‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 398 sur 447 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

bataille pour les premières heures du matin, et remets ta fortune à l'arbitrage des coups sanglants et de la guerre au regard mortel. Moi, aussi adroitement que je pourrai (car je ne puis faire tout ce que je veux), je prendrai les meilleures mesures en ma disposition pour faire défection et pour te venir en aide dans ce douteux choc d'armes : mais je ne dois pas montrer trop d'ardeur pour ton parti ; car si j'étais vu, j'aurais à craindre que ton frère, le tendre Georges, ne fût exécuté sous les yeux de son père. Adieu, le peu de temps que nous avons à nous et les circonstances qui nous menacent coupent court aux formules et aux souhaits de l'affection, et à l'ample échange de ces doux entretiens qu'aimeraient à prolonger des parents si longtemps séparés. O Dieu ! accordez-nous le loisir de nous livrer à ces rites de l'affection! Une fois encore, adieu : sois vaillant et triomphe.

Richmond. — Mes bons Lords , conduisez-le à son régiment. Je vais essayer, malgré mon agitation d'esprit, de faire un somme ; de peur qu'un sommeil de plomb ne me tire en bas ce matin, au moment où je devrais m'envoler sur les ailes de la victoire. Une fois encore, bonne nuit, chers Lords et gentilshommes. {Sortent les officiers avec Stanley.) O toi, dont je me considère comme le capitaine, jette sur mes soldats le regard de ta grâce ! mets entre leurs mains les armes écrasantes de ta colère, afin que d'un coup accablant ils puissent broyer les heaumes de nos adversaires usurpateurs ! Fais de nous les ministres de ta vengeance, afin que nous puissions te louer dans ta victoire ! Je remets entre tes mains mon âme inquiète, avant de laisser tomber les rideaux de mes yeux : oh ! défends-moi toujours, soit que je dorme, soit que je veille. {Il s'endort.)

Le fantôme du PRINCE EDOUARD, fils de HENRI VI , se lève entre les deux tentes.

Le fantôme, au roi Richard. — Que demain je pèse sur ton âme! Rappelle-toi comment tu m'as assassiné à Tewkesbury, dans le printemps de ma jeunesse : désespère donc et meurs ! — {A Richmond.) Sois joyeux, Richmond; car les âmes outragées des princes assassinés combattent en ta faveur. Richmond, la postérité du roi Henri t'encourage.

Le fantôme du ROI HENRI VI se lève.

Le fantôme, au roi Richard. — Lorsque j'étais

un mortel, mon corps sacré fut par toi criblé de coups meurtriers; rappelle -toi de la Tour et de moi ; désespère et meurs ! Henri le sixième t'ordonne de désespérer et de mourir! — {A Richmond.) Sois vainqueur, toi qui es vertueux et saint ! Henri qui prophétisa que tu serais roi, t'encourage au sein de ton sommeil : vis et prospère !

Le fantôme de CLARENCE se lève.

Le fantôme, au roi Richard. — Que je pèse demain sur ton âme ! moi qui fus étouffé sous les malsaines vapeurs du vin ; moi, pauvre Clarence, livré à la mort par tes trames ! Pense à moi demain dans la bataille, et laisse tomber ton épée émoussée : désespère et meurs! — {A Richmond.) C'est pour toi, rejeton de la maison de Lancastre, que prient les héritiers outragés d'York; que les bons anges protègent ton combat ! \ is et prospère 1

Les fantômes de RIVERS, de GRE Y et de VAUGHAN se lèvent.

Le fantôme de Rivers, au roi Richard. — Que demain je pèse sur ton âme, moi, Rivers, qui mourus à Pomfret ! Désespère et meurs !

Le fantôme de Grey, au roi Richard. — Pense à Grey, et que ton âme désespère !

Le fantôme de Vaughan , au roi Richard. — Pense à Vaughan, et dans l'effroi de tes crimes laisse tomber ta lance! désespère et meurs!

Tous trois ensemble, à Richmond. — Réveilletoi, et songe que le souvenir des crimes commis contre nous vit dans le cœur de Richard et le renversera ! Réveille-toi, et remporte la victoire !

Le fantôme ^HASTINGS se lève.

Le fantôme, au roi Richard. — Sanguinaire et criminel, réveille-toi avec la pensée du crime et finis tes jours dans une bataille sanglante ! Pense à Lord Hastings : désespère et meurs! — {A Richmond.) Ame paisible et sans remords, réveille-toi, réveille-toi 1 Arme-toi, combats, et triomphe poulie bonheur de la belle Angleterre !

Les fantômes des deux princes se lèvent.

Les fantômes, au roi Richard. — Pense à tes neveux étouffés dans la Tour : puissions-nous être dans ton cœur comme du plomb, Richard, et te faire tomber dans la ruine, la honte et la mort! Les âmes de tes neveux t'ordonnent de désespérer et de mourir \—{A Richmond.) Sommeille,

LE ROI RICHARD III

Richmond, sommeille dans la paix et réveille-toi dans la joie; que les bons anges te préservent des blessures du sanglier ! Vis, et engendre une heureuse race de rois! les malheureux fils d'Edouard t'invitent à prospérer!

