ACTE IV, SCÈNE IV
dont les heures qui suivent leur donnent loisir de se repentir. Si j'ai pris le royaume à vos fils, pour réparer cette faute , je le donnerai à votre fdle. Si j'ai tué la postérité sortie de vos entrailles, je veux, pour la ressusciter, engendrer la mienne par votre propre sang, au moyen de votre fille. Le nom de grand'mère est à peine moins doux au cœur que le tendre nom de mère. Les petitsfils ne sont que des fils d'un seul degré plus bas, ils sont de votre âme, de votre propre sang, ils vous causent les mêmes peines, sauf la souffrance de cette nuit de gémissements qu'endurera celle pour laquelle vous avez subi la même douleur. Vos enfants furent un tourment pour votre jeunesse, mais les miens seront une consolation pour votre vieillesse. La perte que vous avez faite n'est que celle d'un fils qui était roi, et c'est grâce à cette perte que votre fille deviendra reine. Je ne puis vous faire toutes les réparations que je voudrais, acceptez par conséquent tout ce que je puis vous offrir d'affection. Dorset, votre fils, qui, rempli de terreur, est allé fouler de ses pas mécontents le sol étranger, cette belle alliance le ramènera promptement dans la patrie pouryjouir de hauts emplois et d'une grande dignité. Le roi qui appellera femme, votre charmante fille, appellera familièrement ton Dorset, frère ; vous serez encore mère d'un roi, et toutes les ruines des jours de malheur seront réparées par les doubles richesses de la satisfaction. Bah ! nous avons encore bien des beaux jours à voir : les gouttes liquides de ces larmes que vous avez versées reparaîtront transformées en perles orientales, et vous seront payées avec usure par l'intérêt deux fois décuple du bonheur. Va donc, ma mère, va trouver ta fille ; que votre expérience apprenne la hardiesse à ses années timides ; préparez ses oreilles à entendre les propos d'un amoureux ; allumez dans son tendre cœur la flamme ambitieuse de la rayonnante souveraineté ; révélez à la princesse la douceur des heures silencieuses du bonheur conjugal ; et lorsque mon bras aura châtié ce chétif rebelle, le stupide Buckingham , je reviendrai ceint de couronnes triomphales , et je conduirai au lit d'un conquérant, ta fille à qui je ferai hommage de ma conquête, et elle sera la seule conquérante, le César de César.
La reine Elisabeth. — Comment vaudra-t-il mieux lui dire cela? Lui dirai-je que le frère de son père voudrait être son mari? ou bien, dirai-je, son oncle ? ou bien, celui qui tua ses frères et ses
oncles? Par quel titre que Dieu, la loi, mon honneur, et ses sentiments puissent faire paraître agréable à ses tendres années, te désignerai -je en lui portant tes propositions?
Le roi Bichard. — Faites-lui sentir que la paix de la belle Angleterre dépend de cette alliance?
La reine Elisabeth. — Une paix qu'elle achètera par une guerre éternellement grondante.
Le roi BicHARn. — Dites-lui que le roi qui pourrait commander implore.
La reine Elisabeth. — Implore ce que le Boi des rois lui défend à elle de donner.
Le roi Bichard. — Dites-lui qu'elle sera une haute et puissante reine.
La reine Elisabeth. — Pour pleurer à cause de ce titre, comme sa mère.
Le roi Bichard. — Dites-lui que je l'aimerai toujours.
La reine Elisabeth. — Mais combien de temps durera ce toujours?
Le roi Bichard. — Cet amour conservera sa douce force jusqu'à la fin de sa belle existence.
La reine Elisabeth. — Mais combien de temps sera-t-il accordé beau jeu à sa douce existence.
Le roi Bichard. — Aussi longtemps que la prolongeront le ciel et la nature.
La reine Elisabeth. — Aussi longtemps qu'il plaira à l'enfer et à Bichard.
Le roi Bichard. — Dites-lui que moi, son Souverain, je suis le sujet de son amour.
La reine Elisabeth. — Mais elle , votre sujette, abhorre une telle souveraineté.
Le roi Bichard. — Soyez éloquente auprès d'elle, en plaidant pour moi.
La reine Elisabeth. — Un honnête rapport, simplement fait, est ce qui convient le mieux.
Le roi Bichard. — Alors, portez-lui en termes simples mon message amoureux.
La reine Elisabeth. — Simple et déshonnête, c'est un style trop discordant.
Le roi Bichard. — Madame, vos répliques sont trop superficielles et trop vives.
La reine Elisabeth. — Oh ! non, mes répliques ne sont que trop profondes et trop éteintes ; dans leurs tombes profondes dorment éteints mes pauvres enfants.
Le roi Bichard. — Ne jouez pas sur cette corde, Madame, cela est du passé.
La reine Elisabeth. — J'y jouerai toujours, jusqu'à ce que les cordes de mon cœur se brisent.
