeux, ce mendiant, ce pouilleux de Pistol, que vous, et moi, et tout le monde, connaissons pour n'être qu'un garçon sans aucun mérite, voyez-vous, il est venu hier à moi, m'apportant du pain et du sel, voyez-vous, et me commandant de manger mon poireau : c'était dans un endroit où je ne pouvais pas engager de dispute; mais j'aurai l'hardiesse de le porter à mon chapeau jusqu'à ce que je le revoie encore une fois, et alors je lui dirai quelque chose de mes intentions.

Gower. — Parbleu, le voici qui vient en faisant la roue comme un dindon.

Fluellkn. — Je m'inquiète peu de ses roues et de ses dindons.

Entre PISTOL.

Fluellen. — Tint vous pénisse, enseigne Pistol ! drôle pouilleux, teigneux, Tisu vous pénisse !

Pistol. — Ah 1 es-tu un habitant de Bedlam ? as-tu soif de me voir déployer la toile fatale de la Parque, vil Troyen? Arrière; l'odeur du poireau me fait trouver mal.

Fluellen. — Je désire de tout mon cœur, drôle teigneux, pouilleux, qu'à ma prière, à ma demande, à ma requête, vous mangiez ce poireau, voyez-vous ; c'est précisément, voyez-vous, parce que vous ne l'aimez pas, et que votre goût, votre appétit et votre digestion ne s'accordent pas avec lui, que je désire que vous le mangiez.

Pistol. — Pas pour Cadwallader et tous ses boucs.

Fluellen. — Voici un bouc pour vous. {Il le frappe.) Voulez-vous être assez pon pour manger cela, drôle galeux?

Pistol. — Vil Troyen, tu mourras.

Fluellen. — Vous dites très-vrai, drôle galeux, je mourrai quand il plaira à Tieu. En attendant, je désire que vous viviez pour manger vos victuailles; tenez, voilà de la sauce pour elles. Vous m'avez appelé hier un squirede montagnes; mais je m'en vais vous faire aujourd'hui squire des plates terres. {Il le frappe.) Je vous en prie, mordez-y; si vous pouvez vous moquer d'un poireau, vous pouvez bien manger un poireau.

Gower. — Assez, capitaine, vous l'avez abasourdi.

Fluellen. — Je dis que je lui ferai manger une partie de mon poireau, ou bien je calotterai sa caboche pendant quatre jours. Mordez, je vous brie; c'est très-pon pour vos fraîches blessures et pour votre figure écarlate de faquin.

Pistol. — Mordrai je ?

Fluellen. — Oui, certainement, et incontestablement, et hors de question et' d'ambiguités aussi.

Pistol. — Par ce poireau, je me vengerai trèshorriblement ; je mange , je mange , mais je jure....

Fluellen. — Mangez , je vous brie : voulezvous un peu plus de sauce à votre poireau? le poireau n'est pas assez long pour jurer dessus.

Pistol. — Fais taire ton bâton j tu vois que je mange.

Pisiol. Fais tiiire Ion bâton, tu vois que je

(Acte V, se. ï.)

Fluellen. — Grand pien vous fasse, je vous adresse ce vœu de tout cœur, drôle galeux. Mais, je vous en prie, n'en jetez rien ; la peau est ponne pour votre caboche bâtonnée. Quand vous aurez par la suite l'occasion de voir des poireaux, moqusz-vous d'eux; voilà tout.

Pistol. — Bon.

Fluellen. — Oui, les poireaux sont pans: tenez, voici un groat pour guérir votre caboche.

Pistol. — A moi, un groat!

Fluellen. — Oui, vraiment, et en vérité vous le prendrez, ou je tirerai de ma poche un autre poireau que vous mangerez.

Pistol. — Je prends ton groat avec l'espoir de me venger.

Fluellen. — Si je vous dois quelque chose, je vous le paierai en bâtons; vous deviendrez marchand de fagots, et vous n'achèterez de moi que

des bâtons. Tien soit avec vous, et vous garde et guérisse votre caboche! (Il sort.)

Pistol. — Tout l'enfer retentira de cela.

Gower. — Allons donc, vous êtes un lâche coquin de faux brave. Osez-vous vous moquer d'une ancienne tradition, quia pris son origine dans une action d'honneur et qui a été continuée comme trophée d'une valeur passée, vous qui n'osez soutenir aucune de vos paroles par vos actes ? Je vous ai vu railler et gouailler ce gentilhomme deux ou trois fois. Vous vous imaginiez que parce qu'il ne savait pas parler l'anglais avec sa prononciation native, il ne pourrait manier un gourdin anglais ': vous avez appris qu'il en était autrement ; que désormais donc une correction galloise vous enseigne de bonnes manières anglaises. Portez vous bien. (Il sort.)

Pistol. — Est-ce que la fortune veut me faire

LE ROI HENRI V

maintenant mauvaise mine ? J'ai reçu la nouvelle que ma Nell est morte à l'hôpital de la maladie de la France, et voilà maintenant mon refuge tout à fait fermé de ce côté-là. Je deviensvieux, et l'honneur a été tiré à coups de bâton de mes membres fatigués. Bon, je me ferai maquereau et m'exercerai quelque peu à couper lès bourses d'une main adroite. Je vais m' 'envoler en Angleterre, et là je volerai : je mettrai des emplâtres sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai gagnées dans les guerres de France. {Il sort.)

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