‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 47 sur 447 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Londres. — Un appartement dans le palais.

Entrent La BEINE, BUSHY et BAGOT.

Bushy. — Madame, Votre Majesté est beaucoup trop triste; vous avez promis, lorsque vous vous êtes séparée du roi, de vous éloigner de cette mélancolie qui attriste la vie et d'ouvrir votre cœur aux dispositions joyeuses.

La reine. — Je l'ai promis pour plaire au roi ; mais si je veux me plaire à moi-même, je ne puis tenir ma promesse ; pourtant je ne me connais aucune raison de souhaiter la bienvenue à un hôte comme le chagrin, si ce n'est l'adieu qu'il m'a fallu adresser à un aussi cher hôte que mon cher Bichard. Et cependant il me semble que quelque douleur non encore née, mais déjà toute formée dans le sein de la fortune, se prépare à venir me trouver ; au dedans de moi, mon âme tremble de je ne sais, quoi; elle s'afflige de ce quelque chose plus encore que de sa séparation d'avec Monseigneur le roi.

Bushy. — La substance de tout chagrin a vingt

reflets qui ressemblent au chagrin lui-même, mais qui ne sont pas lui; car l'œil du chagrin égaré dans sa faculté de vision par les larmes aveuglantes, divise une même chose entre divers objets, pareil à ces peintures qui regardées en face ne présentent rien que confusion, mais qui regardées de côté laissent distinguer des formes séparées : c'est ainsi que Votre Majesté, considérant de côté le départ de votre Seigneur, découvre dans ce départ mille motifs de gémir, outre l'absence de sa personne ; mais ces motifs, considérés dans leur réalité, ne sont que des ombres de ce qui n'est pas. Ainsi, trois fois gracieuse reine, ne pleurez pas pour autre chose que pour le départ de votre Seigneur, car il n'existe pas pour vous d'autre chagrin; ou s'il en existe, c'est par le fait de l'illusion trompeuse de votre œil en larmes qui pleure sur des choses imaginaires comme sur des choses réelles.

La reine. — Il se peut qu'il en soit ainsi ; cependant mon âme me persuade au dedans de moi qu'il en est autrement; quoiqu'il en soit,jenepuis être que triste, si mortellement triste, que bien que ma pensée ne s'arrête sur rien de précis lorsque je pense, je sens mon cœur faillir et se déchirer sous ce rien douloureux.

Bushy. ■ — Ce n'est rien que crainte chimérique, ma gracieuse reine.

La reine. — Nullement : les craintes chimériques dérivent toujours de quelque chagrin antétérieur; il n'en est pas ainsi du mien, car, ou bien le néant a engendré mon chagrin indéterminé, ou bien ce néant qui m'afflige correspond à quelque réalité ; c'est par anticipation que je possède ce chagrin, mais quel est-il? Cela ne m'est pas encore connu; je ne puis lui donner de nom; c'est un chagrin sans nom, je crois.

Entre GBEEN.

Green. — Dieu sauve Votre Majesté ! Heureusement rencontrés, Messieurs ; j'espère que le roi n'est pas encore embarqué pour l'Irlande.

La reine. — Pourquoi espères -tu qu'il ne l'est pas ? il vaut mieux espérer qu'il l'est ; car ses projets réclament de la diligence, et la diligence exige un bon espoir: pourquoi donc espères-tu qu'il n'est pas embarqué?

Green. — Parce que lui, notre espoir, aurait pu alors faire revenir ses troupes et changer en désespoir l'espérance d'un ennemi qui a posé solidement le pied en ce pays.' Le banni Boling-

LE ROI RICHARD II

broke, s'est rappelé lui-même de l'exil, et les armes à la main, il est arrivé heureusement à Ravenspurg.

La reine. — Le Dieu du ciel le défende!

Green. — Oh ! Madame, ce n'est que trop vrai : et ce qui est pis, le Lord Northumberland, son (ils, le jeune Harry Percy, les Lords de Ross, de Beaumond et de Willoughby se sont enfuis avec tous leurs puissants amis pour aller le rejoindre.

Bushy. — Pourquoi n'avez- vous pas proclamé traîtres Northumberland et tous les autres factieux révoltés?

