‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 67 sur 447 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

de meilleures espérances que ses années plus mûres pourront peut-être réaliser. Mais qui Ment ici?

Entre AOJERLE avec précipitation.

Aumerle. — Où est le roi?

Bolixgbroke. — Qu'a donc notre cousin pour être en tel émoi et rouler des yeux si effrayés ?

Aumerle. — Dieu protège Votre Grâce ! Je conjure Votre Majesté de m' accorder un instant d'entretien seul avec elle.

Bolixgbroke. — Retirez-vous et laissez-nous seuls ici. (Sortent Percy et les Lords.) Qu'y a-t-il, maintenant, notre cousin ?

Aumerle, s 'agenouillant . — Puissent mes genoux prendre racine en terre, puisse ma langue s'attacher à mon palais, à moins que je ne sois pardonné avant de me lever ou de parler.

Bolixgbroke. — Cetle faute a-t-elle été commise, ou bien en est-elle restée à l'intention? Si elle rentre dans la seconde de ces conditions, quelque odieuse qu'elle puisse être, je te la pardonne pour conquérir ta future affection.

Aumerle. — Alors donnez- moi la permission de tourner la clef, afin que personne n'entre jusqu'à ce que mon récit soit fini.

Bolixgbroke. — Fais selon ton ■ désir. (Aumerle ferme la porte.)

Le duc d'York, de V extérieur. — Mon Suzerain, prends garde ; fais attention à toi ; tu as un traître en ta présence.

Bolixgbroke. — Scélérat, je vais me garantir contre toi.

Aumerle. — Retiens ta main vengeresse; tu n'as aucune raison de craindre.

Leduc b York, de f extérieur. — Ouvre la porte, roi confiant, follement courageux ! Vas-tu forcer mou affection à prendre le ton de la révolte? Ouvre la porte ou je vais la briser. (Bolingbroke ouvre la porte.)

Entre LE DUC D'YORK.

Bolixgbroke. — Qu'y a-t-il, mon oncle ? parlez : reprenez haleine ; dites-nous à quelle distance le danger est de notre personne, afin que nous puissions nous armer pour marcher à sa rencontre.

Le duc d'York. — Parcours l'écrit que voilà et tu connaîtras la trahison que mon essoufflement m'empêche de raconter.

Aumerle. — Rappelle-toi, en le lisant, ta pro-

messe précédente : je me repens; consens à n'y pas lire mon nom; mon cœur n'est pas complice de ma main.

Le duc d'York. — Oui, cela était vrai avant que la main eût apposé ton nom ici, scélérat ! Boi, j'ai enlevé ce papier de la poitrine du traître; c'est la crainte et non l'affection qui dicte son repentir : oublie d'avoir pitié de lui, de peur que ta pitié ne se tranforme en un serpent qui te piquera au cœur.

Bolixgbroke. — Oh l'odieuse, la dangereuse, l'audacieuse conspiration! O père loyal d'un fils traître ! source aux eaux pures, immaculées, blanches comme l'argent, d'où a pris naissance ce ruisseau qui s'est sali en traversant des terrains de boue, ton excès de bien se convertit en mal, mais l'abondance de tes vertus fera pardonner celte tache mortelle de ton coupable fils.

Le duc. d'York. — En sorte que ma vertu sera l'entremetteuse de ses vices et que sa honte dépensera mon honneur, comme les fils prodigues dépensent l'or de leurs pères économes. Mon honneur vit si son déshonneur meurt, ou bien son déshonneur forcera ma vie à s'écouler dans la honte. Tu me tues en lui permettant de vivre; si tu lui laisses le souffle, c'est le traître qui vit et l'honnête homme qui est mis à mort.

La duchesse d'York, de ^extérieur. — Holà, mon Suzerain! au nom du ciel laissez-moi entrer.

Bolingbroke. — Quelle est la suppliante à la voix perçante qui pousse ce cri désespéré ?

La duchesse d'York. — C'est une femme et ta tante, grand roi ; c'est moi. Consens à parler avec moi, aie pitié de moi, ouvre la porte ; celle qui te mendie est une mendiante qui n'a jamais mendié auparavant.

Bolingrroke. — Notre scène change; d'une pièce sérieuse nous passons à la comédie de La Mendiante et le Roi. Mon dangereux cousin, faites entrer votre mère ; je sais qu'elle vient supplier pour votre odieux péché- (Aumerle va ouvrir la porte.)

