‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 298 sur 447 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Fanfares. Entrent LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE DE GALLES, CLIFFORD, NORTHUMBERLAND, avec leurs forces.

La reine Marguerite. — Souhaitez la bienvenue, Monseigneur, à cette brave ville d'York. Làbas est la tète de cet archi-ennemi qui cherchait à ceindre votre couronne : est-ce que cette vue ne réjouit pas votre cœur, Monseigneur ?

Le roi Henri. — Oui, comme les rochers réjouissent celui qui craint le naufrage : contempler ce spectacle déchire mon àme. Retenez votre vengeance, bon Dieu! ce ne fut pas ma faute, et ce n'est pas de mon consentement que j'ai violé mon serment.

Clifford. — Mon gracieux Souverain, il faut mettre de côté cette trop grande mansuétude et cette nuisible pitié. A qui les lions adressentils leurs regards de tendresse ? ce n'est pas à la bètequi voulait usurper leur tanière. Quelle est la main que lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle qui dépouille son petit sous ses yeux. Quel est celui qui échappe au dard mortel du serpent aux aguets? ce n'est pas celui qui pose son pied sur sa queue. Le plus petit reptile se redressera, si on le foule aux pieds, et les colombes elles-mêmes frapperontdubec pour défendre leur couvée. L'ambitieux York aspirait à ta couronne, et toi tu souriais, tandis qu'il fronçait le sourcil de courroux : n'étant qu'un duc, il voulait faire son fils roi, et comme un bon père élever sa progéniture en dignité : toi, qui es un roi, et qui es assez heureux pour posséder un excellent fils, tu as consenti à le déshériter, ce qui t'a fait passer pour un père très-dénaturé. Les créatures sans raison nourrissent leurs petits; et quoique la face humaine apparaisse terrible à leurs yeux, s'il s'agit de protéger leurs bien-aimés, qui ne les a vues, dans leur sollicitude maternelle, exposant leur vie pour la défense de leur couvée, entrer en guerre contre celui qui grimpait jusqu'à leur nid, fût-ce avec la

seule arme de ces ailes qu'elles avaient maintes fois employées pour leurs fuites timides ? Par pudeur, mon Suzerain, prenez-les pour exemple ! Ne serait-ce pas pitié que cet excellent enfant perdit les droits de sa naissance par la faute de son père, et que longtemps après il pût dire à son fils : « Ce que mon arrière-grand-père et mon grandpère avaient acquis, l'insouciance de mon père le donna follement? » Oh ! quelle honte ce serait là 1 Regarde cet enfant, et que sa face virile qui promet une heureuse fortune, donne à ton cœur qui mollit l'énergie de conserver ce qui est à toi, et de lui laisser ce qui est à toi.

Le roi Henri. — Clifford a parfaitement joué l'orateur, et il a mis en avant des arguments de grande force. Mais, dis-moi, Clifford, est-ce que tu n'as jamais entendu dire que les choses mal acquises prospéraient toujours mal ? Le fils a-t-il toujours eu à se réjouir que son père fût damné pour avoir thésaurisé ? Je laisserai après moi à mon fils mes actions vertueuses , et plût au ciel que mon père ne m'eût pas laissé davantage, car tout le reste est tenu à un tel prix que sa conservation coûte mille fois plus de soucis que sa possession ne rend de joie. Ah, cousin York ! je voudrais que tes meilleurs amis sussent combien cela m'afflige que ta tête soit ici !

La reine Marguerite. — Monseigneur, rappelez tout votre courage : vos ennemis sont proches, et ces dispositions à l'attendrissement attiédissent vos partisans. Vous avez promis de faire chevalier notre fils courageux : dégainez votre épée et frappez-l'en immédiatement sur l'épaule. Edouard, agenouille-toi.

Le roi Henri. — Edouard Plantagenet, relèvetoi chevalier, et retiens cette leçon : tire toujours ton épée pour le bon droit.

Le prince Edouard. — Mon gracieux père, avec votre royale permission, je la tirerai comme héritier présomptif de la couronne, et je m'en servirai jusqu'à la mort dans cette querelle.

Clifford, — Parbleu! c'est parler comme un vrai prince.

Entre un messager.

Le messager. — Tenez-vous prêts, royaux commandants; car Warwick, appuyé du duc d'York, s'avance avec une arméede trente mille hommes. A mesure qu'ils marchent, il proclame dans chaque ville le duc comme roi, et beaucoup viennent le rejoindre. Faites vos préparatifs de combat, car ils sont tout proches.

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