‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 437 sur 447 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

Londres. — Une galerie dans le palais.

Entre GARDINER, évêque de Winchester; un page, portant une torche, le précède,

Gardiner. — Il est une heure, n'est-ce pas, mon enfant ?

Le page. — Elle a sonné.

Gardiner. — Ces heures devraient être employées pour les exigences de notre vie, et non pour nos plaisirs; c'est un temps fait pour réparer notre nature par un sommeil fortifiant, et il ne nous conviendrait pas de gaspiller ces heures.

Entre SIR THOMAS LOVELL.

Ga,rdiner. — Bonne nuit , Sir Thomas ! où allez -vous si tard?

Lovell. — Venez-vous d'auprès du roi, Milord?

Gardiner. — Oui, Sir Thomas, et je l'ai laissé à jouer à primero avec le duc de Suffolk.

Lovell. -^ Il faut que j'aille aussi le trouver avant d'aller au lit. Je vais prendre mon congé.

Gardiner. — Pas encore, Sir Thomas Lovell. Qu'y a-t il donc? Vous semblez singulièrement pressé : si la chose peut se dire sans grand inconvénient, découvrez à votre ami un coin de l'affaire qui vous occupe si tard : les affaires qui rôdent à minuit, comme on dit que le font les esprits, sont de nature plus singulière que celles qui veulent être dépêchées en plein jour.

Lovell. — Milord, je vous aime, et j'oserais confier à votre oreille un secret beaucoup plus délicat que l'affaire qui m'occupe en ce moment-ci. La reine est en travail d'enfant, et dit-on en grand péril ; on craint qu'elle ne meure en accouchant.

Gardiner. — Quant au fruit qu'elle est en train de mettre au monde, je prie de tout mon cœur pour qu'il obtienne bon temps et longue vie ; mais quant à l'arbre, Sir Thomas, plût au ciel qu'il fût déjà tombé.

Lovell. — Il me semble que je pourrais crier Amen , et cependant ma conscience me dit qu'elle est une bonne créature, l'aimable Dame, et qu'elle mérite nos meilleurs souhaits.

Gardiner. — Mais, Monsieur, Monsieur,... Écoutez-moi, Sir Thomas : vous êtes un gentilhomme du parti auquel j'appartiens ; je vous connais pour sage, religieux ; permettez-moi de vous le dire, cela n'ira jamais bien, cela n'ira jamais bien, Sir Thomas, soyez-en sûr, jusqu'à ce que Cranmer, Cromwell, ses deux mains, et ellemême, sommeillent dans leurs tombeaux.

Lovell. ■ — Vous parlez là, Messire, des deux hommes les plus en vue du royaume. Pour ce qui est de Cromwell, outre sa charge de maître des joyaux, il vient d'être fait maître des rôles et secrétaire du roi ; en outre, Messire, il est sur la voie d'autres bénéfices encore qui ne demandent qu'à se laisser saisir par lui et dont avec le temps il héritera : quant à l'archevêque, il est la main et la langue du roi, et qui oserait dire une syllabe contre lui ?

Gardiner. — Pardon, pardon, Sir Thomas, il en est qui ont cette audace, et je nie suis moimême hasardé à exprimer mon opinion sur son compte: et aujourd'hui même vraiment, — Monsieur, je puis vous dire ce que je pense, — j'ai averti les Lords du conseil qu'il est (et je sais qu'il est ce que j'ai dit, et ils le savent aussi), un archi-hérétique, une peste qui infecte le pays : émus de mes paroles, ils s'en sont ouverts au roi, qui a écouté nos plaintes si favorablement, par un effet de sa grâce souveraine et de sa loyale sollicitude, et par prévoyance des cruels malheurs que nos raisons lui ont fait entrevoir, qu'il a décidé que l'archevêque serait mandé demain matin au conseil. C'est une mauvaise herbe, Sir Thomas, et il nous faut la déraciner. Mais je vous détourne trop longtemps de vos affaires : bonne nuit, Sir Thomas.

Lovell. — Mille fois bonne nuit, Milord.; je suis votre serviteur. [Sortent Gardiner et le page.)

LE ROI HENRI VIII

Comme LOVELL allait sortir, entrent LE ROI et LE DUC DE SUFFOLK.

Le roi Henri. — Charles , je ne veux plus jouer de cette nuit ; je ne suis pas du tout au jeu, vous êtes un adversaire trop dur pour moi.

Suffolk. — Sire, je ne vous avais jamais gagné avant ce soir.

Le koi Henri. — Rarement en effet, Charles, et vous ne me gagnerez jamais quand j'aurai mon esprit au jeu. — Eh bien, Lovell, quelles nouvelles de la reine ?

