ACTE I, SCENE IV
haïssez pas ; je suis son frère et je l'aime beaucoup. Si vous avez été corrompus par un salaire, retournez-vous-en, et je vous enverrai à mon frère Glocester qui vous récompensera mieux pour m'avoir laissé la vie, qu'Edouard pour recevoir de vous la nouvelle de ma mort.
Second meurtrier. — Vous vous trompez, votre frère Glocester vous hait.
Clarence. — Oh ! non, il m'aime, et il me tient pour cher : allez le trouver de ma part.
Les deux meurtriers. — Oui, c'est ce que nous ferons.
Clarence. — Dites-lui que lorsque notre royal père York bénit ses trois fils de son bras victorieux , et nous commanda sur son âme de nous aimer l'un l'autre, il pensait peu à cette rupture d'amitié : dites à Glocester de s'en souvenir, et il pleurera.
Premier meurtrier. — Oui, des pierres meulières, comme il nous a recommandé de le faire. Clarence. — Oh ! ne le calomniez pas, car il est bon.
Premier meurtrier. — Oui, comme la neige envers la moisson. Allons, vous vous trompez vous-même; c'est lui qui nous envoie pour vous tuer.
Clarence. — Cela ne se peut; car il a pleuré sur mon malheur, il m'a serré entre ses bras, et il a juré avec des sanglots qu'il travaillerait de toutes ses forces à ma délivrance.
Premier meurtrier. — Pardi, c'est ce qu'il fait, quand il vous délivre de l'esclavage de cette terre pour vous donner les joies du ciel.
Second meurtrier. — Faites votre paix avec Dieu, car il vous faut mourir, Milord.
Clarence. — Quoi 1 vos âmes possèdent assez de religion pour me conseiller de faire ma paix avec Dieu, et vous êtes assez aveugles envers vos âmes pour entrer en guerre avec Dieu en m'assassinant! Oh ! Messieurs, considérez que ceux qui vous ont poussés à commettre cet acte, vous haïront pour l'avoir commis.
Second meurtrier. — Que ferons-nous?
Clarence. — Vous vous laisserez attendrir et vous sauverez vos âmes.
Premier meurtrier. — Se laisser attendrir ! c'est d'un lâche et d'une femme.
Clarence. — Mais ne pas se laisser attendrir est d'une bète, d'un sauvage et d'un diable. Lequel de vous deux, s'il était un fils de prince privé de sa liberté, comme je le suis maintenant, et si deux meurtriers comme vous, venaient le trouver, ne supplierait pas pour sa vie? Mon ami, je surprends quelque pitié dans tes regards; ô,si ton œil ne ment pas, prends mon parti et supplie pour moi, comme vous supplieriez pour vous-mêmes si vous ésiez dans ma détresse : quel mendiant n'aurait pas pitié d'un prince qui mendie la pitié?
Second meurtrier. — Regardez derrière vous, Milord.
Premier meurtrier, l'assassinant. — Attrape cela, et cela I et si tout cela ne suffit pas, je vais te noyer dans la tonne de malvoisie qui est là dedans. {Il sort en emportant le corps.)
Second meurtrier. — Un acte sanguinaire et précipitamment dépêché ! Je voudrais bien pouvoir me laver les mains comme Pilate de ce trèslamentable et coupable meurtre.
Rentre le premier meurtrier.
Premier meurtrier. — Eh bien ! à quoi pensestu donc, que tu ne m'aides pas? Par le ciel, le duc saura combien tu as eu peu de zèle.
Second meurtrier. — Je voudrais qu'il pût savoir que j'ai sauvé son frère ! Prends la récompense pour toi, et dis-lui ce que je dis; car je suis aux regrets que le duc soit assassiné. {Il sort.)
Premier meurtrier. — Non pas moi ; va donc, lâche que tu es. Maintenant il faut que je cache son corps dans quelque trou, jusqu'à ce que le duc donne des ordres pour ses funérailles : lorsque j'aurai ma récompense, je partirai ; car le bruit de cette affaire va se répandre, et je ne dois pas rester ici. (// sort.)
LE ROI RICHARD III