ACTE I, SCENE III
Clarence. Au nom de Dieu, qui es-tu?
Premier meurtrier. Un homi
que je faisais , mais je ne demandais pas de réponse. Oh! laisse-moi achever ma malédic tion!
Glocester. — Je l'ai achevée, et elle se termine par.... Marguerite.
La reine Elisabeth. — C'est ainsi que vous avez lancé vos imprécations contre vous-même.
La reine Marguerite. — Pauvre reine en peinture, vain écho de ma fortune! pourquoi jettes-tu du sucre sur cette araignée au dos énorme dont la toile mortelle t'enveloppe? Insensée, insensée, tu aiguises un couteau pour t' égorger. Le jour viendra où tu souhaiteras mon aide pour t'aider à maudire ce crapaud venimeux et bossu.
Hastings. — Fausse prophétesse, cesse tes malédictions frénétiques, de crainte que tu ne nous fasses sortir à ton dam de notre patience.
La reine Marguerite. — Triple honte sur vous
(Acte I, se. iv. )
tous! vous m'avez tous fait sortir de ma patience, à moi.
Rivers. — Si on vous servait selon vos mérites, vous apprendriez votre devoir.
La reine Marcuerite. — Si on me servait selon mes mérites, vous tous vous me rendriez obéissance, vous m'apprendriez à être votre reine, et vous apprendriez à être mes sujets : oh ! servez-moi selon mes mérites, enseignez-vous ce devoir !
Dorset. — Ne disputez pas avec elle, elle est lunatique.
La reine Marguerite. — Paix, Monsieur le marquis! vous êtes malavisé : votre monnaie de noblesse tout récemment sortie du moule est à peine en circulation. Oh! si votre noblesse encore si jeune avait assez d'expérience pour juger ce que c'est que de perdre sa noblesse et d'être mi-
LE ROI RICHARD III
sérable ! Ceux qui sont au faite sont en butte à bien des tempêtes qui les ébranlent, et s'ils tombent, ils se brisent en pièces.
Glocester. — Ron conseil, parbleu; retenez-le, retenez-le, marquis.
Dorset. — 11 vous touche autant que moi, Milord.
Glocester. — Oui, et beaucoup plus encore: mais je suis né si haut, que notre aire bâtie au sommet du cèdre, se joue du vent, et méprise le soleil.
La reine Marguerite. — Et jette une ombre sur le soleil; — hélas ! hélas 1 — témoin mon soleil à moi, qui est maintenant sous l'ombre de la mort, et dont les nuages de ta colère ont enveloppé la radieuse et incomparable lumière de ténèbres éternelles. Vous avez bâti votre aire dans la nôtre : ô Dieu qui vois cela, ne le permets pas, et que ce qui fut conquis par le sang, soit perdu de même!
Ruckingham. — Paix, paix, par honte, sinon par charité.
La reine Marguerite. — Ne me demande ni charité, ni honte; car vous avez agi avec moi sans charité, et vous avez honteusement massacré mes espérances. Ma charité, c'est l'outrage; vivre est ma honte ; et c'est cette honte qui entretient à jamais la rage de ma douleur!
Ruckingham. — Cessez, cessez.
La reine Marguerite. — O royal Ruckingham ! je veux baiser ta main en signe d'alliance et d'amitié avec toi. Que le bonheur vous accompagne, toi et ta noble maison! Tes vêtements ne sont pas tachés de notre sang, et tu ne rentres pas dans le cercle de ma malédiction?
Ruckingham. — Non, ni personne ici; caries malédictions ne dépassent jamais les lèvres de ceux qui les exhalent.
La reine Marguerite. — Je veux croire cependant qu'elles montent au ciel, et qu'elles y réveillent la paix de Dieu doucement endormie. O Ruckingham, prends garde à ce chien là-bas! vrai, il mord quand il caresse, et quand il mord, sa dent venimeuse fait des plaies mortelles : n'aie pas affaire à lui, prends garde à lui; le crime, la mort et l'enfer ont mis leur marque sur lui, et tous leurs ministres l'accompagnent.
Glocester. — Que dit-elle, Milord de Buckingham?
Buckingiiam. — Rien à quoi je puisse faire attention, mon gracieux Lord.
La reine Marguerite. — Quoil me méprisestu pour mon bon conseil, et flattes-tu le démon
contre lequel je te mets en garde ? Oh! rappelle-toi mes paroles, le jour ù il brisera ton cœur de douleur, et dis alors : la pauvre Marguerite était une prophétesse! puisse chacun de vous vivre soumis à sa haine, liri à la vôtre, et tous à celle de Dieu! (Elle sort.)
Hastings. — Mes cheveux se dressaient sur ma tète en écoutant ses malédictions.
Rivers. — Et les miens aussi : je me demande pourquoi elle est en liberté.
Glocester. — Je ne puis la blâmer; par la sainte mère de Dieu, elle a souffert trop de maux, et pour ma part, je me repens de ceux que je lui ai infligés.
La reine Elisabeth. — Je ne lui ai fait aucun mal, à ma connaissance.
Glocester. — Cependant vous profitez de tout le mal qu'elle a souffert. Je fus alors trop chaud en voulant faire du bien à quelqu'un, il est trop tard maintenant pour y penser à froid. Quant à Clarence, il est bien payé ; on l'a mis à l'étable pour qu'il engraisse comme récompense de ses peines; Dieu pardonne à ceux qui en sont la cause !
Rivers. — C'est une conclusion chrétienne et vertueuse que de prier pour ceux qui nous ont fait du mal.
Glocester, à part. — Ainsi fais-je toujours , sachant bien ce que je fais; car si j'avais maudit tout à l'heure, je me serais maudit moi-même.
Entre CATESBY.
Catesbv. — Madame, Sa Majesté vousdemande, ainsi que Votre Grâce, et vous, mes nobles Lords.
La reine Elisabeth. — Nous y allons, Catesby. Lords, voulez-vous venir avec moi?
Rivers. — Nous suivons Votre Grâce, Madame. {Tous sortent, hormis Glocester.)
Glocester. — C'est moi qui fais le mal, et c'est moi qui commence à crier le premier. Je mets à la charge d'autrui la responsabilité des méfaits que j'ai secrètement tramés. C'est moi-même qui ai mis Clarence à l'ombre, et je gémis sur son sort devant ces naïves dupes, c'est-à-dire Stanley, Hastings et Buckingham, et je leur dis que c'est la reine et ses alliés qui excitent le roi contre le duc mon frère Ils le croient maintenant, et ils m'excitent à me venger sur Rivers, Vaughan et Grey ; mais alors je soupire, et je leur dis avec une citalion de l'Ecriture, que nous devons rendre le bien pour le mal: et c'est ainsi que je revêts la nudité de ma scélératesse de vieilles loques de phrases