‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 28 sur 447 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une plaine près de Sîùnt-Edmuniïsbury.

Entrent en armes LOUIS, MELUN, SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT et leurs soldats.

Louis. — Monseigneur Melun, faites faire une copie de ce traité, mettez-la en lieu sûr pour que nous la tenions en mémoire, et rendez l'original à ces Seigneurs, a3n que nos arrangements étant dûment écrits, eux et nous à la fois, en relisant ces papiers, nous nous rappelions pourquoi nous avons fait ce serment et que nous gardions in-violablement et fermement nos promesses.

Salisrury. — Elles ne seront jamais rompues de notre côté. Cependant, noble Dauphin, bien que nous jurions un zèle sans contrainle et une fidélité volontaire à vos desseins, croyez-moi, prince, je ne me réjouis pas qu'il faille chercher dans la révolte maudite l'emplâtre au mal de l'heure actuelle et guérir l'ulcère invétérée d'une blessure en en faisant un grand nombre. Oh ! cela attriste mon âme d'être forcé de tirer ce fer de mon côté pour qu'il fasse des veuves, hélas ! et cela dans ce pays, où quiconque a besoin d'un secours honorable et d'une défense, crie à haute voix le nom de Salisbury . Mais telle est la pestilence de cette époque, que pour panser et guérir notre droit, nous devons avoir recours à l'action delà dure injustice et de l'anarchie

kO

LE ROI JEAN

mauvaise. Oh ! n'est-ce pas pitié, mes amis désolés, que nous, les fils et les enfants de cette île, nous soyons nés pour voir une heure aussi triste que celle-là, une heure où nous sommes contraints de marchera la suite d'un étranger, de fouler le noble sein de la patrie, de grossir les rangs de ses ennemis, d'accueillir la noblesse d'un pays lointain et de suivre un drapeau qui n'est pas le notre? Oh ! cela me donne envie de me retirer à l'écart et de pleurer sur la tache de la conduite à laquelle nous sommes contraints. Quoi, ici même! O ma nation, si tu pouvais être emportée plus loin! Pourquoi les bras de Neptune qni te font une ceinture ne peuvent-ils t'arracher au sentiment de toi-même et t'emporter sur un rivage voisin où ces deux armées chrétiennes combineraient dans une même veine d'amitié leur sang irrité, au lieu de le dépenser ici en si mauvais voisins.

Louis. — Tu montres en ceci un noble caractère, et les grands sentiments qui luttent dans ton cœur font une éruption de noblesse. Oh! quel noble combat s'est engagé en toi entre la nécessité et le loyal patriotisme ! Permets-moi d'essuver cette rosée d'honneur qui parcourt, argentée, ton visage. Mon cœur s'est fondu devant des larmes de femme, et ce n'est là cependant qu'une averse ordinaire de sensibilité, mais l'effusion de ces larmes viriles, cette ondée soulevée par la tempête de l'âme, frappe mes yeux d'étonnement et me laisse plongé dans une admiration plus grande que si j'avais vu la voûte du ciel se dessiner toute entière à la lumière de brûlants météores. Relève ton front, noble Salisbury, et que ton grand cœur chasse cette tempête; laisse les larmes à ces yeux enfantins qui n'ont jamais contemplé le monde géant dans sa colère, et qui n'ont pas rencontré la fortune ailleurs qu'à des fêtes chaudes d'humeur animale, brillantes de gaieté et de causeries vives. Viens, viens, car tu plongeras ta main dans la bourse de la riche prospérité aussi profondément que Louis lui-même : ainsi ferez-vous tous, vous nobles, qui unissez à ma force les nerfs des vôtres. Et je crois vraiment qu'un ange vient de parler; voyez le saint légat qui s'approche pour nous donner la garantie de la main du ciel et attacher à nos actions le nom du droit, par une parole sainte.

Entre PANDOLPHE avec sa suite.

Pandolphe. — Salut, noble prince de France 1 Voici ce que j'ai à dire : le roi Jean s'est réconcilié avec Rome; son âme s'est rendue, elle qui

s'était tant élevée contre la sainte Église, la grande métropole et le siège de Rome : en conséquence replie maintenant tes étendards menaçants et dompte le courage furieux de la guerre sauvage, afin que pareille à un lion nourri à la main, elle se couche doucement aux pieds de la paix et n'ait plus de terreur que l'apparence.

Louis. — Votre Grâce me pardonnera, je ne rebrousserai pas chemin; je suis de trop haute naissance pour être gouverné par une volonté étrangère, pour être un subalterne soumis à contrôle, un serviteur utile ou un instrument pour n'importe quel état souverain dans le monde. C'est votre souffle qui, à l'origine, alluma les charbons éteints de la guerre entre ma personne et ce royaume châtié; c'est vous qui avez apporté la matière qui devait nourrir le feu, et maintenant l'incendie est beaucoup trop vaste pour être éteint par le même faible souffle qui a suffi pour l'allumer. Vous m'avez appris où était le droit véritable, vous m'avez instruit des intérêts que j'avais dans ce royaume; oui, vous m'avez mis cette entreprise au cœur, et maintenant vous venez me dire que Jean a fait sa paix avec Rome ? Que me fait cette paix ? Par le privilège de mon mariage, je réclame après le jeune Arthur cette terre comme mienne, et maintenant qu'elle est à demi conquise, je dois m'en retourner parce que Jean a fait sa paix avec Rome? Est-ce que je suis l' esclave de Rome? Quel argent a donné Rome, quels hommes a-t-elle fournis, quelles munitions a-t-elle envoyées pour soutenir cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en supporte la charge ? En est-il d'autres que moi et ceux qui sont soumis à mon obéissance qui suent pour cette affaire et soutiennent cette guerre ?N'ai-je pas entendu les insulaires crier Vive le roi! à mesure que je côtoyais leurs villes? N'ai-je pas les meilleures cartes pour gagner la partie engagée pour une couronne? Et maintenant j'abandonnerais mon enjeu? Non, non, sur mon âme, on ne dira jamais rien de pareil.