LE ROI RICHARD III
Le roi Richard. — Maintenant par mon Georges, ma Jarretière et ma couronne....
La reine Elisabeth. — L'une est profanée, l'autre déshonorée, et la troisième usurpée. Le roi Richard. — Je jure — La reine Elisabeth. — ]\"e jure par rien, car ce ne serait pas un serment. Ton Georges profané a perdu son honneur sacré; ta Jarretière tachée a mis en gage sa vertu chevaleresque ; ta couronne usurpée a disgracié sa gloire royale. Si tu veux faire un serment auquel on puisse croire, jure par quelque chose que tu n'aies pas déshonoré.
Le roi Richard. Eh bien, par le monde
La reine Elisabeth. — Il est plein de tes crimes odieux.
Le roi Richard. — Par la mort de mon
père
La reine Elisabeth. — Ta vie a déshonoré cette mort.
Le roi Richard. — Alors, par moi-même.... La reine Elisabeth. — Tu t'es avili toi-même.
Le roi Richard. — Eh bien alors, par Dieu
La reine Elisabeth. — C'est Dieu que tu as le plus outragé. Si tu avais craint de violer un serment envers lui, la concorde que le roi ton frère avait établie n'aurait pas été rompue et mon frère n'aurait pas été tué. Si tu avais craint de violer un serment envers lui, la couronne qui entoure maintenant ta tète aurait orné le jeune front de mon enfant, et les deux princes, tendres compagnons d'un lit de poussière, les princes que ta foi violée a donnés en proie aux vers, respireraient en ces lieux. Par quelle chose peux-tu jurer maintenant?
Le roi Richard. — Par le temps à venir. La reine Elisabeth. — Tu l'as outragé d'avance dans le temps passé ; car j'ai moi-même bien des larmes à verser encore dans l'avenir pour les crimes dont tu as souillé le passé. Ils vivent, les enfants dont tu as tué les parents, jeunes gens laissés sans direction, et destinés à gémir dans leur vieillesse sur ce malheur: ils vivent, les parents dont tu as massacré les enfants, vieilles plantes stériles, dont la vieillesse se passe à gémir sur ce malheur. Ne jure donc pas par le temps à venir, car tu en as abusé avant d'en user, par l'abus de tes crimes passés.
Le roi Richard. Puissé-je prospérer dans ma périlleuse entreprise contre mes ennemis en armes, autant que je désire me repentir ! puissé-je me perdre moi-même! puissent le ciel et la foi-
tune me refuser les heures prospères ! que le jour me refuse sa lumière, que la nuit me refuse son repos, que les planètes de bonne aventure soient toutes opposées à mes desseins, si cen'et pas avec l'amour d'un cœur pur, une dévotion sans tache, et de saintes pensées que j'aspire à la belle princesse, ta fille 1 D'elle, dépendent mon bonheur et le tien ; sans elle, la mort, la désolation, la ruine, la décadence vont tomber sur moi et sur toi, sur elle, sur ce pays, et sur bien des âmes chrétien nés. Ces malheurs ne peuvent être évités que par cette alliance, ils ne seront évités que par cette alliance. Ainsi, ma bonne mère (car je dois vous donner ce nom), soyez auprès d'elle l'avocat de mon amour ; que votre plaidoyer roule sur ce que je serai, non sur ce que j'ai été; sur ce que je mériterai, non sur ce que j'ai mérité; insistez sur la nécessité de la situation, et ne vous montrez pas follement opposée à de grands desseins.
La reine Elisabeth. — Serai-je ainsi tentée par le diable?
Le roi Richard. — Oui, si le diable vous tente pour votre bien.
La reine Elisabeth. — Oublierai-je ce que je suis, pour redevenir ce que j'étais?
Le roi Richard. — Oui, si le souvenir de ce que vous étiez vous blesse.
La reine Elisabeth. — Mais tu as tué mes enfants?
*Le roi Richard. — Mais je leur donnerai pour sépulture le sein de votre fille, et dans ce nid de parfums, ils renaîtront d'eux-mêmes pour votre consolation.
La reine Elisabeth, — Irai-je gagner ma fille à tes désirs?
Le roi Richard. — Oui, et soyez par ce fait une heureuse mère.
La reine Elisabeth. — J'y vais. Ecrivez-moi sous peu, et vous apprendrez par moi ses dispositions.
Le roi Richard. — Portez-lui le baiser de mon sincère amour, et adieu. [Il l'embrasse. Elle sort.) Sotte, qui se laisse fléchir ! Femme futile et changeante !
Entre RATCLIFF; CATESBY le suit.
Le roi Richard. — Eh bien, quelles nouvelles?
Ratcliff. — Mon gracieux Souverain, une Hotte puissante se dirige vers la côte de l'ouest : sur le rivage, une foule d'un dévouement médiocre et de dispositions douteuses, s'attroupe sans armes,