Loveli.. — Je n'ai pu rapporter personnellement ce dont vous m'aviez chargé, mais j'ai fait transmettre le message par sa femme de chambre, et elle m'a fait rapporter avec ses très-humbles remerciments l'expression du désir que Votre Altesse prie de tout cœur pour elle.

Le roi Henri. — Que dis-tu, eh ? prier pour elle ? Comment, est-elle en douleur d'enfantement?

Lovell. — C'est ce que m'a dit sa femme de chambre, en ajoutant que sa souffrance était telle, que chacune de ses douleurs était une mort.

Le roi Henri. — Hélas! la bonne Dame !

Suffolk. — Dieu la délivre de son fardeau , et que ses couches qu'il luLplaise de faire faciles donnent à Votre Altesse la joie d'un héritier 1

Le roi Henri. — Il est minuit, Charles; va te mettre au lit, je t'en prie, et dans tes prières, rappelle-toi la situation de ma pauvre reine. Laissemoi seul, car j'ai besoin de penser à des choses qui ne supporteraient pas la compagnie.

Suffolk. — Je souhaite à Votre Altesse une nuit paisible, et je me rappellerai ma bonne maitresse dans mes prières.

Le roi Henri. — Charles, bonne nuit. [Sort Suffolk.)

Entre SIR ANTHONY DENNY.

Le roi Henri. — Eh bien, Monsieur, qu'y at-il encore?

Denny. — Sire, je vous ai amené Milord l'Archevêque, comme vous me l'aviez ordonné.

Le roi Henri — Ah ! Canterbury?

DiiNNY. — Oui, mon bon Seigneur.

Le roi Henri. — C'est vrai : où est-il, Denny ?

Denny. — 11 attend le bon plaisir de Votre Altesse.

Le roi Henri. — Amenez - nous- le. (Sort Denny.)

Lovell, à part. — C'est l'affaire dont parlait l'évéque ; je suis venu ici au bon moment.

Rentre DENNY avec CRANMER.

Le roi Henri. — Videz la galerie. (Lovell fait mine de rester.) Ah ! — J'ai dit. — P;trtez. — Eh bien ! (Sortent Lovell et Denny.)

Cranmer, à part. — J'ai peur : pourquoi fronce-t-il ainsi le sourcil ? C'est sa physionomie des jours terribles. Tout ne va pas bien.

Le roi Henri. — Eh bien, Milord, vous désirez savoir pourquoi je vous ai envoyé chercher?

Cranmer, s1 agenouillant. — C'est mon devoir d'attendre le bon plaisir de Votre Altesse.

Le roi Henri. — Levez-vous, je vous en prie, mon bon et gracieux Lord de Canterbury. Venez, nous allons vous et moi faire quelques tours ensemble; j'ai des nouvelles à vous dire : venez, venez, donnez-moi votre main. Ah, mon bon Seigneur, je gémis de ce que je vais dire, et je suis triste d'avoir à répéter ce qui va suivre : j'ai récemment, à mon très-grand déplaisir, entendu de nombreuses et graves plaintes contre vous; graves, c'est bien ce que je dis, Milord, et ces plaintes étant pesées, nous ont fait décider nous et notre conseil que vous comparaîtriez ce matin devant nous ; or comme je sais que vous ne pourrez pas assez complètement vous disculper, vous devrez vous armer de patience et vous résigner à faire résidence dans notre Tour jusqu'à plus ample jugement de ces charges auxquelles vous devrez répondre. Comme vous êtes un de nos membres du conseil, il est nécessaire que nous procédions ainsi, sans cela pas un témoin ne voudrait comparaître contre vous.

Cranmer. — Je remercie humblement Votre Altesse, et je suis très-heureux de cette bonne occasion qui permettra de vanner à fond ma pers nne, et de séparer mon bon grain de ma paille : car je sais que personne n'est plus en butte aux langues calomniatrices que moi , pauvre homme.

Le roi Henri. — Relève-toi, mon bon Canterbury : la conviction de ta loyauté et de ton intégrité est profondément enracinée dans notre cœur, à nous ton ami. Donne-moi ta main ; relève-toi. Marchons un peu, je t'en prie. Par notre Dame! quelle espèce d'homme êtes-vous donc? Je croyais que vous m'auriez supplié de prendre quelques peines pour vous confronter avec vos accusateurs et pour vous entendre en vous épargnant l'emprisonnement.

Cranmer. — Très-redouté Suzerain, le terrain solide sur lequel je m'appuie, est ma sincérité et

Page 1