Pjindolphe. — Vous ne considérez que l'aspect extérieur de cette affaire.

Louis. — Extérieur ou intérieur, je ne m'en retournerai pas tant que je n'aurai pas retiré de mon entreprise autant de gloire qu'il en fut promis à ma grande espérance, avant que j'eusse l'assemblé cette brave armée et choisi dans le monde ces vaillants courages pour marcher à la conquête et gagner le renom jusque dans les mâchoires du danger et de la mort. {Une trompette sonne.)

LE ROI JEAN

Quelle est la vigoureuse trompette qui nous appelle ainsi?

Entre LE BATARD avec sa suite.

Le bâtard. — Conformément aux usages de la loyauté, je vous demande audience : je suis envoyé pour vous parler. Mon pieux Seigneur de Milan, je Viens de la part du roi afin de savoir comment vous avez traité pour lui, et selon votre réponse, je saurai quelle mesure et quelle étendue je devrai donner à mes paroles.

Pandolpbe. — Le Dauphin fait une opposition trop opiniâtre et ne veut accorder aucune trêve, sur mes instances ; il dit nettement qu'il ne déposera pas les armes.

Le bâtard. — Par tout le sang qu'a jamais soufflé la fureur, ce jeune homme parle bien. Maintenant écoutez notre roi d'Angleterre, car c'est sa royauté même qui vous parle en moi. Il est prêt, et c'est raison qu'il le soit : il sourit devant la singerie et l'insolence de cette invasion, devant cette mascarade harnachée, cette orgie malavisée, cette impertinence d'un imberbe et ces troupes d'enfants, et il est bien disposé à fouetter hors du cercle de ses territoires cette guerre de nains et ces régiments de Pygmées. Cette main qui à vos propres portes même a eu la force de vous bàtonner et de vous faire sauter par la fenêtre, cette main qui vous a fait vous cacher comme des seaux dans des puits creux, vous blottir sous la litière de vos étables, vous renfermer comme des pions dans des échiquiers et des boites, qui vous a fait entretenir fraternité avec les cochons et chercher votre doux saint dans des caves et des prisons, qui vous a fait tressaillir et trembler au seul cri de votre coq national en vous faisant prendre sa voix pour celle d'un Anglais en armes, cette main victorieuse qui vous a donné le fouet dans vos propres logis, pensez-vous donc qu'elle se soit affaiblie ici? Non ! Sachez que le brave monarque est sous les armes et que pareil à un aigle au-dessus de son aire, il est suspendu sur vous pour faire fondre le péril sur quiconque viendra trop près de son nid. Et vous, hommes dégénérés, vous ingrats révoltés, vous sanguinaires Nérons qui déchirez le ventre de votre chère mère Angleterre, rougissez de honte, car vos propres femmes et vos filles au visage blême, pareilles à des Amazones, trottinant derrière no:, tambours, ont échangé leurs dés contre des gantelets de fer, leurs aiguilles contre des lances et les douces inclinations

de leurs cœurs contre des dispositions martiales et sanguinaires.

Louis. — Finis ici ta bravade et retourne-t'en en paix. Nous t'accordons que tu peux nous battre à coups d'injures, porte-toi bien; nous regardons notre temps comme trop précieux pour le dépenser avec un braillard tel que toi.

Pandolphe. — Permettez-moi de parler.

Le bâtard. — Non, c'est moi qui parlerai.

Louis. — Nous ne voulons écouter ni l'un ni l'autre. Résonnez, tambours, et que la voix de la guerre plaide pour nos droits et notre présence en ce pays.

Le bâtard. — Oui, par ma foi, vos tambours lorsqu'ils seront battus crieront, et ainsi ferezvous quand vous serez battus. Réveille seulement un écho avec le son de ton tambour, et aussitôt, un tambour qui est déjà tout prêt, va retentir aussi haut que le tien ; fais-en sonner un second, et un autre va tout aussi fortement déchirer l'oreille du ciel et railler le tonnerre à la voix profonde, car le vaillant roi Jean, qui ne s'est pas fié à ce légat temporisateur dont il- s'est servi comme de jouet plutôt que comme d'auxiliaire, est préparé, et sur son front siège la mort décharnée, dont l'office est aujourd'hui de festoyer sur des milliers de Français.

Louis. -T- Battez, tambours, afin que nous allions chercher ce danger-là.

Le bâtard. — Et tu le trouveras, Dauphin, n'en doute pas. {Ils sortent.)

Page 1