ACTE III, SCENE I
du trésor de mon roi, que tout gmat que j'ai encaissé à m un usage, servent à m'accuser au jour de mon procès ! Non, j'ai au contraire déboursé bien des livres prises sur mon propre bien poulies donner aux garnisons, parce que je craignais de taxer les communes appauvries, et je n'en ai jamais demandé la restitution.
Le cardinal Bkaifort. — Il vous est utile de parler ainsi, Milord.
Glocester. — Dieu me protège, comme je dis la vérité !
York — Pendant votre protectorat vous avez inventé pour les délinquants des tortures singulières, dont on n'avait jamais ouï parler jusqu'alors, si bien que vous avez fait peser sur l'Angleterre la diffamation de tyrannie.
Gloc.ester. — Vraiment, il est bien connu que lorsque j'étais protecteur, la pitié était mon seul défaut ; car je me fondais devant les larmes des délinquants, et quelques paroles d'humilité suffisaient pour servir de rançon à leurs fautes. Jamais je n'ai infligé aux coupables le châtiment qu'ils méritaient, à moins qu'ils n'appartinssent à la classe des sanglants meurtriers, ou à celle de ces vils et lâches voleurs qui dévalisent les pauvres voyageurs : le meurtre, il est vrai, ce crime sanglant, je l'ai puni de tortures supérieures à celles dont je punissais le vol ou tout autre crime sans exception
Suffolk. — Milord, vous vous justifiez aisément, rapidement de ces accusations, mais on met à votre charge de plus grands crimes dont il vous est moins facile de vous purger. Je vous arrête au nom de Son Altesse, et je vous remets à Milord le cardinal, qui vous tiendra sous garde jusqu'à l'époque de votre procès.
Le roi Henri. — Milord de Glocester, c'est mon plus ferme espoir que vous vous justifierez de tous ces soupçons : ma conscience me dit que vous êtes innocent.
Glocester. — O mon gracieux Seigneur, les jours que nous traversons sont dangereux 1 La vertu est étouffée par l'ignoble ambition, la charité chassée par la main de la rancune, l'infâme subornation est prédominante, et l'équité est exilée du royaume de Votre Altesse. Je sais qu'ils ont comploté d'avoir ma vie; si ma mortpouvait faire le bonheur de cette île et marquer le terme de leur tyrannie, je l'embrasserais bien volontiers : mais ma mort n'est que le prologue de leur pièce, car des milliers d'hommes qui ne soupçonnent encore
aucun péril, ne termineront pas avec leurs morts la tragédie qu'ils ont complotée Les yeux étincelants de rouge colère de Beaufort révèlent la malice de son cœur; le front chargé de nuages de Suffolk révèle les tempêtes de sa haine; l'acre Buckingham laisse sa langue débarrasser son cœur du poids d'envie qui l'oppresse ; le morose York, qui veut monter à la lune et dont j'ai fait baisser le bras ambitieux, vise ma vie par ses fausses accusations; et vous, ma Dame Souveraine, de concert avec les autres, vous avez sans motif appelé les disgrâces sur ma tète, et vous avez employé vos meilleurs efforts à exciter mon très-cher Souverain à devenir mon ennemi. Oui, vous tous, vous êtes associés, — j'avais connaissance de vos conciliabules, — pour m'enlever mon innocente existence. Il ne manquera pas de faux témoins pour me condamner, on trouvera tout un magasin de trahisons pour aggraver mon accusation, et le vieux proverbe sera bientôt vérifié : i On trouve vite un bâton pour battre un chien. *
Le cardinal Beaufort. — Mon Suzerain, ses railleries sont intolérables : si ceux qui ont souci de préserver votre royale personne du poignard secret de la trahison et de la rage du traître, sont ainsi calomniés, gourmandes, insultés, si l'on accorde à l'offenseur une telle libellé de parole, cela refroidira le zèle de vos amis pour Votre Grâce.
Suffolk. — N'a-t-il pas lancé sur notre souveraine Dame, ici présente, des censures ignominieuses, quoique habilement exprimées, tout comme si elle avait suborné quelqu'un pour jurer de fausses allégations afin de renverser son pouvoir?
La reine Marcuerite. — Oui, mais je donne au perdint permission de gronder.
Glocester. — Vous avez parlé plus vrai que vous ne le vouliez : je perds en vérité, et maudits soient les gagnants, car ils ont joué faux jeu avec moi ! Des perdants comme moi doivent avoir permission de parler.
Buckingham. — Voilà qu'il va jouer sur les mots et nous retenir ici tout le jour : Lord cardinal, il est votre prisonnier.
Le cardinal Beaufort. — Messieurs, emmenez le duc et gardez-le avec vigilance.
