‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 315 sur 447 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Londres. — Un appai-tement dans le palais.

Entrent GLOCESTER, CLARENCE, SOMERSET, MONTAGUE et autres.

Glocester. — Dites-moi maintenant, mon frère Clarence, que pensez-vous de ce récent mariage avec Lady Grey ? Notre frère n'a-t-il pas fait un digne choix?

Curknce. — Hélas! vous le savez, il y a bien loin d'ici en France; comment aurait-il eu la patience d'attendre le retour de Warwick?

Somerset. — Milords, cessez cette conversation ; voici venir le roi.

Glocester. — Et sa fiancée si bien choisie.

Clarence. — J'ai l'intention de lui dire clairement ce que j'en pense.

Fanfares. Entrent LE ROI EDOUARD avec sa suite, LADY GREY arec les insignes royaux, PEMBROKE, STAFFORD, HASTINGS et autres.

Le roi Edouard. — Eh bien, mon frère Clarence, est-ce que vous ne goûtez pas notre choix,

Clarekce. Alors, voici mon opinion, c'est que le roi Louis devient votre ennemi, parce que vous vous êtes moqué de lui par la proposition d'un mariage

(Acte IV, se. i.)

vec Madame Bonne

LE ROI HENRI VI

que vous restez pensif, comme si vous étiez à demi mécontent?

Clarence. — Je le goûte autant que Louis de France, ou le comte de Warwick, qui sont si faibles de courage et de jugement qu'ils ne s'offenseront pas de notre injure.

Le koi Edouard. — Supposez qu'ils s'offensent sans motifs, ils ne sont que Louis et Warwick ; moi, je suis Edouard, votre roi et celui de Warwick, et je veux faire ma volonté.

Glocester. — Et vous ferez votre volonté, puisque vous êtes notre roi ; cependant les mariages hâtés tournent rarement à bien.

Le roi Edouard. — Oui-dà, frère Richard, êtes-vous offensé aussi?

Glocester. — Moi, non : non, à Dieu ne plaise que je désire voir séparés ceux que Dieu a unis ; certes, ce serait pitié de séparer ceux qui sont si bien accouplés ensemble.

Le roi Edouard. — Mettez de côté vos mépris et vos mécontentements, et dites -nous pour quelles raisons Lady Grey ne serait pas devenue ma femme et la reine d'Angleterre : et vous, Somerset et Montague, dites librement aussi ce que vous pensez?

Clarence. — Alors, voici mon opinion, c'est que le roi Louis devient votre ennemi,. parce que vous vous êtes moqué de lui par la proposition d'un mariage avec Madame Bonne.

Glocester. — Et Warwick, pour avoir accompli ce dont vous l'aviez chargé, se trouve déshonoré par ce nouveau mariage.

Le roi Edouard. — Quoi cependant, si Louis et Warwick sont tous deux apaisés, par l'explication que je leur inventerai.

Montague. — Cependant une alliance de ce genre avec la France aurait plus fortifié notre état contre les tempêtes étrangères que tout mariage conclu dans notre pays.

Hastincs. — Comment! Montague ne sait-il pas que l'Angleterre est en sécurité par ellemême, si elle est loyale à elle-même?

Montacue. — Mais elle serait encore davantage en sécurité si elle était appuyée à la France.

Hastincs. — Il vaut mieux se servir de la France que se fier à la France. Appuyons-nous sur Dieu, et sur les mers qu'il nous adonnées comme un rempart inexpugnable; c'est avec ces secours seuls qu'il faut nous défendre; en eux et en nousmêmes se trouve notre sûreté.

Clarence. — Pour ce seul discours, Lord

Hastings mérite bien d'avoir l'héritière de Lord Hungerford.

Le roi Edouard. — Oui, qu'y voyez-vous à dire? ma volonté la lui a donnée, et pour cette fois ma volonté fera loi.

Glocester. — Et cependant il me semble que Votre Grâce n'a pas bien fait de donner l'héritière et la fille de Lord Scales au frère de votre aimable fiancée ; elle aurait beaucoup mieux convenu à Clarence ou à moi; mais votre amour fraternel est enterré aujourd'hui sous l'amour que vous portez à votre fiancée.

Clarence. — Sans cela, vous n'auriez pas accordé l'héritière de lord Bonville au fils de votre nouvelle épousée, en laissant vos frères se pourvoir comme ils pourront.

Le roi Edouard. ■ — Hélas ! pauvre Clarence, est-ce pour une femme que tu es si mécontent? je t'en trouverai une.

Clarence. — En choisissant pour vous-même, vous avez montré votre jugement ; or, comme il est léger, vous me donnerez la permission de me servir d'intermédiaire à moi-même, et à cette fin, j'ai l'intention de vous quitter sous peu.

Le roi Edouard. — Reste ou pars, Edouard sera roi, et ne sera pas lié à la volonté d'un frère.

La reine Elisabeth. — Milords, vous me rendrez tous cette justice et vous devrez reconnaître qu'avant qu'il plût à Sa Majesté de m' élever jusqu'au titre de reine, je n'étais pas d'ignoble descendance ; déplus humbles que moi ont eu pareille fortune. Mais de même que ce titre honore moi et les miens, ainsi vos mécontentements, à vous à qui j'aurais voulu plaire, assombrissent mes joies par la crainte et le chagrin qu'ils m'inspirent.

Le roi Edouard. — Mon amour, cesse de caresser leur mauvaise humeur : quelle crainte, ou quel chagrin peut t'assaillir , aussi longtemps qu'Edouard sera ton ami constant, et le légitime souverain à qui ils doivent obéissance ? et ils m'obéiront certes, et ils t'aimeront aussi, à moins qu'ils ne recherchent ma haine, et s'ils la recher ■ client, je saurai encore te tenir en sécurité, et ils sentiront la vengeance de ma colère.

Glocester, à part. — J'entends ; cependant je n'en dis pas beaucoup, mais j'en pense plus que je n'en dis.

Entre un messager.

Le roi Edouard. — Eh bien, messager, quelles lettres ou quelles nouvelles de France?

Page 1