‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 10 sur 689 · SUR LA VIE ET LES OUV · texte numérisé non relu

SUR LA VIE ET LES OUV

r'RAG ES DE SHAKSPEARE.

t crie of Hamétett gothique , où le mauvais I traitement qu'Hamlct fait soufTrir à Ophélia est bien expliqué. Or, dans cette histoire en prose , Ha m le t est envoyé dans un lieu solitaire au milieu des bois, où, pour le faire tomber dans un piège, on lui amène une belle et jolie femme, qui, par des paroles caressantes et par toutes les ruses possibles, cherche à le séduire. Hais ce n'est pas là l'innocente Ophélia de Shakspeare ; et le dur traitement que le prince lui fait éprouver dans l'œuvre poétique, ne tire pas la plus petite excuse de la duplicité de la femme dans la prose. La solution que je donne à la question relative aux contradictions d'Hamlct , est que son esprit malade est tout à la fois en proie à la réalité et à l'affectation de la folie. Un cas semblable n'est pas sans exemple dans l'histoire de l'aberration mentale. Supérieurement excellent comme l'est YHamiet de Shakspeare . il a cependant un défaut dans sa charpente dramatique : c'est l'inutile complication d événemens qui se fait remarquer vers la fin, lorsque le prince fait voile pour l'Angleterre et revient, pendant que tout ce temps-là il eût aussi bien pu être en Danemark.

Les Joyeuses Commères de WrjrosoR (1601). La tradition qui rapporte que notre poète écrivit cette comédie par l'ordre de la reine Elisabeth , afin que Falstaff fût représenté amoureux , a trop de charmes pour être écartée par les objections gravement stupides de George Chalmers. Cet écrivain allègue que la reine, alors âgée de soixante-huit ans, ne pouvait être d'humeur à goûter de pareilles folies; mais nous savons qu'Elisabeth dansait à cet âge, et était assez sage pour se croire amoureuse. Le digne George Chalmers critiqua Buchanan sans comprendre le langage dans lequel cet auteur écrivait ; il fut la dupe des faux du jeune Ireland ; il regardait la Chanson par une Personne de Qualité de Swift : uFluttering spread thy purpte pinions, GentleCupût, ofer my heurt /» comme une

I EFFUSION LYRIQUE DOUCE ET PLEINE DE SENSI- BILITÉ ; et s'il eût assez vécu pour voyager dans une voiture à vapeur sur un chemin de fer, il se serait joint à moi pour s'écrier, comme je le fis , sous le tunnel à Watford : « SwiR était un prophète quand il écrivait ce vers : Nature must rcsign to Art (La nature doit s' humilier devant l'art), » Une nouvelle objection qu'oppose Chalmers à la tradition ci-dessus c'est que Falstaff était déjà dramatiquement mort , et qu'aucun édit royal ne pouvait effectuer sa résurrection. C'est dommage que Shakspeare ait vécu de trop bonne heure, sinon il eût pu impatroniser Chalmers en saint George de l'ennui.

Ce drame, qui déploie une riche variété d'incidens et une foule de caractères bien soutenus , nous présente un unique exemple de la comédie domestique anglaise dans sa pureté , rendue plus piquante par la joyeuse adjonction dune fausse mythologie de fées. Il faut avouer que, si la reine Elisabeth désira voir Falstaff amoureux de tout autre que de lui-même, elle donna un ordre qui n'était pas facile à exécuter ; mais Shakspeare remplit sa commission en ajoutant peut-être à l'idée plaisante qu'elle renfermait, car il fait que le vieux chevalier s'imagine être adoré de deux femmes mariées. L'épisode d'Anne Page etdeFenton , ainsi que les personnages secondaires de SIcnder, d'Evanset du docteur Caius, provoquent continuellement notre gatté dans cette pièce ; et après qu'elle est finie, nous ne désirons rien moins que de voir Falstaff lui-même assis à souper dans l'auberge de la Jarretière à Windsor, et qui, après avoir vidé deux pintes de vin d'Espagne, excite les éclats de rire de la compagnie au récit de ses transes lorsqu'il fut emporté de la maison de mistress Page dans une corbeille de linge sale, jeté dans la Tamise, battu comme une vieille sorcière , et pincé par les fées comme un mortel cornu.

