‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 294 sur 447 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Une autre partie des plaines près du château de SandaL

Alarmes. Entre YORK.

York. — L'armée de la Reine a conquis le champ de bataille: mes deux oncles sont morts en me secourant; et devant l'ardent ennemi, tous mes hommes tournent le dos et fuient comme des vaisseaux en face du vent, ou des moutons poursuivis par des loups affamés. Mes fils. Dieu sait ce qu'ils sont devenus ! mais ce que je sais bien, c'est qu'ils se sont comportés comme des hommes nés pour s'illustrer par leur vie ou leur mort. Trois fois Richard m'a ouvert un passage, et trois fois il m'a crié : et Courage, père ! emportons le combat ! » et trois fois aussi, Edouard est venu à mes cotés avec son glaive ieint jusqu'à la garde du sang de ceux qu'il avait combattus : et alors que les plus intrépides guerriers se retiraient, Richard a crié : « Chargez et ne cédez pas un pouce de terre ! » et il a crié encore : « Une couronne ou bien une glorieuse tombe! Un sceptre ou bien un sépulcre en terre ! » Là-dessus, nous avons encore chargé : mais en vain, hélas! il nous a fallu reculer encore. C'est ainsi que j'ai vu souvent un cygne nager contre le courant avec un labeur inutile, et dépenser sa force contre les vagues plus fortes que lui. {Courte alarme.) Ah écoutez! les maudits vainqueurs nous poursuivent, et je suis affaibli et ne puis fuir leur fureur : mais quand je serais robuste, je ne l'éviterais pas, leur fureur: les heu-

res dont se composait ma vie sont épuisées : ici il faut que je reste, et ici je dois mourir.

Entrent LA REINE MARGUERITE, CLIFFORD, NORTHUMBERLAND et des soldats.

York. — Viens, sanguinaire Clifford, viens, féroce Northumberland ! J'invite votre fureur implacable à plus de rage encore; je suis votre cible et j'attends vos coups.

Northumberland. — Rends-toi à notre merci, orgueilleux Plantagenet.

Clifford.— Oui, à la même merci que son bras sans pilié paya strictement et d'un seul coup à mon père. Maintenant Phaéton est tombé de son char et a trouvé son soir dans son plein midi.

York. — Mes cendres, comme le Phénix, engendreront un oiseau qui me vengera de vous tous : dans cette espérance je tourne mes yeux vers le ciel, méprisant toutes les tortures que vous pouvez m'infliger. Pourquoi n'approchez-vous pas? Comment! vous êtes une foule et vous avez peur?

Clifford. — C'est ainsi que combattent les làchesquand il leur est impossible de fuir; c'est ainsi que les colombes donnent du bec contre les talons meurtriers du faucon ; c'est ainsi que les voleurs désespérés, ne comptant plus sur leur vie, lancent leurs invectives contre les officiers de justice.

York. — O Clifford, rappelle-toi seulement une fois qui tu es, et repasse dans ta pensée ma condition première; si cette pensée peut le ramener à la pudeur, contemple mon visage, et puis mords-toi la langue pour avoir taxé de couardise celui dont le sourcil froncé t'a fait pâlir et fuir jusqu'à ce jour.

Clifford. — Je ne veux pas lutter avec toi de paroles, mais je veux échanger des coups avec toi, quatre pour un. (// dégaine.)

La reine Marguerite. — Arrête, vaillant Clifford! Pour mille causes, je désire prolonger un peu la vie du traître. — La colère le rend sourd : parle-lui, toi, Northumberland.

Northumberland. — Arrête, Clifford ! ne lui fais pas l'honneur de te piquer le doigt, quand bien même tu devrais en échange lui percer le cœur. Lorsqu'un chien grogne, quelle valeur y a-t-il à fourrer sa main entre ses dents, quand on peut le chasser avec le pied ? C'est le privilège de la guerre de conférer tous droits et ce n'est pas faire brèche à la valeur que de se mettre alors

LE ROI HENRI VI

dix contre un. {Ils posent la main sur York qui se débat.)