Le fantôme de la REINE ANNE se lève.

Le fantôme, au roi Richard. — Richard, ta femme, cette malheureuse Anne qui fut ta femme, et qui ne sommeilla jamais tranquillement une heure auprès de toi, remplit maintenant ton sommeil de trouble : demain , dans la bataille, pense à moi et laisse tomber ton épée émoussée : désespère et meurs! — {A Richmond.) Mais toi, âme paisible, sommeille d'un sommeil paisible; rêve de succès et d'heureuse victoire ; l'épouse de ton adversaire prie pour toi!

Le fantôme de BUCKINGHAM se lève.

Le fantôme, au roi Richard. — C'est moi qui le premier t'aidai à prendre la couronne, eL je fus le dernier à sentir ta tyrannie. Oh ! dans la bataille, songe à Buckingham, et meurs de terreur devant la pensée de tes crimes! Rêve, rêve d'actes sanguinaires et de mort; perds courage et désespère, et rends l'âme en désespérant ! — (A Richmond.') Je mourus pour avoir espéré en toi, avant de pouvoir te prêter mon aide ; mais sois d'un d'un cœur joyeux et ne te laisse pas aller à l'inquiétude : Dieu et les bons anges combattent du côté de Richmond, et Richard va tomber, alors que son orgueil est au faîte ! (Les fantômes s'évanouissent. Le roi Richard s'éveille en sursaut.)

Le roi Richard. — Donnez-moi un autre cheval! — Pansez mes blessures ! — Ayez pitié, Jésus ! — Doucement, je rêvais seulement. 0 lâche conscience, comme tu me tourmentes! — Les flambeaux brûlent bleus. Nous sommes maintenant au plein milieu de la nuit. De froides gouttes de sueurs, arrachées par l'effroi, perlent sur ma chair tremblante. Eli bien I est-ce que j'ai peur de moi? il n'y a personne d'autre ici que moi. Richard aime Richard, et je suis bien là, moi avec moi. Y a-t-il un meurtrier ici? Non, oui; je suis ici : alors fuyons. Fuir de moi-même? et pour quelle grande raison? De peur de me venger. Quoi ! me venger de moi sur moi? hélas! je m'aime moi-même. Et pourquoi me venger? pour un peu de bien que je me suis fait à moi-même? Oh non, hélas! je me hais plutôt moi-même pour les actions odieuses commises par moi-môme! Je suis

un scélérat : cependant, non, je mens, je n'en suis pas un. Sot, parle bien de toi-même : — sot, ne te flatte pas. Ma conscience parle mille langues diverses, et chacune de ses langues me fait un récit différent, et chacun de ces récits me condamne comme un scélérat. Le parjure, le parjure au plus haut degré, le meurtre, le meurtre sous la forme la plus cruelle, tous les crimes différents commis sous toutes les formes, s'entassent devant le tribunal, criant tous : Coupable! coupable ! Je dois désespérer : il n'y a pas une créature qui m'aime ; et si je meurs, pas une âme n'aura pitié de moi : et pourquoi auraient-ils pitié, puisque moi, je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même. Il m'a semblé que les âmes de tous ceux que j'avais assassinés s'approchaient de ma tente, et que chacun lançait sur la tète de Richard la menace de sa vengeance pour demain.

Entre RATCLIFF.

Ratcliff. — Monseigneur....

Le roi Richard. — Qui est là?

Ratcliff. — Ratcliff, Monseigneur; c'est moi. Le coq matinal du village a par deux fois envoyé son salut à l'aube; vos amis sont levés et bouclent leurs armures.

Le roi Richard. — O Ratcliff, j'ai rêvé un terrible rêve ! Qu'en penses-tu ? nos amis se montreront-ils tous fidèles ?

Ratcliff. — Sans aucun doute, Monseigneur.

Le roi Richard. — O Ratcliff, je crains, je crains ...

Ratcliff. — Voyons, mon bon Seigneur, n'ayez pas peur des ombres.

Le roi Richard. — Par l'apôtre Paul, des ombres, cette nuit, ont jeté plus de terreur dans l'âme de Richard, que ne peuvent lui en faire connaître les corps vivants des dix mille soldats armés en guerre conduits par l'étourdi Richmond. Le jouiest encore loin de paraître. Allons, viens avec moi ; je vais sous nos tentes jouer le rôle d'écouteur aux portes, pour savoir s'il en est quelqu'un qui ait envie de me faire défection. (Ils sortent.)

Entrent OXFORD et autres dans la tente de Richmond.

Les Lords. — Bonjour, Richmond !

Richmomj, s 'éveillant . — Je vous demande pardon, Rlilords et vigilants gentilshommes, de vous avoir laissé surprendre ici un dormeur paresseux.

LE ROI RICHARD III

Les Lords. — Comment avez-vous sommeillé, Milord?