Green. — C'est ce que nous avons fait : là dessus le comte de Worcester a brisé son bâton, résigné sa charge de grand intendant et tous les serviteurs de la maison du roi se sont enfuis avec lui pour aller rejoindre Bolingbroke.

La reine. — Ah! Green, tu es la sage-femme qui m'as accouchée du chagrin que je portais en moi, et Bolingbroke est l'héritier funeste que ma douleur enfantait : maintenant mon âme a mis au monde son monstre, et moi mère à peine délivrée, je halète sous le poids du malheur uni au malheur, du chagrin joint au chagrin.

Bushy. — Ne désespérez pas, Madame.

La reine. — Qui pourrait m'en empêcher ? Je veux désespérer et entrer en inimitié avec l'espoir trompeur; c'est un flatteur, un parasite; il repousse en arrière la mort qui doucement délierait les liens de cette vie sans ce faux espoir qui en prolonge l'agonie.

Green. — Voici venir le duc d'York.

La reine. — Avec des signes de guerre sur son vieux visage : oh ! sa physionomie est pleine d'inquiétudes pressantes !

Entre LE DUC D'YORK.

La reine. — Oncle, au nom de Dieu, dites-nous quelques paroles consolantes.

Le duc d'York. — Si je faisais cela, je mentirais à ma pensée : les consolations sont dans le ciel, et nous, nous sommes sur la terre, où rien n'existe que des croix, des soucis et des chagrins. Votre époux est parti pour gagner un lointain enjeu, tandis que d'autres venaient pour lui faire perdre ici sa partie. Il m'a laissé pour soutenir son royaun:e, moi qui faible par l'âge ne puis me soutenir moi-même ; maintenant arrive l'heure de maladie que ses excès ont amenée; maintenant il va savoir à quoi s'en tenir sur les amis qui le flattaient.

Entre un serviteur.

Le serviteur. — Monseigneur, votre fils était parti avant mon arrivée.

Le duc d'York. — Il était parti! bien, alors! que tout aille comme cela voudra ! Les nobles se sont enfuis, les Communes sont froides et se révolteront, je le crains, en faveur de Hereford. Maraud, rends-toi à Plashy, chez ma sœur de Glocester ; avertis-la de m'envoyer immédiatement mille livres: tiens, prends mon anneau.

Le serviteur. — Monseigneur, j'avais oublié de le dire à Votre Seigneurie ; je me suis arrêté à Plashy aujourd'hui, comme je revenais; mais je vous affligerai en vous rapportant le reste.

Le duc d'York. — Qu'y a-t-il, drôle ?

Le serviteur. — Une heure avant mon arrivée, la duchesse était morte.

Le duc d'York. — Dieu ait pitié de nous! quels torrents de maux se précipitent à la fois sur ce malheureux pays ! Je ne sais quoi faire : plût au ciel (pourvu qu'il n'y eût pas été provoqué par ma déloyauté), que le roi eût fait tomber ma tête avec celle de mon frère. Quoi, est-ce qu'on n'a pas dépêché des courriers pour l'Irlande? Comment trouverons-nous l'argent nécessaire pour ces guerres? Venez, sœur; nièce, aurais-je dû dire: pardonnez-moi, je vous prie. {Au serviteur.) Va, camarade, rends -toi va la maison, procure- toi quelques chariots et rapporte-moi l'armure qui s'y trouve. {Sort le serviteur .) Messieurs, voulez-vous venir rassembler des hommes? Si je sais comment et par quels moyens mettre en ordre ces affaires que le désordre a jetées entre mes mains, ne me croyez jamais plus. Tous deux sont mes parents ; l'un est mon souverain que mon devoir et mon serment m'obligent à défendre; l'autre est aussi mon parent, mon parent que le roi a outragé et à qui ma conscience et ma parenté m'ordonnent de faire droit. Bon, il nous faut faire quelque chose. Venez, nièce, je vous placerai en lieu sûr. Messieurs, allez rassembler vos hommes et venez me trouver immédiatement au château de Berkeley. Je devrais aller aussi à Plashy; mais le temps ne me le permettra pas : tout va de travers; tout est laissé au hasard. {Sortent le duc cC York et la reine.)

Bushy. — Le vent est bon pour porter des nouvelles en Irlande, mais aucune n'en revient. Pour ce qui est de nous, lever des forces proportionnelles à celles de l'ennemi est tout à fait impossible.

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