Clifford. — Oui, oui, ainsi se débat le coq de bruyère pris au piège.

Northujibebxaxd. — Ainsi se débat le lapin dans le lacet. [York est fait prisonnier.)

York.. — Ainsi triomphent les \oleurs sur la proie qu'ils ont conquise ; ainsi cèdent les honnêtes gens vaincus par les larrons.

Northumberland. — Qu'est-ce que Votre Grâce veut qu'on fasse de lui maintenant?

La reine Marcuerite. — Braves guerriers, Clifford et Kortliumberland, faites-le tenir debout sur cette taupinière, lui qui cherchait à atteindre les montagnes avec ses bras levés, et qui cependant n'a fait qu'en couper l'ombre avec sa main. Quoi ! est-ce donc vous qui avez voulu être roi d'Angleterre? Était-ce vous qui avez fait dans notre Parlement une telle scène de tumulte et qui y avez prêché sur votre illustre naissance? Où est maintenant pour venir à votre secours la bande de vos fils? où sont le folâtre Edouard, et le vigoureux Georges, et ce vaillant prodige parmi les bossus, Dicky, votre garçon, qui de sa voix grondeuse avait coutume d'encourager son papa à la révolte ? où est aussi, avec les autres, votre bien-aimé Rutland? Regarde, York; j'ai teint ce mouchoir dans le sang que le vaillant Clifford, de la pointe de sa rapière, a fait jaillir du sein de l'enfant: si tes yeux ont envie de pleurer sa mort, je te donne ce mouchoir pour essuyer tes joues. Hélas! pauvre York; si je ne te haïssais mortellement, je me lamenterais sur ton misérable état. Je t'en prie, pleure pour m' amuser, York. Comment, la fierté de ton cœur a desséché à ce point tes entrailles, que tu ne peux verser une larme sur la mort de Rutland? Pourquoi te montres-tu patient, l'ami ? tu devrais être pris de folie, et moi, c'est pour te rendre fou que je te raille ainsi. Bats du pied la terre, agite-toi, délire, afin que je puisse chanter et danser. Tu voudrais, je le vois, recevoir un salaire pour m'amuser : York ne peut parler, à moins qu'il ne porte une couronne. Une couronne pour York! Lords, courbez-vous devant lui! Tenez-lui les mains, pendant que je vais lui poser sa couronne. {Elle lui pose une couronne île papier sur la tète.) Et oui, ma foi, Monsieur, il a l'air maintenant d'un roi! Oui, c'est là celui qui s'était assis sur le trône du roi Henri, c'est là celui qui était son héritier adoptif. Mais comment se fait-il que le grand Plantagenet ait été couronné si vite,

et qu'il ail brisé son serment solennel ? Si je me rappelle bien, vous ne deviez pas être roi avant que notre roi Henri eût échangé la poignée de main avec la mort. Et vous voulez embellir votre tête de l'auréole d'Henri, dérober le diadème à son front, pendant qu'il est vivant, contre votre serment sacré? Oh, c'est là une faute par trop, par trop impardonnable ! enlevez-lui sa couronne, et avec sa couronne la tète ; et pendant que nous nous reposons, employons notre temps à le mettre à mort.

Clifford. — Cet office m'appartient, en vertu de la mort de mon père.

La eeixe Marguerite. — Arrête, cependant; écoutons un peu les oraisons qu'il a à faire.