Le duc d'York. — Quelle que soit la personne qui te supplie, si tu pardonnes, cette clémence fera prospérer de nouveaux crimes. Ce membre corrompu une fois retranché, les autres membres restent sains ; épargné, celui-là corrompra tous les autres.

Entre LA DUCHESSE D'YORK.

La duchesse. — O roi, ne crois pas cet homme

LE ROI RICHARD II

au cœur dur ! celui qui ne s'aime pas lui-même ne peut aimer personne.

Le duc d'York. — Femme frénétique, que viens-tu faire ici? ton vieux sein veut-il une fois encore nourrir un traître ?

La duchesse d'York. — Mon doux York, sois patient. (Elle s agenouille . ) Écoutez-moi, mon noble Suzerain.

Bolingbroke. — Relevez - vous, nia bonne tante.

La duchesse d'York. — Non, pas encore, je t'en conjure ; car je marcherai sur mes genoux et je n'aurai aucun jour heureux, jusqu'à ce que tu me donnes le bonheur en pardonnant -à Rutland, mon enfant coupable.

Aumerle, s* agenouillant . — Je joins mes génuflexions aux supplications de ma mère.

Le duc d'York, s 'agenouillant. — J'oppose à leurs supplications, à tous deux, mes génuflexions loyales. Puisses-tu mal prospérer, si tu fais grâce !

La duchesse d'Yobk. — Farle-t-il sérieusement? regardez son visage; ses yeux ne versent pas de larmes ; ses paroles viennent de sa bouche seule, mais les nôtres viennent du cœur. Il ne prie que faiblement et son désir serait d'être refusé ; nous, nous vous prions du cœur, de l'âme et de tout : il serait heureux, j'en suis sûre de relever ses vieux membres; nos genoux à nous resteront courbés jusqu'à ce qu'ils prennent racine en terre : ses prières sont pleines de menteuse hypocrisie ; les nôtres sont pleines de zèle sincère et de profonde intégrité. Nos prières dépassent la valeur des siennes; accordez-leur donc cette clémence que les vraies prières doivent obtenir.

Bolingbroke. — Relevez- vous, ma bonne tante.

La duchesse d'York. — Non, ne dites pas k relevez-vous, » mais dites d'abord « je pardonne », et ensuite, « relevez-vous. » Oh! si j'étais ta nourrice, si j'étais chargée de t'apprendre à parler, « pardon » serait le premier mot qui sortirait de tes lèvres. Je n'ai jamais su, jusqu'à ce moment, ce qu'était le désir d'entendre une parole : Roi, dis : o je pardonne ; » que la pitié t'enseigne à le dire : le mot est court, mais il est encore plus doux que court ; nul mot ne convient autant aux lèvres des rois que celui de pardon.

Le duc d'York. — Roi, prononcez le mot en français ; dites : ptirdonncz-moK

La duchesse d'York. — Enseignes-tu au pardon à détruire le pardon ? O mon acre mari, mon

Seigneur au cœur dur, tu mets le mot en guerre avec le mot ! Prononce ce mot pardon avec le sens qu'il a dans notre pays, nous ne comprenons pas ce français à double sens. Ton œil commence à parler déjà, que ta langue continue ; ou bien encore fais descendre ton oreille dans ton cœur compatissant, afin qu'entendant comme nos plaintes et nos prières le pénétrent, la pitié puisse te pousser à répéter ce mot « pardon, i

Bolingbroke. — Ma bonne tante, relevezvous.

La duchesse d'York. — Je ne demande pas à me relever; le pardon est toute la requête que je présente.

Bolingbroke. — Je lui pardonne, comme je désire que Dieu me pardonne.

La duchesse d'York. — O gain heureux d'une génuflexion ! cependant je tremble encore de crainte : répéte-le ; dire deux fois, je pardonne, n'est pas pardonner deux fois, mais rendre un seul pardon plus fort.

Bolingbroke, — De tout mon cœur, je lui pardonne.

La duchfsse d'York. — Tu es un dieu sur la terre.

Bolingbroke. — Mais quant à notre digne beau-frère, à l'abbé, et aux autres membres de cette bande de conspirateurs, la mort va immédiatement leur donner la chasse. Mon bon oncle, faites envoyer quelques détachements à Oxford ou en n'importe quel endroit que se trouvent ces traîtres: ils ne vivront pas en ce monde, je le jure, et je mettrai la main sur eux, si je puis découvrir où ils sont. Oncle, adieu, et vous cousin, adieu aussi : votre mère a bien prié; montrezvous loyal.

La duchesse d'York. — Viens, mon ancien fils ; je prie Dieu qu'il fasse de toi un nouvel homme.

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