‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 311 sur 447 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

Lady Grey. — Cela affligerait Votre Grâce d'entendre mes fils vous appeler père.

Le roi Edouard. — Pas plus que d'entendre mes filles l'appeler mère. Tu es une veuve et tu as des enfants, et par Notre-Dame, moi qui suis un garçon, j'en ai quelques-uns de mon côté. Parbleu ! c'est une heureuse chose que d'être le père de nombreux fils. Ne me réponds pas davantage, car tu seras ma reine.

Glocester, à part à Clarence. — Le révérend père a maintenant donné son absolution.

Clarence, à part à Glocester. — Lorsqu'il a commencé à confesser, il était d'avance décidé à absoudre.

Le roi Edouard. — Frères, vous vous demandez ce que nous avons pu nous dire.

Glocester. — La veuve n'aime pas cela, car elle a l'air fort triste.

Le roi Edouard. — Cela vous semblerait étrange si je la mariais?

Clarence. — A qui, Monseigneur?

Le roi Edouard. — Parbleu, Clarence, à moimême.

Glocester. — Ce serait le sujet d'un étonnement long au moins de dix jours.

Clarence. — C'est-à-dire un jour de plus que ne dure un étonnement.

Glocester. — Avec justice, car le sujet d'étonnement serait grand !

Le roi Edouard. — Bien, plaisantez, mes frères : je puis vous annoncer à tous deux que sa requête pour les biens de son mari lui est accordée.

Entre un noble.

Le noble. — Mon gracieux Seigneur, Henri, votre ennemi est pris, et il a été conduit en prisonnier aux portes de votre palais.

Le roi Edouard. — Voyez à le faire conduire à la Tour : nous, mes frères, allons trouver l'homme qui l'a pris, afin de savoir les circonstances de sa capture. Veuve, venez avec nous : Lords, traitezla avec honneur. {Sortent le roi Edouard, Lady Grey, Clarence et le noble.)

Glocester. — Oui, Edouard traitera les femmes avec honneur. Plût au ciel qu'il fût épuisé, os, moelle et tout, afin que de ses reins il ne pût sortir aucune branche donnant des espérances pour me frustrer des jours heureux auxquels j'aspire ! Et cependant entre les désirs de mon âme et moi, il y a, — outre le titre du robuste Edouard qu'il

faudrait enterrer, — Clarence, Henri, son jeune fils Edouard, et toute leur postérité imprévue qui viendra prendre leur place, avant que je puisse me placer moi-même ! Voilà une perspective qui refroidit fort mes desseins! Quoi donc alors, tout ce que je puis, c'est de rêver de souveraineté, comme un homme placé sur un promontoire qui, épiant de loin un rivage qu'il voudrait fouler, souhaiterait que son pied fût au niveau de son œil, gronderait la mer qui le sépare de ce rivage, et dirait qu'il veut la mettre à sec pour s'ouvrir son chemin : c'est de cette manière que je convoite la couronne dont je suis si éloigné, c'est ainsi que je gronde les obstacles qui m'en séparent, c'est ainsi que je dis que je me débarrasserai de ces obstacles en me flattant d'une chose impossible. Mes yeux ont la vue trop longue, mon cœur porte trop loin, si ma main et ma puissance ne peuvent pas les égaler. En ce cas, disons qu'il n'y a pas de royaume pour Richard; mais quels autres plaisirs le monde peut-il lui fournir? Je chercherai mon paradis sur le sein d'une Dame, je parerai mon corps de gais ornements, j'ensorcellerai les douces Dames par mes paroles et par mes regards. 0 pensée misérable, et plus difficile à réaliser que la conquête de vingt couronnes d'or ! Parbleu, l'amour m'a renié dans le sein même de ma mère, et pour que je n'eusse rien à démêler avec ses douces lois, il corrompit la fragile nature par quelque présent, pour qu'elle raccourcit mon bras comme un buisson desséché, pour qu'elle élevât sur mon dos une envieuse montagne où la difformité pût s'asseoir pour railler ma personne physique, pour qu'elle fit nies jambes de longueur inégale, pour qu'elle fit de moi dans chaque partie de mon être un chaos difforme, ou un ourson non léché qui ne porte pas l'empreinte de sa mère. Estce que je suis, dans ces conditions-là, un homme fait pour être aimé ! Oh! quelle faute monstrueuse ce serait que de caresser une telle pensée ! Eh bien! puisque cette terre ne me fournit pas d'autre joie que de commander, de contrarier, de dominer ceux qui sont plus beaux que moi, je chercherai mon paradis dans ce rêve d'une couronne, et tant que je vivrai, je considérerai ce monde comme un enfer, jusqu'à ce que cette tète qui est portée par ce corps mal formé soit ceinte d'une glorieuse couronne. Et cependant je ne sais comment prendre possession de la couronne, car de nombreuses existences s'interposent entre moi et l'accomplissement de mes désirs : et je suis comme un homme

LE ROI HENRI VI

perd) dans un bois épineux, qui arrache les épines et qui est déchiré par les épines, qui cherche un chemin et s'égare loin de la -véritable route, et ne sachant plus comment retrouver l'espace découvert, lutte en désespéré pour le découvrir. C'est ainsi que je me tourmente pour saisir la couronne d'Angleterre, et je me débarrasserai de ce tourment, ou bien je m'ouvrirai passage avec une hache sanglante. Parbleu, je puis sourire et assassiner tout en souriant; je puis prolester que je suis heureux de ce qui désole mon cœur, je puis mouiller mes joues de larmes hypocrites et arranger mon visage selon toutes les circonstances. Je noierai plus de marins que la Sirène, je tuerai plus de spectateurs que le basilic; je jouerai l'orateur aussi bien que Nestor, je tromperai plus finement qu'Ulysse, et je prendrai une autre Troie, comme un Sinon : je suis capable de donner des couleurs au caméléon, de lutter de métamorphoses avec Protée, de renvoyer à l'école le sanguinaire Machiavel. Je puis faire cela, et je ne pourrais pas conquérir une couronne ? Bah ! je la saisirai, fût-elle encore plus loin. (Il sort.)

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