‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 214 sur 447 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

En Auvergne. — Li cour d'un château.

Entrent LA COMTESSE D'AUVERGNE et son concierge.

La comtesse d'Auvergke. — Concierge, souvienstoi des ordres que je t'ai donnés ; et lorsque tu les aura exécutés, apporte-moi les clefs.

Le concierge. — Cela sera fait, Madame.

La comtesse d'Auvergne. — Le plan est dressé: si tout marche bien, cet exploit me rendra aussi fameuse que la mort de Cyrus rendit fameuse Thomyris de Scythie. Grande est la renommée de ce terrible chevalier, et celle de ses exploits ne l'est pas moins. Mes yeux voudraient bien être mis à même, après mes oreilles, de donner leur opinion sur cette rare réputation.

Entrent le messager et TALBOT.

Le messager. — Madame, selon le désir manifesté par Votre Seigneurie, Lord Talbot est venu, sollicité par votre message.

La comtesse d'Auvergne. — Et il est le bienvenu. Quoi! est-ce là l'homme?

Le messager. — Oui, Madame.

La comtesse d'Auvergne. — Est-ce là le fléau de la France? Est-ce là ce Talbot dont la terreur s'étend si loin que son nom sert aux mères à calmer les cris de leurs enfants? Je vois que cette renommée était fabuleuse et fausse. Je m'attendais à voir un Hercule, un second Hector, par son aspect sévère et la large proportion de ses membres solidement liés. Hélas! c'est un enfant, un nain ridicule ! Ce ne peut être ce nabot, faible et rabougri, qui frappe ses ennemis d'une telle terreur !

Talbot. — Madame, j'ai pris la hardiesse de vous importuner; mais puisque A'otre Seigneurie n'est pas de loisir, je choisirai un autre moment pour la visiter. (Il fait quelques pris pour partir.)

La comtesse d'Auvergne. — Eh bien! qu'estLce cpii lui prend maintenant? Demandez-lui où il va.

Le messager. — Arrêtez, Milord Talbot, car

LE ROI HENRI VI

Madame désire savoir la cause de votre brusque départ.

Talbot. — Parbleu! comme elle ne sait que croire, je sors pour lui certifier que c'est Talbot qui est ici.

Rentre le concierge avec des clefs.

La comtesse d'Auvergne. — Si c'est toi, en ce cas tu es prisonnier.

Talbot. — - Prisonnier! de qui?

La comtesse d'Auvergne. — De moi, Lord altéré de sang; c'est dans ce but que je t'ai attiré dans ma maison. Longtemps ton ombre a été mon esclave, car ton portrait est pendu dans ma galerie ; mais c'est ta réalité qui va subir maintenant le sort de ton image. J'enchaînerai tes jambes et tes bras, à toi, dont la tyrannie, depuis tant d'années, dévaste notre pays, massacre nos citoyens, et envoie nos fils et nos maris en captivité. Talbot. — Ah ! ah ! ah !

La comtesse d'Auvergne. — Tu ris, misérable! ta joie se changera en lamentations.

Talbot. — Je ris de voir que Votre Seigneurie est assez infatuée pour croire qu'elle a en sa possession autre chose sur quoi exercer sa vengeance que l'ombre de Talbot.

La comtesse d'Auvergne. — Comment, n'es-tu pas cet homme ?

Talbot. — Lui-même.

La comtesse d'Auvergne. — Eh bien alors, j'ai aussi la réalité.

Talbot. — Non, non, je ne suis que l'ombre de moi-même : vous vous trompez, ma réalité n'est pas ici; ce que vous voyez n'est que la plus petite partie, que la moindre portion démon humanité: je vous le dis, Madame, si toute ma personne était ici, elle est d'une telle ampleur et d'une telle hauteur que vos appartements ne pourraient pas la contenir.

La comtesse d'Auvergne. — C'est un marchand d'énigmes, à coup sur; il est ici, et cependant il n'est pas ici : comment ces contradictions peuventelles s'accorder ?

Talbot. — C'est ce que je vais vous montrer immédiatement. {Il sonne du cor. Des tambours battent; une décharge d'artillerie retentit. Les portes sont forcées et des soldats entrent.) Qu'en dites-vous, Madame? Ètes-vous maintenant persuadée que Talbot n'est que l'ombre de lui même? Voici la substance, les muscles, les bras, la force avec lesquels il met sous le joug vos cous re-

belles, rase vos cités, bouleverse et plonge, en quelques minutes, vos villes dans la désolation.

La comtesse d'Auvergne. — Victorieux Talbot! pardonne ma fouiierie : je découvre que tu n'es pas moins grand que le disait la renommée, et que tu es supérieur à ce que ta personne physique ferait croire. Que ma présomption ne provoque pas ta colère, car je suis affligée de ne pas t' avoir reçu avec respect tel que tu es.

Talbot. — Ne soyez pas effrayée, belle Dame, et ne vous méprenez pas sur l'âme de Talbot, autant que vous vous êtes méprise sur sa personne extérieure. Ce que vous avez fait ne m'a pas offensé; je ne sollicite d'autre satisfaction que d'obtenir de vous la permission de nous laisser goûter à votre vin et de voir quelles provisions vous avez : car les estomacs des soldats sont toujours en bonnes dispositions.

La comtesse d'Auvergne. — De tout mon cœur, et croyez-moi honorée de traiter dans ma maison un si grand guerrier. {Ils sortent.)

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