Richmond, — Depuis votre départ, Milords, j'ai goûté le plus doux sommeil, j'ai fait les rêves de plus heureux augure qui aient jamais traversé une tète assoupie. Il me semblait que les âmes de ceux dont Richard assassina les corps, s'approchaient de ma tente et criaient victoire. Je vous l'assure, mon coeur se sent tout en train au souvenir d'un si beau rêve. Le matin est-il bien avancé, Lords?

Les Lords. — Il est sur le coup de quatre heures.

Richmond. — Eh bien, alors, il est temps de nous armer et de donner les ordres. (Il s'avance vers ses troupes.) Affectionnés compatriotes, le temps qui nous presse et nous éperonne me défend d'en dire plus que je ne vous en ai déjà dit : cependant, tenez ceci en mémoire ; Dieu et notre bonne cause combattent de notre côté ; les prières des saints pieux et des âmes outragées s'élèvent devant nous comme de hauts remparts; Richard excepté, ceux que nous allons combattre aimeraient queia victoire fût à nous plutôt qu'à celui qu'ils suivent. En effet, quel est celui qu'ils suivent? C'est vraiment un tyran sanguinaire et un homicide, gentilshommes; c'est un homme élevé par le sang, affermi par le sang; un homme qui se créa des instruments pour acquérir ce qu'il possède, et qui massacra ceux qui lui avaient servi d'instruments; un diamant faux et de bas prix rendu précieux par la monture du trône d'Angleterre, dans lequel il est assis illégitimement; un homme, enfin, qui a toujours été l'ennemi de Dieu. Si donc, vous combattez contre l'ennemi de Dieu, Dieu, dans sa justice, vous protégera comme ses soldats; si vous répandez vos sueurs pour renverser un tyran, vous sommeillerez en paix, une fois le tyran tué ; si vous combattez contre les ennemis de votre pays, la grasse prospérité de votre pays vous payera le salaire de vos peines; si vous combattez pour sauvegarder vos femmes, vos femmes souhaiteront aux vainqueurs la bienvenue à leurs foyers; si vous affranchissez vos enfants de l'épée, les enfants de vos enfants vous en récompenseront dans votre vieillesse. Ainsi donc, au nom de Dieu et de tous les droits que j'ai nommés, avancez vos étendards et lirez vos épées d'un cœur joyeux. Pour ce qui est de moi, la seule rançon que je payerai pour mon entreprise hardie sera mon froid cadavre étendu sur la froide surface de la terre; mais

si je réussis, le moindre de vous aura sa part de mon succès. Résonnez, tambours et trompettes , crânement et joyeusement! Dieu et saint Georges! Richmond et victoire ! (Ils sortent.)

Rentrent de Vautre côté LE ROI RICHARD et ses troupes, RATCLIFF, et des gens de la suite.

Leroi Richard. — Que disait Northumberland touchant Richmond ?

Ratcliff. — Qu'il n'avait jamais été élevé dans les armes.

Le roi Richard. — Il disait la vérité ; et qu'a dit Surrey, alors?

Ratcliff. — Il a souri et a répondu, <c tant mieux pour nos projets. »

Le roi Richard. — Il était dans le vrai ; c'est l'exacte vérité, ma foi. (L'korloge sonne.) Comptez l'heure. — Donnez-moi un calendrier. — Qui a vu le soleil aujourd'hui ?

Ratcliff. — Ce n'est pas moi, Monseigneur.

Le roi Richard. — En ce cas il dédaigne de briller, car d'après le calendrier , il aurait dû embellir l'orient depuis une heure. Ce sera un jour ténébreux pour quelqu'un. Ratcliff!

Ratcliff. — Monseigneur?

Le roi Richard. — On ne verra pas le soleil d'aujourd'hui; le ciel abaisse sur notre armée un front nuageux et courroucé. Que je voudrais que ces larmes de rosée fussent séchées ! Il ne brillera pas d'aujourd'hui I Eh bien, en quoi cela me fait-il plus qu'à Richmond? Est-ce que le même ciel qui me regarde avec courroux ne le regarde pas avec tristesse ?

Entre NORFOLK.

Norfolk. — Aux armes, aux armes, Monseigneur : l'ennemi nous brave dans la plaine.

Le roi Richard. — Allons, alerte, alerte y — caparaçonnez mon cheval ; — appelez Lord Stanley, ordonnez-lui de faire avancer ses troupes : — je vais conduire mes soldats en avant dans la plaine, et voici comment ma bataille sera ordonnée. Mon avant-garde, composée également de cavalerie et d'infanterie, se déploiera tout entière en longueur ; nos archers seront placés au centre : John, duc de Norfolk, et Thomas, comte de Surrey, auront le commandement de cette infanterie et de cette cavalerie. Eux ainsi placés, nous les suivrons avec le principal corps d'armée dont la force sera appuyée sur ses ailes par notre meilleure cavalerie. Espérons dans ces mesures, et que saint Georges nous assiste! Qu'en penses-tu, Norfolk?

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