SUR LA VIE ET LES OW
compte du mauvais succès de sa négociation ; nais il est renvoyé une seconde fois à Olivia, qui trahit son attachement pourCésario et dit : a Si vous vouliez m 'adresser une autre requête d'amour, j'aimerais mieux entendre vos sollicitations que la musique des sphères (célestes). » A peine Viola avait-elle quitté la maison d'Olivia, qu'un gentilhomme, l'un des autres prétendans qu'elle avait repoussés comme le duc, ayant appris que cette dame favorisait Césario , adresse un cartel à la pauvre fille déguisée en garçon , et celle-ci n'évite le duel qu'avec difficulté. Mais l'intrigue est bientôt dénouée par l'arrivée de son frère Sébastien , qui a été sauvé aussi du naufrage ; cette providence tutélaire qui veille sur tous les vrais personnages dramatiques lui fait trouver son chemin vers la maison d'Olivia. Celle-ci ignorant qu'il n'est pas Césario , reçoit •es soins avec empressement, et, de peur qu'il ne change d'idée, elle se procure un prêtre , qui les unit sur-le-champ. Viola découvre son sexe, et le duc , concevant une nouvelle passion , l'épouse et se console d'Olivia.
Voilà un sec abrégé des faits de la Deuxième Nuit; mais qui peut abréger les histoires de Shakspcare, ou les raconter dans un autre langage que le sien ? La délicatesse avec laquelle une modeste jeune fille fait la cour à son maître sous un déguisement d'homme ; la manière pathétique avec laquelle elle décrit ses propres sentimens qu'elle prête à une autre, alors que son secret, comme un ver dans le bouton d'une fleur, ravageait sa joue rose (1) ; et l'accroissement d'affection qu'Orsino éprouve pour elle à la découverte de son sexe et au souvenir de ses paroles, que maintenant il comprend ; tout cela forme des beautés dans cette comédie, qu'aucune touche humaine ne pourrait perfectionner.
Le comique, ainsi que le grave et le tendre, ne furent jamais aussi agréablement amalgames qu'ici. Les personnages se sont, pour ainsi
(1) Twtlflh JViyhl, «du, se. iv. à k fin. F. M.
RAGES DE SnAKSPEARE. ^
dire, entendus d'avance; ils sont en collusion pour s'aider l'un l'autre , bien qu'ils semblent hostiles. Ijl friponne Maria, l'honnête Sir Toby Belch , le pauvre Sir Andrew Aguecheek , ambitionnant les vices qu'il ne pouvait que singer, etMalvolio, ce fat admirablement représenté avec des manières communes , sont des êtres infiniment précieux.
Le personnage de Viola est d'une nature si particulière par sa douceur, que je n'ai jamais trouvé qu'on le rendit bien sur le théâtre. Mistress Siddons était trop tragique , et mistress Jordan trop comique pour ce rôle.
Troilos bt Ckbssida (1602) fut enregistré à l'hôtel des libraires en février (1603) : conséquemment cette pièce fut probablement écrite l'année précédente. Elle fut réimprimée en 1609 avec une préface , non de l'auteur, mais de l'éditeur, qui dit que : «t elle n'a jamais traîné sur le théâtre ni été maltraitée par les mains du vulgaire. » Mais elle est enregistrée en 1603, comme ayant été jouée par les serviteurs de m y lord le chambellan. M. Malone croit que ces deux versions contradictoires peuvent se concilier de cette manière : la pièce peut avoir été jouée en 1602 à la cour par les serviteurs du lord chambellan (comme plusieurs pièces le furent en ce temps-là), et cependant n'avoir pas été représentée sur un théâtre public, sinon quelques années après.
A. W. Schlegel dit que Shakspeare écrivit Troilus et Cressida uniquement comme passe-temps poétique, et non pas dans le but de le faire représenter. Assurément si le poète eut le projet de produire une pièce peu propre au théâtre, il réussit; mais malheureusement il donna à celle-ci une autre qualité négative , c'est-à-dire qu'elle n'est qu'à moitié agréable à la lecture.
Shakspeare tira les principaux matériaux de ce drame du livre de Caxton , intitulé : Recuyei of the Historiés of Troy (Recueil des histoires de Troie) , et de celui de Chau-
REMARQUES
ccr , intitulé • Troiltu and Crcsteidc (Troïlus et Crcsséido). Un grand nombre de livres de la traduction de l'Iliade, par Chepman , avaient paru avant la composition de la pièce, bien qu- le tout n'ait été publié qu'un an après : de cette manière, Shakspeare peut donner son ignorance et les faux renseignemens qu'il eut, comme excuse de son injustice historique envers Achille, auquel il Tait massacrer traîtreusement Hector désarmé ; cependant les parties traduites de l'Iliade , déjà publiées, eussent dû lui inspirer une meilleure idée du caractère du fils de Péléc. Le poèto a si bien conçu , en général , les chefs du siège de Troie que nous sommes plus surpris de lui voir métamorphoser Achille en lâche assassin , que de l'anachronisme qu'il commet en faisant citer Arislote à Hector. Son Ulysse est homérique, et la Cressida décrite par Ulysse dans Shakspeare est une brillante peinture.