Glocester. — Ah! c'est donc ainsi que le roi Henri jette sa béquille avant que ses jambes soient assez fermes pour porter son corps I c'est
LE ROI HENRI VI
ainsi que le berger est arraché de tes cotés, pendant que grincent des crocs les loups qui les premiers te mordront. Ah ! si mes craintes pouvaient être fausses ! ah ! si cela pouvait être ! car je crains ta ruine, bon roi Henri. {Sortent les gardes avec Glocester.)
Le roi Henri. — Milords, faites ou défaites, selon qu'il semblera bon à vos sagesses, absolument comme si nous étions ici.
La reine Marguerite. — Comment ! est-ce que Votre Altesse va quitter le parlement?
Le roi Henri. — Oui, Marguerite ; mon cœur est noyé dans une douleur dont le flot commence à s'épancher de mes yeux : ma personne est tout entourée de misères, car quel homme est plus misérable que celui qui a perdu le contentement? Ah, mon oncle Humphroy ! je vois sur ton visage l'honneur, la fidélité, la loyauté ! et elle est encore à venir, bon Humphroy, l'heure où j'aurais pu te trouver faux et suspecter ta fidélité. Quelle étoile niveleuse envie donc maintenant ta grandeur, pour que les puissants Lords et notre reine Marguerite cherchent à perdre ta vie innocente ? Tu ne leur as jamais fait de mal, et tu n'as jamais fait de mal à personne : mais de même que le boucher emmène le veau de son étable, lie le pauvre être, et le bat quand il cherche à s'enfuir, pendant qu'il le conduit au sanglant abattoir, de même ils t'ont emmené d'ici, sans pitié. Et de même que la vache beugle par monts et par vaux, regardant la route par où est parti son inoffensif petit, sans pouvoir autre chose que mugir sur la perte de son chéri, de même je gémis sur la situation du bon Glocester avec des larmes qui ne lui sont d'aucun secours ; je le regarde s'éloigner avec des yeux obscurcis par mes pleurs, mais je ne puis lui faire aucun bien, si puissants sont ses ennemis jurés. Je pleurerai sa fortune, et après chaque gémissement je dirai : « S'il y a des traîtres, Glocester n'en est pas un. » [Il sort.)
La reine Marguerite. — Lords, hommes libres, la froide neige fond sous les chauds rayons du soleil. Henri, mon Seigneur, est froid aux grandes affaires, trop plein d'enfantine compassion, et les dehors de Glocester le trompent, comme le crocodile gémissant trompe par le piège de sa douleur les voyageurs émus de pitié, ou comme le serpent à la peau brillante et bariolée, décrivant ses cercles sur un lit de fleurs, pique un enfant qui sur sa beauté l'avait pris pour une
créature inoffensive. Croyez-moi, Lords, si personne n'était plus sage que moi, — et toutefois je regarde mon bon sens comme solide, — Glocester aurait bientôt débarrassé le monde de sa présence, et en ce faisant nous débarrasserait de la crainte que nous avons de lui.
Le cardinal Beaufort. — Qu'il meure, cela est d'une bonne politique ; mais cependant il nous faut un prétexte pour sa mort ; il est convenable qu'il soit condamné conformément à la loi.
Suffolk. — Mais, dans mon opinion, ce parti ne serait pas politique : le roi s'efforcera toujours de sauver sa vie ; les communes se soulèveront peut-être pour lui sauver la vie, et jusqu'à présent nous n'avons pas de meilleur prétexte pour démontrer qu'il mérite la mort, que le prétexte vulgaire de la défiance.
York. — Ainsi, à en croire vos paroles, vous ne voudriez pas qu'il mourût.
Suffolk. — Ahl York, personne ne le désire autant que moi !
York. — C'est York qui a le plus de raisons de désirer sa mort. Mais, Milord cardinal, et vous, Milord de Suffolk, dites moi votre opinion et parlez dans toute la sincérité de vos âmes ; donner Glocester pour protecteur au roi ou placer un aigle affamé parmi des poulets pour les préserver d'un milan vorace, ne serait-ce pas une seule et même chose ?
La reine Marguerite. — Les pauvres poulets seraient alors bien sûrs de la mort.
Suffolk. — C'est vrai, Madame, et ne seraitce pas folie par conséquent de faire du renard le gardien du poulailler, et d'hésiter, tout accusé qu'il est d'être un rusé meurtrier, à poursuivre la punition de son crime, sous le prétexte que son projet n'a pas été exécuté? Non, qu'il meure, avant d'avoir teint ses mâchoires de sang cramoisi, par la seule raison qu'il est un renard, reconnu par le fait seul de sa nature ennemi du troupeau, comme Humphroy est reconnu par le bon sens ennemi de mon Suzerain. Et ne faisons pas les délicats pour décider comment nous devons le tuer; que ce soit par trappes, pièges ou ruses, dans son sommeil ou dans sa veille, peu importe, pourvu qu'il meure; car c'est une honnête tromperie que celle qui devance, en lui faisant échec, la ruse de l'homme qui prétendait tromper le premier.
La reine Marguerite. — Trois fois noble Suffolk, voilà qui est parler avec résolution.