‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 414 sur 447 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Londres. — Une rue.

Entrent, en se rencontrant, deux messieues.

Premier monsieur. — Où allez- vous si vite?

Second monsieur. — Oh ! Dieu vous garde ! J'allais de ce pas à l'hôtel de ville pour apprendre ce qui va advenir du grand duc de Buckingham.

Premier monsieur. — Je vais vous épargner cette peine, Monsieur. Tout est fini, sauf la cérémonie de reconduire le prisonnier.

Second monsieur. — Vous étiez là?

Premier monsieur. — Oui vraiment, j'y étais.

Second monsieur. — Dites-moi, je vous prie, ce qui est arrivé.

Premier monsieur. — Vous pouvez le deviner aisément.

Second monsieur. — A-t-il été reconnu coupable?

Premier monsieur. — Oui, vraiment, il l'est, et condamné en conséquence.

Second monsieur. — Je suis fâché de cela.

Premier monsieur. — Bien d'autres le sont.

Second monsieur — Mais, je vous en prie, comment cela s'est-il passé?

Premier monsieur. — Je vais vous le dire. Le puissant duc est venu à la barre, et là il a plaidé sa non culpabilité en face de l'accusation, et a produit des arguments très-solides, afin de se mettre à l'abri de la loi. L'avocat du roi, au contraire, a insisté sur les interrogatoires, les preuves, les confessions des divers témoins que le duc a désiré voir interroger vivd voce, en face. Là-dessus, ont comparu contre lui son intendant, Sir Gilbert Peck son chancelier, et John Car son confesseur, avec ce moine diabolique, Hopkins, qui a fait tout le mal.

Second monsieur. — Celui qui le nourrissait de ces prophéties?

Premier monsieur. — Lui-même. Tous l'ont fortement accusé; il a bien fait tous ses efforts pour se débarrasser de leurs témoignages, mais cela ne lui a pas élé possible; sur cette évidence,

ses pairs l'ont déclaré coupable de haute trahison. Il a parlé beaucoup, et avec talent, pour sauver sa vie ; mais tout ce qu'il disait était écoulé avec compassion, ou aussi vite oublié que prononcé.

Second monsieur. — Après tout cela, comment s'est-il comporté?

Premier monsieur. — Lorsqu'il a été ramené devant la barre pour entendre son glas, c'està-dire entendre prononcer son jugement, il a été saisi d'une telle angoisse, qu'il suait extrêmement, et il prononça quelques mots en colère, mal et rapidement; mais il est bientôt revenu à lui-même, et pendant tout le reste du temps il s'est modéré et a montré une très-noble patience.

Second monsieur. — Je ne pense pas qu'il craigne la mort.

Premier monsieur. — A coup sûr, il ne la craint pas; il ne fut jamais si pusillanime que cela, mais il peut bien un peu gémir sur la cause de sa mort.

Second monsieur. — Certainement, le cardinal est au fond de tout cela.

Premier monsieur. — C'est probable, selon toutes conjectures ; d'abord il y a la révocation de Kildare, qui était député du roi en Irlande ; une fois destitué, le comte de Surrey a été envoyé en toute hâte en Irlande, de peur qu'il n'assistât son père.

Second monsieur. — Ce tour de politique a été d'une malice profonde.

Premier monsieur. — A son retour, il n'est pas douteux qu'il ne veuille le rendre. On a remarqué comme un fait général, que dès que le roi favorise quelqu'un, le cardinal trouve immédiatement un emploi à ce quelqu'un, et cela à bonne distance de la cour.

Second monsieur. — Tous les gens des communes le haïssent à mort, et, sur ma conscience, le souhaitent à dix pieds sous terre : ils aiment le duc et en raffolent autant qu'ils haïssent le cardinal ; ils l'appellent le généreux Buckingham, le miroir de toute courtoisie.

Premier monsieur. — Restez ici, Monsieur, et voyez le noble infortuné dont vous parlez.

Le roi Hemîi. Une santé, Messieurs! Allons, à la ronde.

(Acte I, se. iv.)

LE ROI HENRI VIII

Entre BUCKINGHAM ,. revenant de son procès, précédé par des huissiers a verges; la hache est tournée vers lui du côté du tranchant; des hallebardiers h chacun de ses côtés : avec lui entrent SIR THOMAS LOVELL, SIR NICHOLAS VAUX, SIR "WILLIAM SANDS, avec des gens du commun peuple.

Second monsieur. — Approchons-nous et contemplons-le.

