ACTE I
ton frère? où est-il, cet homme qui donne la chasse à mon honneur par monts et par vaux ?
Le bâtard. — Mon frère Robert ? le fils du vieux Sir Robert? Colbrand le géant, cet homme si robuste? Est-ce le fils de Sir Robert que vous cherchez?
Lady Faulconbridge. — Le fils de Sir Robert! oui, enfant irrévérencieux, le fils de Sir Robert: pourquoi méprises-tu Sir Robert? Il est le fils de Sir Robert, et c'est ce que tu es aussi.
Le bâtard. — James Gurney, veux- tu nous donner la permission de rester seuls un instant ?
James Gurney. — Pleine permission, mon bon Philippe.
Le bâtard. — Philippe! c'est le nom d'un moineau! James, il y a des babioles en l'air ; tantôt je t'en dirai davantage. (Sort Gurney.) Madame, le vieux Sir Robert n'était pas mon père ; Sir Robert aurait pu manger toute la part qu'il a prise à ma confection, un jour de vendredi saint, sans pour cela rompre son jeûne. Sir Robert pouvait bien travailler; mais morbleu-, avouez-le, pouvait-il me faire? Sir Robert ne pouvait pas faire cela; nous connaissons sa main-d'œuvre. Donc, ma bonne mère, dites-moi à qui je suis redevable de ces membres; Sir Robert n'a jamais aidé à faire cette jambe.
Lady Faulconbridge. — As-tu donc toi aussi fait complot avec ton frère, toi qui dans ton propre intérêt devrais défendre mon honneur? Que signifia ce mépris, drôle rebelle?
Le bI-ard. — ■ Drôle ! non, chevalier, chevalier, ma bonne mère, absolument comme Rasilisco. Et parbleu oui, j'ai l'accolade, j'ai mon titre de chevalier sur l'épaule. Mais, ma mère, je ne suis plus le fils de Sir Robert ; j'ai renoncé à Sir Robert et
à ma terre; légitimité, nom, j'ai tout congédié: donc, ma bonne mère, faites-inoi connaître mon père; c'était quelque bel homme, j'espère; quel était-il, ma mère?
Lady Faulconbridge. — T'es-tu donc renié comme Faulconbridge?
Le bâtard. — Aussi loyalement que je renie le diable.
Lady Faulconbridge. — Le roi Richard Cœur de Lion fut ton père; séduite par une longue et véhémente sollicitation, je fusamenée àlui donner place dans le lit de mon mari : puisse le ciel ne pas mettre ma transgression à ma charge ! Tu es le fruit de mon cher péché, d'un péché trop fortement sollicité pour que ma résistance pût me sauver.
Le bâtard. — Par celte lumière, Madame, si j'étais à refaire, je ne souhaiterais pas un meilleur père. Certains péchés ont un privilège sur la terre, il en est ainsi du vôtre : votre faute ne peut être imputée à votre folie-; il fallait bien que vous accordassiez votre cœur comme un tribut de soumission à cet amant impérieux dont le lion intrépide ne put soutenir la furie et l'incomparable force, contre la main duquel il ne put préserver son cœur royal. Celui qui dérobe les lions de leurs cœurs peut aisément vaincre un cœur de femme. Oui, ma mère, je te remercie de tout mon cœur de m'avoir donné un tel père ! Que qui que ce soit ose dire que tu lis mal lorsque je fus engendré, j'enverrai son âme eu enfer. Viens, Madame, je vais te montrer à mes parents, et ils diront que lorsque Piiohard m'engendra, si tu lui avais dit non, cela aurait été péché. Quiconque dit que ce fut péché en a menti; ;<■ dis que ce ne fut pas péché.
(Ils sortent.')
LE ROI JEAN