‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 265 sur 447 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

L'abbaye, à Bury Saint-Edmond.

Fanfares d'arrivée. Entrent au parlement LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, SUF- FOLK, LE CARDINAL BEAUFORT, YORK, BUCKINGHAM et autres.

Le roi Henri. — Je m'étonne que Milord de Glocester ne soit pas arrivé ; ce n'est pas sa coutume d'être ainsi le dernier ; quelle peut être la circonstance qui le tient maintenant loin de nous?

La reine Marguerite. — Ne voyez-vous pas, ou bien ne voulez-vous pas observer comme sa conduite s'est étrangement modifiée? comme il se comporte majestueusement, comme il est devenu dans ces derniers temps, insolent, orgueilleux, cassant, et différent de lui-même ? Nous avons connu un temps où il était doux et affable; où, quand il surprenait de loin un de nos regards, il accourait s'agenouiller avec une telle promptitude que toute la cour l'admirait pour sa soumission. Mais rencontrez-le maintenant, et cela aura beau être au matin, c'est-à-dire au moment pu chacun vous fait des souhaits heureux pour la journée, il va froncer le sourcil, lancer un regard irrité, passer roide et sans se courber, dédaignant

de nous montrer le respect qui nous est dû. On ne regarde pas les petits chiens quand ils grognent, mais les grands tremblent lorsque le lion rugit, et Humphroy n'est pas un personnage de médiocre importance en Angleterre. Notez d'abord qu'il est le plus proche de vous par le sang, et que si vous tombez, il est le premier qui montera. Il me paraît donc qu'il n'est pas politique, — si l'on tient compte des dispositions rancunières qu'il manifeste et de l'avantage qu'il retirerait de votre mort, de le laisser approcher de votre personne royale, ou de l'admettre au conseil de Votre Altesse. Par ses flatteries, il a gagné le cœur des communes, et le jour où il lui plaira de soulever une insurrection, il est à craindre qu'elles ne le suivent toutes. Nous sommes maintenant au printemps; les herbes n'ont que de faibles racines; mais laissez-leur prendre force, et bientôt elles encombreront le jardin et étoufferont les plantes, faute d'avoir été sarclées. La respectueuse sollicitude que je porte à mon Seigneur, m'a permis de reconnaître chez le duc l'existence de ces dangers. Si c'est là exagération, appelez, cela crainte féminine, crainte à laquelle je renoncerai si vous l'abattez par de meilleures raisons auxquelles je suis prête à souscrire, en même temps qu'à dire que j'ai fait injure au duc. Milord de Suffolk, Bue-

LE ROI HENRI VI

kingham, York, réfutez mes allégations, si vous le pouvez , sinon concluez que mes paroles sont fondées.

Suffolk. — Votre Altesse a parfaitement vu clair clans le jeu du duc, et si j'avais été le premier à exprimer mon opinion, je crois que j'aurais tenu le discours de Votre Grâce. Sur ma vie, c'est à son instigation que la duchesse s'est livrée à ses diaboliques pratiques; et s'il n'avait pas connaissance de ses fautes personnellement, il n'en est pas moins vrai que c'est l'orgueil qu'il tire de sa haute naissance, le fait d'être l'héritier possible du roi, comme premier après lui, et autres Gères vanteries de sa noblesse qui ont poussé cette folle, lunatique duchesse à comploter par des moyens pervers la chute de notre Souverain. Lorsque le ruisseau est profond, l'eau coule sans bruit, et c'est ainsi que sous son apparence de simplicité, il cache la trahison. Le renard ne glapit pas lorsqu'il veut voler l'agneau. lion, non, mon Souverain, Glocester estun homme qui n'a pas été encore sondé et qui est plein de profonde duplicité.

Le cardinal Bfaufort. — N'a-t-il pas, contrairement aux formes de la loi, inventé des genres de mort singuliers pour la punition de petites offenses?

York. — Et n'a-t-il pas, dans le cours de son protectorat, levé sur le royaume pour la solde de ses soldats en France de grandes sommes d'argent qu'il n'a jamais envoyées ? par suite de quoi, les villes se révoltaient chaque jour.

Buckincham. — Bah ! ce ne sont là que de misérables peccadilles, comparées aux délits inconnus que le temps fera découvrir chez le doucereux duc Humphioy.

Le roi Henri. — Milords, pour répondre à tous à la fois, le souci que vous avez de faucher les épines qui blesseraient nos pieds, est digne d'éloges : mais vous parlerai-je selon ma conscience? Eh bien, notre parent Glocester est aussi innocent de méditer la trahison contre notre royale personne, qu'un agneau à la mamelle ou une inoffensive colombe. Le duc est vertueux , doux, et il a de trop nobles inclinations pour rêver le mal, ou comploter ma chute.

La reine Marguerite. — Ah! qu'y a-t-il de plus dangereux que cette folle confiance! Semblet-il une colombe? ses plumes alors sont empruntées, car ses dispositions sont celles de l'odieux corbeau. Semble-t-il un agneau? alors sa peau

lui est assurément prêtée, car ses inclinations sont celles du loup vorace. Qui donc ne peut voler une forme extérieure sous laquelle il cache la trahison ? Prenez garde, Monseigneur; si vous n'arrêtez pas court cet homme artificieux, il y va de notre bonheur à tous.

Entre SOMERSET.

Somerset. — Santé parfaite à mon gracieux Souverain !

Le roi Henri. — Soyez le bienvenu, Lord Somerset. Quelles nouvelles de France ?

Somerset. — Les nouvelles, c'est que votre pouvoir dans ces territoires est entièrement ruiné : tout est perdu.

Le roi Henri. — De mauvaises nouvelles, Lord Somerset: mais que la volonté de Dieu soit faite !

York, à part. — Mauvaises nouvelles pour moi, car j'espérais la France aussi fermement que j'espère la fertile Angleterre. Ainsi donc, voilà que mes fleurs se flétrissent en bourgeons, et que les chenilles mangent mes feuilles : mais je réparerai cette affaire avant peu, ou j'échangerai mon titre contre un glorieux tombeau.

Entre GLOCESTER.

Glocester. — Parfait bonheur à Monseigneur le roi! Pardonnez-moi, mon Suzerain, d'être autant en retard.

Suffolk. — Non, Glocester, sache que n'étant pas plus loyal que tu ne l'es, tu es venu encore trop tôt : je t'arrête comme coupable de haute trahison.

Glocester. — Bien, Sulfolk, tu ne me verras pas rougir ni changer d'aspect à cause de cette arrestation : un cœur sans tache n'est pas aisément troublé. La source la plus limpide n'est pas plus pure de boue, que mon cœur n'est net de trahison envers mon Souverain. Qui peut m'accuser ? en quoi suis-je coupable ?

"York. — On croit, Milord, que vous vous êtes laissé corrompre par la Fiance, et que pendant votre protectorat, vous avez arrêté la paye des soldats, fait par suite duquel Sun Altesse a perdu la France.

Glocester. — N'est-ce que cela que l'on croit? Quels sont' ceux qui le croient? Je n'ai jamais volé les soldats de leur paye, et je n'ai jamais reçu de la France un sou de salaire. Dieu m'assiste, comme il est vrai que j'ai passé toutes les nuits, oui, nuit sur nuit, à veiller aux intérêts de l'Angleterre ! Que tout denier que j'ai détourné

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