Buckingham. — O vous tous, bonnes gens, vous qui êtes venus jusqu'ici par compassion pour moi, écoulez mes paroles, puis retournez-vous-en chez vous et oubliez-moi. J'ai reçu aujourd'hui le jugement d'un traître, et c'est sous ce nom que je dois mourir ; cependant le ciel m'en soit témoin, si je suis déloyal, que ma conscience, si j'en ai une, m'entraîne dans la damnation au moment même où la hache tombera ! Je n'ai point de colère contre la loi à cause de ma mort; elle n'a prononcé que justice, étant données les charges alléguées; seulement je souhaiterais que ceux qui ont cherché ma mort fussent plus chrétiens : mais qu'ils soient ce qu'ils voudront, je leur pardonne de tout cœur. Cependant qu'ils prennent garde à ne pas se glorifier dans le mal, et à ne pas élever leur fortune criminelle sur les tombes des hommes puissants; car alors mon sang innocent pourrait crier contre eux. Je n'espère plus vivre jamais dans ce monde, et je ne solliciterai pas, quoique le roi ait pouvoir d'accorder plus de pardons que je n'aurais pu oser commettre de fautes. Et vous, rares amis qui m'aimiez et qui êtes assez hardis pour pleurer sur Buckingham , vous ses nobles amis et ses compagnons, vous quitter est pour lui bien amer, et cela seulement est la mort; venez avec moi comme de bons anges assister à ma lin, et lorsque l'acier tombant sur moi accomplira le long divorce qui doit me séparer de vous, unissez vos prières en une douce vapeur de sacrifice et enlevez mon âme au ciel. Conduisez-moi, au nom de Dieu.

Lovell. — Je supplie Votre Grâce, par charité, si jamais votre cœur a caché quelque animosité contre moi, de me pardonner à cette heure franchement.

Buckingham. — Sir Thomas Lovell , je vous pardonne aussi franchement cpie je voudrais être pardonné : je pardonne à tout le monde Quel que soit le nombre des offenses commises contre moi, il ne peut être assez grand pour que je ne puisse

me mettre en paix avec elles : nul noir ressentiment ne s'inscrira sur mon tombeau. Recommandez-moi à Sa Grâce : s'il parle de Buckingham, dites-lui que vous l'avez rencontré à demi dans le ciel déjà. Mes vœux et mes prières sont encore au roi, et tant que mon âme ne m'aura pas abandonné, elle criera bénédiction sur lui : puisse-t-il vivre plus longtemps que je n'ai de temps pour compter le nombre des années que je lui souhaite ! Puisse son gouvernement être toujours aimé et dirigé vers le bien de ses sujets, et lorsque la vieillesse le conduira à sa fin, que la vertu et lui remplissent un même monument !

Lovell. — Je dois conduire Votre Grâce au bord du fleuve ; puis je remettrai ma charge à Sir Nicholas Vaux, qui doit vous mener à voire fin.

Vaux. — Préparez tout ici, voici le duc qui vient : tenez la barque prêle et décorée de tout l'appareil qui convient à la grandeur de sa personne.

Buckingham. — Oh, Sir JNicholas, ne vous inquiétez pas de cela ; ma condition n'est maintenant pour moi qu'une dérision. Lorsque je vins ici, j'étais Lord grand connétable et duc de Buckingham ; maintenant, je ne suis que le pauvre Edouard Bohnn : cependant je suis plus riche que mes vils accusateurs qui ne surent jamais ce que signifiait la vérité; je la scelle maintenant démon sang, et ce sang les fera gémir un jour. Mon noble père, Henri de Buckingham, qui le premier leva la tête contre l'usurpateur Richard, dans sa détresse ayant cherché asile auprès de son serviteur Bannister, fut trahi par ce misérable et périt sans jugement : la paix de Dieu soit avec lui! Henri le Septième, succédant à la couronne, fut touché d'une pitié sincère pour le malheur de mon père; alors, comme un très-royal prince, il me rétablit dans mes honneurs, et le relevant de ses ruines, fit noble encore une fois mon nom. Aujourd'hui, son fils, Henri le Huitième, d'un seulcoup m'a enlevé pour jamais du monde moi et tout ce qui me rendait heureux ; vie, honneur, nom et tout. J'ai eu mon jugement, et il faut que je le dise noblement rendu, ce qui me fait un peu plus heureux que mon infortuné père; cependant nos mauvaises fortunes ont eu cela de commun , que tous deux nous sommes tombés par nos serviteurs, par les hommes que nous aimions le plus ; domesticité bien dénaturée et bien infidèle ! Le ciel a un but en toutes choses : cependant vous qui m'écoutez, recevez ceci comme

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