La douzième Nuit. La date assignée a cotte pièce, par M. Djcc, est 1601, et M. Malone

•'est trompé en supposant qu'elle parut six ans plus tard ; en effet , M. Collier, dans ses Annales du Théâtre, tom. Ie», p. 327, montre qu'elle fut incontestablement écrite avant 1602 , car dans le mois de février de cette année c'était une pièce montée.

Il y a quelques traits de ressemblance entre le canevas de Shakspeare ot la trentième histoire de la seconde partie des nouvelles de Bandello ; mais le premier a beaucoup plus de rapports avec V Historié of Apolonius and Sytla ( Histoire d'Apolonius et Sj Ha), qui se lit dans le FareweU lo MUitary Profession (Adieu à l'état militaire) de Rich, publié en 1583 (1), et il est probable que le poète consulta Rich plutôt que Bandello. Cependant si Shakspeare puisa dans l'histoire de Rich , il la changea en mieux. Rich présente Viola comme préalablement amoureuse du prince, qu'elle sert ensuite comme page, et à la poursuite duquel elle oublie tous ses amis et son pays, rompant les nœuds de la nature pour pénétrer, sous un habit masculin , dans la maison d'un homme qu'elle n'a point charmé avec le costume de son propre sexe. Shakspeare ne parle d'aucun attachement de la part de Viola avant qu'elle fût une orpheline sans ressource et expatriée , et obligée de gagner son pain comme page en déguisant son sexe.

L'histoire entière, telle qu'elle est racontée par Shakspeare, peut être ainsi abrégée : Sébastien et sa sœur Viola étaient jumeaux , natifs de Messalinc, et dès leur naissance ils se ressemblaient tellement l'un à l'autre que l'on ne pouvait les distinguer sinon par la différence de leurs habits. Lorsqu'ils eurent atteint un Age plus avancé, ils firent ensemble un voyage sur mer et furent naufragés sur la cote d'Illj rie. Le capitaine du navire, avec quelques matelots qui se sauvèrent, arrivèrent à terre dans un petit bateau, et avec eux ils amenèrent Viola saine et sauve sur le rivage, où, au Heu de se réjouir de sa propre délivrance, elle

(I) Skotto«T sur Sfaakspearr, vol it, p. 200.

se lamenta au sujet de la perte de son rrère : mais le capitaine la consola en l'assurant qu'il l'avait vu , lorsque le navire avait sombré, s'attacher à un gros mât, sur lequel, autant qu'il pouvait en juger à cette distance, il l'apercevait porté au dessus des vagues. Viola se trouva alors dans un pays étranger et demanda au capitaine quel en était le gouverneur. Le capttaine lui apprit que c'était Orsino , un duc aussi noble -par sa nature que par sa dignité. Viola dit qu'elle avait entendu son père parler d'Orsino. Le capitaine ajouta que, suivant le bruit général , Orsino recherchait l'amour de la belle Olivia, dont le frère venait de mourir : perte qui l'avait tellement affligée qu'elle avait renoncé à la vue et à la société des hommes. Viola elle-même , pleurant amèrement son frère, eût désiré de pouvoir vivre avec celte dame ; mais cela ne se pouvait, attendu qu'Olivia n'admettait personne dans sa maison , pas même le duc lui-même. Alors Viola forma un autre projet : ce fut de servir le duc Orsino comme page, sous des habits d'homme. Son ami, le capitaine, qui avait quelques accointances h la cour, la présenta à Orsino sous le nom supposé de Césario. Le duc fut enchanté de ce beau jeune homme ; tt en flt son page, et son amitié pour lui en vint à un tel point qu'il lui confia son amour pour Olivia et que même il l'envoya en ambassade auprès d'elle pour lui faire la cour en son nom, attendu qu'il n'avait aucune espérance d'être admis lui-même auprès d'elle. Pendant ce temps-là , Césario avait eu le malheur de s'é^ prendre d'amour pour son maître ; cependant elle accepte l'ambassade et se présente chex Olivia sans tenir compte des excuses et des refus qu'on lui oppose. La fière beauté , curieuse de voir ce visiteur obstiné, reçoit Césario , et, à la première vue, elle devient amoureuse du suppliant qui vient plaider pour un autre. Elle envoie un serviteur après Césario avec une bague en diamans, sous prétexte que c'était un présent laissé par le duc. Viola retourne au palais dCrsino, et lui rend

Page 1