ACTE 1, SCENE III
jamais irrité Sa Majesté contre le duc de Clarence, mais j'ai plaidé en sa faveur comme un ardent avocat. Milord, vous me faites une honteuse injure, en jetant sur moi de si vils soupçons.
Glocester. — Et vous nierez aussi, sans doute, que vous ayez été la cause du récent emprisonnement de Lord Hastings.
Riveks. — Elle peut le nier, Milord; car
Glocester. — Elle peut, Lord Rivers ! parbleu, qui ne le sait pas ? elle peut faire bien plus que nier tout cela, Monsieur : elle peut vous aider à obtenir de grandes dignités, et puis nier que sa main vous a aidé à les atteindre, et mettre ces honneurs simplement sur le compte de votre grand mérite. Que ne peut-elle pas! elle peut, oui, pardieu, elle peut....
Rivers. — Qu'est-ce qu'elle peut, pardieu?
Glocester. — Ce qu 'elle peut, pardieu! elle peut par î aide de Dieu épouser un roi, un célibataire, et un beau garçon par-dessus le marché. Je pense que votre grand -mère avait fait un pire mariage.
La reine Elisabeth. — Milord de Glocester, j'ai trop longtemps supporté vos invectives impolies et vos sarcasmes amers : par le ciel, j'informerai Sa Majesté des grossières insultes que j'ai souvent supportées. J'aimerais mieux être une servante de campagne qu*une grande reine, à la condition d'être ainsi harcelée, méprisée, insultée ; être reine d'Angleterre me donne peu de joie.
Entre par derrière LA REINE MARGUERITE.
La reine Marguerite, h part. — Et amoindrissez encore ce peu de joie, je vous en conjure, 6 mon Dieu ! Ta dignité, ta puissance, ton trône me sont dus.
Glocester. — Comment! vous me menacez de parler au roi ? Parlez-lui et ne m'épargnez pas. Sachez bien que ce que j'ai dit, je l'avouerai en présence du roi. Je m'expose hardiment à me faire envoyer à la Tour. 11 est temps de parler, mes services sont tout à fait mis en oubli.
La reine Marguerite, h part. — A bas, démon ! Je ne me les rappelle que trop bien, tes services: tu as tué mon époux Henri, à la Tour, et mon pauvre fils Edouard, à Tewkesbury.
Glocester. — Avant que vous fussiez reine, oui, et que votre époux aussi fût roi, j'étais un des principaux limonniers qui faisaient avancer ses grandes affaires, j'étais le sarcleur de ses orgueilleux ennemis, le libéral rémunérateur de ses
amis ; pour donner à son sang la qualité royale, j'ai versé le mien propre.
La reine Marguerite, à part. — Oui, et un sang beaucoup meilleur que le sien ou le tien.
Glocester. — Pendant tout ce temps-là, vous et votre mari Grey, vous étiez des factieux du parti de la maison de Lancastre, et vous aussi, Rivers. Est-ce que votre époux ne fut pas tué à Saint-Albans, dans l'armée de Marguerite? Laissez-moi vous rappeler, si vous l'avez oublié, ce que vous étiez auparavant et ce que vous êtes, et en même temps ce que j'ai été et ce que je suis.
La reine Marguerite, à part. — Un scélérat meurtrier, et tu l'es encore.
Glocester. — Le pauvre Clarence abandonna son père Warwick; oui, et il se parjura lui-même, puisse Jésus le pardonner ! . . .
La reine Marguerite, à part. — Puisse Dieu le châtier!
Glocester. — Pour combattre dans les rangs d'Edouard, afin de lui conquérir la couronne, et pour récompense, il est mis en cage, le pauvre Lord ! Plût au Ciel que mon cœur fût de pierre comme celui d'Edouard, ou que le cœur d'Edouard fût doux et compatissant comme le mien : je suis trop sottement sensible pour ce monde.
La reine Marguerite, à part. — Fuis en enfer par pudeur, et quitte ce monde, cacodémon! c'est là qu'est ton royaume.
Rivers. — Milord de Glocester, dans ces jours d'orage pendant lesquels nous étions vos ennemis, à ce que vous prétendez, nous avons suivi notre Seigneur, notre roi légitime, comme nous vous suivrions, si vous deviez être notre roi.
Glocester. — Si je devais l'être! j'aimerais mieux être un colporteur : loin de mon cœur soit la pensée d'une chose pareille !
La reine Elisabeth. — Par la supposition du peu de joie dont vous jouiriez si vous étiez roi de ce pays, vous pouvez comprendre, Milord, le peu de joie que je goûte à en être la reine.
La reine Marguerite, à part. — D'aussi peu de joie que vous jouit la reine véritable; car c'est moi qui suis la reine, et je suis entièrement sans joie. Je ne puis garder ma patience plus longtemps. (Elle s'avance.) Ecoutez- moi, pirates en querelle, qui vous disputez dans le partage de ce que vous m'avez pillé ! Lequel de vous ne tremble pas, en jetant sur moi ses yeux ? si ce n'est pas en qualité de sujets que vous vous inclinez devant
LE ROI RICHARD III
moi, votre reine, c'est en qualité de rebelles que vous tremblez devant celle que vous avez déposée? Ah, noble scélérat, ne t'en vas pasl
Glocester. — Odieuse sorcière ridée, que viens-tu faire sous mes yeux?
