SAINTE-BEUVE
(Nouveaux Lundis.)
Voici la seconde édition du grand ouvrage de Taine sur la littérature de l'Angleterre. Je ne m'étonnerais pas que ce fût la troisième.
L'auteur contemple les choses, le monde, la vie et les lettres exactement du même point de vue que nos contemporains. Une les flatte pas. Il pense naturellement comme eux et c'est une incomparable flatterie. 11 a toutes les flatteries que nous aimons aujourd'hui et peut-être en a-t-il l'excès; la vigueur de l'analyse, la splendeur du coloris, l'autorité, l'esprit scientifique. Il saisit les problèmes qu'un sujet renferme, les aborde tous résolument et les discute avec une superbe éloquence. Il comprend les infiniment petits et ne se rebute pas plus qu'un naturaliste exact des détails les plus rebutants. 11 trace les grands horizons et comprend les masses qu'il divise et suppute comme un géomètre. Enfin poêle savant et peintre, il met sa poésie et sa palette au service de sa conscience.
Je ne puis m'empêcher de le regarder comme le premier et le plus énergique des jeunes et nouveaux écrivains. Son talent est hors de doute. C'est sa méthode seule que l'on peut contester ou discuter.
Est-ce bien une histoire de la littérature anglaise qu'il a écrite? Non. C'est plus et mieux.
Tout ce qui tient au sol, au ciel et au climat, à la civilisation et à ses influences, à la culture morale et intellectuelle du pays; les essences premières; les causes secondes; les fusions et les annexions; les développements du langage; les évolutions des mœurs; les phases politiques et sociales; la genèse de chaque écrivain; l'algèbre de chaque style; l'anatomie de chaque création; l'analyse géométrique des plans et des niveaux; la topographie des routes et des sillons suivis par la pensée ; les nuances climatériques ; la nosologie même ; le bulletin des maladies et des fautes de goût ; la constatation officielle et statistique des l'aces, des milieux, des teintes, des demi-teintes, des nuances, des demi-nuances, l'auteur a voulu tout noter. Dans cette tentative hardie qui confond l'histoire naturelle avec l'histoire de l'esprit ; dans ce tableau physiologique et anatomique de la société anglaise, considérée comme créatrice intellectuelle, on ne peut méconnaître l'œuvre d'une forte plume et d'un puissant esprit. C'est dommage que l'entreprise elle-même soit si vaste, si multiple, si profonde et tellement contraire à la nature des choses, que le plus ferme génie, armé des ressources d'une érudition infatigable et d'un style merveilleux , eût dû en se chargeant d'une telle tâche laisser quelques traits à désirer.
M. Taine a deux qualités contraires ou qui semblent
se repousser ; le sens scientifique d'une part; et d'une autre le génie de l'artiste. La proéminence de ces deux facultés et leur valeur presqu'égale lui permettent d'user tour à tour de l'une et de l'autre. Si le compas lui fait défaut, il prend le pinceau. Si la vive couleur, la touche audacieuse, l'empâtement de ses toiles le fatiguent il ressaisit le compas, et mesure. S'apercoit-il que le nombre, l'anatomie, la chimie, l'expérimentation, l'observation mathématique ne lui découvrent pas tous les mystères, il se rejette sur ses belles peintures.
Il s'en occupe quelque temps ; puis il revient à ses instruments de précision; il les sème de perles, les inscruste d'or et de nacre; ses cornues sont de vermeil et ses compas de diamant. Tout cela compose un ensemble extraordinaire, un peu lourd, éclatant, solide, singulier, plein d'érudition, un peu neuve et de poésie un peu crue , mais d'un attrait et d'une puissance rares. 11 arrive aussi parfois que le jeune maître échappe un moment, à ces deux partis pris, à sa double méthode, j'allais dire à ses deux maîtresses. C'est alors qu'il faut le voir et qu'il est charmant. Après avoir bien nettoyé ses pinceaux, régularisé son aéromètre, examiné son flint-glass, mis son chevalet en bon ordre, disposé sa lumière électrique et préparé sa' palette, il lui prend une bonne envie de liberté franche et de pensée indépendante.
Et le voici donc, oublieux d-o ,-^tème, quittant la caverne, jetant de côté le honnêteté Rembrandt et l'attirail de l'alchimiste, qui dégagé de ses fourrures et de ses lunettes, se met à respirer à pleins poumons, la brise vivifiante de la poésie et de l'idéal.
Ce sont les bons moments, les inspirations et les vives indépendances. C'est alors qu'il analyse Cowper, le poète anglais, avec une grâce infinie.
Philarète CHASLES.
{Journal des Débats, du 27 avril 1867.1
11 y a des natures heureuses qui défient toutes les méditations; M. Taine est de celles-là. On ne croirait pas s'il ne l'avouait lui-même qu'il est sorti des thermes de M. Cousin. Il lui a suffi de se secouer en sortant; mais il a gardé rancune du danger qu'il avait couru et il a écrit les philosophes français du dix-neuvième siècle, livre impitoyable et charmant, plein de cruauté et de grâce et où l'esprit français ressuscite en se vengeant. On le lit avec ravissement, on le relit plus lentement avec l'enivrement de la justice satisfaite. C'est une exécution propre, élégante et définitive. Ou plutôt ce n'est pas une exécution, c'est une dissection. L'éclectisme est devant M. Taine comme un cadavre revêtu de somptueuses draperies. Il reconnaît que les draperies sont fort belles et disposées avec goût, mais il les écarte et fait fonctionner son scalpel avec prestesse et précision. Nous assistons à une leçon d'anatomie et une discussion lucide nous fait saisir les causes qui malgré tant de circonstances favorables ont hâté la mort du sujet. L'auditoire voit avec stupéfaction des organes atrophiés, d'autres hypertrophiés, des vices dans le cerveau, une constitution hybride et impossible. La démonstration est complète et tout le monde comprend désormais que si l'éclectisme a vécu, si même il a coulé des jours longs et heureux il n'était pourtant pas né viable dans la véritable acception du mot.
Qu'on ne s'y trompe pas; M. Taine pour être sans pitié, n'est pas sans justice et il sait louer comme il critique, en homme qui s'y entend. Il admire avant de la faire crouler la superbe architecture des périodes de M. Cousin. Ce qui le fâche uniquement, c'est que ces belles demeures ne soient habitées que par des sophismes et des équivoques, qu'il faut bien déloger. Ce sont ces monstres qu'il pourchasse et qu'il exécute ; mais personne n'a parlé en meilleurs termes des éminentes facultés oratoires et du grand style de M. Cousin.