York. — Louve de France, mais pire que les loups de France, dont la langue distille plus de poisons que la dent delà vipère, combien il est malséant à ton sexe de triompher à la manière d'une gourgandine amazone, sur les malheurs de ceux qu'enchaine la fortune ! N'était que ton visage, marqué du sceau de l'impudence par l'habitude des actions criminelles, ne peut pas plus changer qu'un masque, j'essaierais de te faire rougir, reine orgueilleuse : te dire d'où tu es venue, de qui tu sors, serait une assez grande injure pour te remplir de honte, si tu n'étais pas incapable de honte. Ton père porte le simulacre de la royauté de Naples, des deux Siciles et de Jérusalem ; cependant il n'est pas aussi riche qu'un fermier anglais. Est-ce que c'est ce pauvre monarque qui t'a appris à insulter? cela ne t'est pas utile, et ne te sied pas non plus, reine orgueilleuse, à moins que ce ne soit pour vérifier cet adage ; « les mendiants une fois à cheval, poussent à mort leur monture. » Ce qui rend souvent les femmes orgueilleuses, c'est la beauté; mais Dieu sait si ta part a été petite à cet égard : c'est la vertu qui les fait surtout admirer, et c'est son contraire qui étonne en toi. C'est la contrainte personnelle qui les fait paraître divines ; mais l'absence de toute contrainte chez toi te rend abominable : tu es aussi opposée à tout ce qui est bon, que les antipodes nous sont opposés, ou que le sud est opposé au septentrion. 0 cœur de tigre, enveloppé dans une peau de femme ! Comment est-il possible que tu portes encore un visage de femme, après avoir teint ce mouchoir du sang chaud de l'enfant, et invité le père à s'en servir pour s'essuyer les yeux ? Les femmes sont douces, tendres, compatissantes, souples; toi, tues cruelle, implacable, dure comme la pierre, féroce sans remords. Tu m'as ordonné d'être fu-

il — j1

LE ROI HENRI VI

rieux? eh bien, ton souhait est exaucé maintenant: tu voulais me voir pleurer? eh bien, ton désir est satisfait maintenant : car un vent furieux souffle des averses incessantes, et lorsque sa rage s'abat, la pluie commence. Ces larmes sont les obsèques de mon doux Rutland, et chacune d'elles crie vengeance pour sa mort, contre toi, cruel Cliflbrd, et contre toi, déloyale Française.

Northumeerland. — Je veux bien être maudit, si sa douleur ne m'émeut pas à ce point que j'ai peine à retenir mes larmes de mes yeux.

York. — Des cannibales affamés n'auraient pas osé toucher à un visage comme le sien, n'auraient pas osé le tacher de sang : mais vous êtes plus inhumains, plus inexorables, — oh ! dix fois plus, — que les tigres d'Hyrcanie. Contemple, reine impitoyable, les larmes d'un père malheureux : tu as trempé ce mouchoir clans le sang de mon doux enfant, et je lave ce sang avec mes larmes. Garde ce mouchoir, et tires-en vanité (il lui rend le mouchoir}, et si tu racontes véridiquement cette triste histoire, sur mon âme, tes auditeurs verseront des larmes; oui, mes ennemis eux-mêmes répandront des larmes abondantes, et diront : Hélas, cela fut un acte épouvantable! Allons, reprends ta couronne, et avec la couronne, ma malédiction (il lui rend la couronne

de papier), et puisses-tu, dans le malheur, trouver la même pitié que celle qui m'est offerte par ta main trop cruelle ! Clifford au cœur de pierre, enlève-moi de ce monde; que mon âme aille au ciel, que mon sang retombe sur vos têtes !

Northumberland. — Il aurait été le meurtrier de toute ma famille, que je ne pourrais, au prix même de ma vie, m'empècher de pleurer avec lui, en voyant comment le chagrin étouffe intérieurement son âme.

La reine Marguerite. — Comment, vous voilà prêt à pleurer, Milord Northumberland' Pense seulement au mal qu'il nous a fait à tous, et cette pensée séchera bien vite tes larmes qui débordent.

Clifford. — Voici pour tenir mon serment , voici pour la mort démon père. (Il le poignarde.)

La reine Marguerite. — Et voilà pour faire droit à notre roi au doux cœur. ( Elle le poignarde.)

York. — Ouvre la porte de ta clémence, ô Dieu de miséricorde ! Mon âme s'envole par ces blessures pour aller te trouver. (Il meurt.)

La reine Marguerite. — Tranchez-lui la tète, et placez-la au-dessus des portes d'York , afin qu York puisse contempler d'en haut la ville d'York. (Fanfares. Ils sortent.)

Page 1