La reine Marguerite. — Rien que te présenter l'image de tes crimes, et cette image je te la présenterai avant de te laisser partir.
Glocester. — N'as-tu pas été bannie sous peine de mort?
La reine ÎUarcuerite. — Oui, mais je trouve dans le bannissement plus de souffrance qirer la mort ne peut m'en donner si je reste. Tu me dois toi un mari et un fils, toi un royaume, et tous vous me devez obéissance; la douleur que je possède vous appartient de droit, et tous les plaisirs que vous usurpez sont miens.
Glocester. — La malédiction que lança sur toi mon noble père, lorsque tu ceignis d'une couronne de papier son front belliqueux, que tu tiras par tes mépris des fleuves de ses yeux, et que pour les sécher tu donnas au duc un torchon trempé dans le sang innocent du gentil Rutland, cette malédiction prononcée contre toi dans l'amertume de son àme est tombée sur toi ; c'est par Dieu et non par nous que ton action sanguinaire a été châtiée. La reine Elisabeth. — C'est ainsi que Dieu est juste et fait droit à l'innocent.
Hastings. — Oh! le meurtre de cet enfant fut l'acte le plus odieux et le plus impitoyable donton ait jamais entendu parler.
Rivers. — Les tyrans eux-mêmes pleurèrent quand on le raconta.
Dorskt. — Il n'est personne qui n'ait prédit vengeance pour ce crime.
Buckingham. — Northumberland qui était présent pleura devant ce spectacle.
La reine Marguerite. — Comment! vous étiez tous à vous montrer les dents avant mon arrivée, prêts à vous sauter les uns les autres à la gorge, et voilà que maintenant vous êtes tous d'accord pour tourner votre haine contre moi? La terrible malédiction d'York a-lelle donc été tant entendue au ciel, que la mort de Henri, celle de mon aimable Edouard, la perte de leur royaume, mon douloureux bannissement, ne soient pas une compensation suffisante pour ce chétif bambin? Les malédictions peuvent-elles percer les nuages et entrer au ciel? en ce cas, ouvrez-vous, épais nuages, devant mes vives malédictions! Que votre roi meure, par les excès, sinon par la guerre, comme le
nôtre est mort par le meurtre pour lui permettre d'être roi ! Puisse ton Edouard, aujourd'hui prince de Galles, en expiation de mon Edouard, qui fut prince de Galles, mourir prématurément dans sa jeunesse par le fait de la même violence ! Toi qui es une reine, puisses-tu, pour me venger, moi qui fus une reine, survivre à ta gloire comme survit à la sienne ma misérable personne! Puisses-tu longtemps vivre pour gémir sur la perte de tes enfants, et en voir une autre comme je te vois, ornée de tes dignités, comme tu es maintenant investie des miennes! Que tes heureux jours expirent longtemps avant ta mort, et puisses-tu, après bien des longues heures de douleur, mourir n'étant plus ni mère, ni épouse, ni reine d'Angleterre ! Rivers et Dorset, vous étiez présents, et toi aussi, Lord Hastings, lorsque mon fils fut assassiné par des poignards altérés de sang : je prie Dieu qu'aucun de vous ne vive son âge naturel, mais que vous soyez fauchés par quelque accident imprévu !
Glocester. — Cesse tes conjurations, odieuse sorcière flétrie !
La reine Marguerite. — Cesser avant de l'avoir maudit! arrête, chien, car tu m'entendras Si le ciel garde en réserve quelque douloureux fléau, plus terrible que ceux que je puis souhaiter voir tomber sur toi, qu'il le conserve jusqu'à ce que tes crimes soient au comble, et qu'il lance alors son indignation sur la tète, ô perturbateur de la paix de ce pauvre monde! Que le ver de la conscience ronge pour toujours ton âme! Prends tes amis pour des traîtres tant que tu vivras, et prends des traîtres achevés pour tes amis les plus dévoués! Puisse le sommeil ne fermer jamais tes yeux de meurtrier, à moins que ce ne soit pendant les heures où un rêve plein de tortures t'effrayera partout un enfer de diables hideux, être stigmatisé par les mauvais esprits, avorton, pourceau dévastateur! Toi qui à l'heure de ta naissance fus marqué comme l'esclave de la nature et le fils de l'enfer ! calomnie vivante pour le ventre de ta mère ! rejeton abhorré des reins de ton père! loque d'homme! détesté....
Glocester. — Marguerite.
La reine Marguerite. — Richard 1
Glocester. — Eh?
La reine Marguerite. — Je ne t'appelle pas.
Glocester. — Je te demande pardon alors, car je croyais que c'était moi que tu appelais de tous ces noms amers.
La reine Marguerite. — Oui, c'était bien ce