ACTE II, SCÈNE IV
Glocester. — Non, tenez-vous tranquilles, sur votre vie ! laissez-la passer.
La duchesse de Glocester. — Etes-vous venu, Milord, pour voir ma honte publique ? tu fais aussi pénitence à cette minute. Vois comme i regardent! vois comme cette sotte multitude te montre du doigt, et secoue ses tètes, et dirige ses yeux sur toi ! Ah ! Glocester, dérobe-toi à leurs regards, haineux, va dans ton cabinet, et là, portes closes, gémis sur ma honte, et maudis tes ennemis et les miens.
Glocester. — De la patience, ma bonne Nell; oublie ce malheur.
La duchesse de Glocester. — Ah ! Glocester, apprends-moi à m'oublier moi-même ! car lorsque je songe que je suis ton épouse, et que tu es un prince, le protecteur de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas être ainsi traînée, revêtue de honte, avec des affiches sur mon dos, et suivie par la canaille qui se réjouit de voir mes larmes et d'entendre mes profonds gémissements. Les durs cailloux coupent mes pieds délicats, et lorsque je tressaille, ce peuple haineux rit et m'engage à faire attention à la manière dont je marche. Ah 1 Humphroy, puis-je supporter ce joug honteux? Crois-tu que jamais plus j'oserai lever mes yeux sur le monde, crois-tu que jamais plus je regarderai comme heureux ceux qui jouissent du soleil? Non, les ténèbres seront ma lumière, la nuit sera mon jour; penser à ma pompe sera mon enfer. Quelquefois je dirai, je suis l'épouse du duc Humphroy; c'est un prince et il gouverne le royaume : et cependant il gouvernait si bien, il était si bien prince, qu'il était là, immobile, pendant que moi, sa duchesse abandonnée, j'étais un spectacle et un objet de risée pour toute la canaille oisive qui me suivait. Continue cependant à être endurant, ne rougis pas de ma honte, ne fais aucun mouvement en aucune circonstance, jusqu'à ce que la hache de la mort tombe sur ta tête, comme elle y tombera sous peu ; car Suffolk, cet homme q'ii peut faire tout ce qu'il veut de celle qui te hait et qui nous hait tous, et York, et l'impie Beaufort, ce prêtre hypocrite, ont tous posé leurs gluaux pour prendre tes ailes, et vole comme tu voudras, ils t'attraperont : mais cependant sois sans crainte, jusqu'à ce que ton pied soit pris au piège, et ne cherche jamais à prévenir tes ennemis.
Glocester. — O Nell, arrête ! tu vois faussement les choses. Je ne puis être accusé avant
d'être coupable, et mes ennemis seraient vingt fois plus nombreux qu'ils ne sont, et ils auraient vingt fois le pouvoir qu'ils ont, que tout cela ne pourrait me créer aucun danger aussi longtemps que je resterai loyal, fidèle et innocent. Est-ce que tu aurais voulu que je t'enlevasse à cette honte? Mais le scandale que tu as donné n'aurait pas été effacé par là, et moi j'aurais été en danger pour violation de la loi. Ton plus grand soutien est le calme, ma charmante Nell ; je t'en prie, dresse ton cœur à la patience ; ces quelques jours d'extrême douleur seront bien vile passés.
Entre un héraut.
Le héraut. — Je convoque Votre Grâce pour le parlement de Sa Majesté qui doit se tenir à Bury le premier du prochain mois.
Glocester. — Et on n'a pas auparavant demandé mon consentement! Il y a là un jeu secret. — C'est bien, j'y serai. (Sort le héraut.) Ma bonne Nell, je prends congé de toi ; et vous, Monsieur le shériff, veillez à ce que sa pénitence n'excède pas la commission du roi.
Le shériff. — Plaise à Votre Grâce, ma commission est maintenant remplie, et c'est Sir John Stanley qui est chargé à cette heure de la conduire à l'île de Man pour l'v garder.
Glocester. — Est-ce vous, Sir John, qui devez protéger Milady?
Stanley. — C'est l'ordre que j'ai reçu, plaise à Votre Grâce.
Glocester. — Ne la traitez pas plus mal, parce que c'est moi qui vous prie de la bien traiter . le monde peut me sourire encore et je puis vivre assez pour vous montrer ma reconnaissance, si vous agissez bien envers elle : là-dessus, Sir John, adieu.
La duchesse de Glocester. — Quoi! vous partez, Milord, et vous ne me dites pas adieu.
Glocester. — Contemple mes larmes; elles te disent que je ne puis rester pour te parler. (Sortent Glocester et ses serviteurs.)
La duchesse de Glocester. — Te voilà parti, toi aussi ! toutes mes consolations s'en vont avec toi, car il ne m'en reste aucune : ma joie est maintenant la mort, la mort dont j'ai si souvent redoulé le nom, parce que je souhaitais l'éternité de ce monde. Stanley, partons, je t'en prie; emmène moi d'ici, peu m'importe où, car je ne demande pas de faveur ; emmène-moi seulement là où il t'a été ordonné de me conduire.
Stanley. — Eh bien, Madame, c'est à l'île de Man, où vous devez être traitée selon votre condition.
La duchesse de Glocester. — Alors c'est un dur traitement, car ma condition n'est qu'opprobre. Dois-je donc y être traitée avec opprobre ?
Stanley. — Comme il convient à une duchesse et à l'épouse du duc Humphroy ; voilà comment vous devez être traitée.
La duchesse de Glocester. — Shériff, adieu, et puisses-tu prospérer plus que moi, bien que tu aies été le conducteur de ma honte !
Le shériff. — C'était ma charge, et veuillez me pardonner, Madame.
La duchesse de Glocester. — Oui, oui, adieu ; tonofficeest achevé. Allons, Stanley, partons-nous?
Stanley. — Madame, maintenant que voire pénitence est faite, dépouillez cette chemise et venez vous habiller pour notre voyage.
La duchesse de Glocester. — Ma honte ne pourra pas être enlevée avec ma chemise : non, elle s'étalera sur mes robes les plus riches, et s'e laissera voir, quelque costume que je prenne. Allons, ouvrez la marche; il me tarde de voir ma prison. (Ils sortent.)