DE SAINT -VICTOR
,• • • • C'est, tout compte fait, un grand livre et qui, ne dût-il atteindre 'un quart de son objet, avance la question et ne laissera pas les choses, 'es ce qu'elles étaient auparavant. La tentative est la plus hardie qu'on encore faite dans cet ordre d'histoire littéraire, et l'on ne saurait s'étonner 'elle ait soulevé tant d'objections et de résistances chez des esprits prévenus accoutumés à des manières de voir antérieures. On ne déloge pas en un ir les vieux procédés ni les routines.
.... Certes quoiqu'en disent ceux qui se contenteraient volontiers de :at vague antérieur, M. Taine aura fait avancer grandement l'analyse éraire, et celui qui, après lui étudiera un grand écrivain étranger, ne s'y ;ndra plus désormais de la même manière ni aussi à son aise qu'il l'aurait t a la veille de son livre.
L'histoire de la littérature anglaise est un livre qui se tient d'uy
bout à l'autre- il ;i été conçu, construit, exécuté d'ensemhle; les pi et les derniers chapitres se répondent. Cette barbarie, cette demi-civilisation saxonne, croisée d'habileté et de finesse normande, le tout enfermé, tassé dans son île, travaillé, trituré pétri et mûri durant des siècles, selon ce que l'auteurnous asi bien fait voir, se retrouve dans la conclusion, à l'état delà plus forte, delà plus solide, de la plus sensée, de la mieux tenue, de la mieux pondérée, de la plus positive et de la plus poétique des nations libres. Tous les grands monuments littéraires, toutes les oeuvres significatives qui témoignent des diverses étapes et des progrès de cette civilisation, ont été interrogés et décrits dans l'intervalle, depuis le premier chantre barbare et
déjà biblique, le joueur de harpe Cœdmond jusqu'à lord Byron Partout
d'un bout a l'autre dans tout ce livre de M. Taine respire le sentiment de ce qu'il y a là-bas de robuste, de solide, de gaillard, de gai, de succulent, de loyal
et d'honnête jusqu'à la violence et l'excès de la force Son livre dans
sa composition a l'avantage de mettre surtout en lumière les parties les plus difficiles et les plus ardues, les hautes époques antérieures delà littérature
anglaise: la Renaissance y est admirablement traitée 11 aime en effet
la force jusque dans la grâce; il ne hait pas la surabondance et l'excès. Il pourra étonner les Anglais eux-mêmes par cette vivacité d'impression qui se confie résolument en sa propre lecture. M. Taine a tout le courage de ses jugements. 11 n'élude rien il ne se soucie de rien que de son objet. Il se. porte à l'auteur qu'il lit, directement, avec toute sa vigueur d'esprit et y puise une impression nette et ferme, de première main, de première vue {facie ad faciem) ; il en tire une conclusion qui jaillit de source, qui bouillonne et déborde. Cela le mène en certains cas à dépasser les jugements convenus, àenbriserde consacrés ou à en introduire de neufs, au risque de surprendre et de heurter; peu lui imporie! Il va son droit chemin et ne prend pas garde. 11 abaisse ou il élève selon ce qu'il a senti : il méprisera Butler pour son Hudbras si vanté; il exaltera Bunyan le fanatique pour son voyage du Pèlerin. Quand je dis qu'il l'exalte je vais trop loin: il le décrit lui et son œuvre, mais il les décrit de telle sorte que sa parole rend le tableau à vous en faire venir l'impression au vif et sur la peau.
Le plus beau et le plus compliqué génie poétique de l'Angleterre,
Hilton, est apprécié et développé par M. Taine comme, à ma connaissance, il ne l'avait pas été encore : il n'apparait qu'à son moment et après un tableau caractérisé de la renaissance chrétienne, de ce puritanisme dont il est la fleur suave et douce et la couronne sublime, bien qu'un peu bizarre. Sa complexité morale, son unité, les contradictions qu'il assemble et qu'il coordonne en lui, sa stabilité d'àme et de génie, tout cela est peint, analysé, reproduit en plus de cent pages qui sont des plus belles par la pensée comme par le ton et tout à fait à la hauteur de leur objet.