Cependant cette pièce n'est certainement pas l'un des chefs-d'œuvre de notre grand dramaturge. Le langage en est trop souvent tortueusement et tumultueusement figuré , et il est tellement entaché du défaut habituel de Shakspeare, c'est-à-dire, ce poète tend tellement à paraître nerveux outre mesure, qu'il y a des scènes presque entières qui , si elles eussent été écrites par un parodiste de son style, seraient, à mon avis, la plus cruelle caricature que l'on pût diriger contre lui.
L'intrigue, si l'on peut dire qu'il y en ait une, ne nous présente dans son dénoûment aucune justice qui nous console. Troïlus quitte la scène toujours en combattant ; mais il n'est jamais tué, et Hector meurt à sa place: ce qui est à la fois pénible et lamentable. Cependant , relativement à Cressida , je pense que Shakspeare en a fait un être plus conséquent que Chaucer. La Cressida do Shakspeare est séduisante jusqu'au bout des ongles ; elle est folâtre et volage, cl sa perfidie envers Troïlus ^ est concevable ; mais la Cressida de Chaucer est une femme sage, affectionnée et mot'.este, qui abandonne un amant jeune et pas-
sionné : ce qui est une contradiction dans la nature.
Henri VIII parut en 1603, suivant Maloue, Boswell et Dyce. Cependant M. Chalmers prétend qu'il ne fut ni écrit ni représenté avant 1613, et d'un autre coté Gifford est convaincu que cette pièce fut mise au jour en 1601. Je penche vers son opinion ; tout au moins je suis diamétralement opposé à la date de George Chalmers en songeant à l'improbabilité que Shakspeare se fût mis à composer, dans la dixième année du règne de Jacques I". une pièce qui célèbre l'élévation d'Anne Roleyn et la naissance de sa fille Elisabeth.
Les allusions qui renferment des compliment à ce prince sont généralement et avec raison regardées comme des additions intercalées dans la pièce pendant sa représentation sous le nouveau règne; et je soupçonne que Henri FUI fut écrit au plus tard en 1602 ; car au mois de mars de l'année suivante, Elisabeth tomba dans la mélancolie dont elle mourut. En conséquence, il me semble plus probable que Shakspeare ait écrit un drame qui vraisemblablement devait plaire à la cour et au public , avant le déclin de la popularité delà reine, que pendant que cette popularité était près de s'éteindre , alors qu'Elisabeth s'aiwrcevait elle-même que ses sujets préparaient leurs prières pour le nouveau souverain.
L'opinion générale semble coïncider avec celle de Gifford, qui pense que Henri Vlll parut sur la scène sous le règne d'Elisabeth. J'ai cependant entendu trouver fort surprenant (en supposant que le fait soit véritable) que Shakspeare ait donné au public, du vivant d'Elisabeth, une tragédie qui nous fait éprouver le chagrin le plus vif de la répudiation de la reine Catherine, et qui nous montre l'hypocrisie et la cruauté d'Henri à son égard , en même temps que la mort de cette princesse causée par le triomphe d'Anne Boleyn sur les affections capricieuses du roi. Ma réponse est que Shaks-
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSI'EAUK
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pcttre ne pouvait composer un drame qui fft plus favorable aux intérêts d'Elisabeth. 11 nous inspire le plus vif intérêt pour la reine Catherine; mais elle meurt assez tôt pour que nous reportions notre affection sur l'aimable Anne Boleyn, pour que nous soyons charmés de sa compassion pour l'épouse tombée qu elle a remplacée , et disposés à écouter la prédiction prophétique de Cranmer, qui annonça qu'amie donnerait naissance à une pierre précieuse qui éctairerait toute cette Oe. Certainement Shakspeare montra Henri V1T1 dans celte pièce ; mais, si ce n'est pas un paradoxe de parler ainsi, il le montra sous une enveloppe décente. 11 ne nous donne jamais à supposer un seul moment que lui , poète , il croie le roi équitable dans son divorce avec Catherine, ou poussé par aucun autre motir que sa passion pour Anne Boleyn. Certainement il expose toutes les formalités des scrupules de Henri ; mais il ne fait de ces scrupules que les voiles transparens de ses motifs réels; néanmoins, il traite Henri le plus doucement possible. Dans notre for intérieur, certainement nous le condamnons; mais le poète mitigé la haine que nous ressentons pour lui en nous le montrant plein de bons sentimens envers son peuple , et il lui donneune bienveillance brusque, qui est foncièrement anglaise. L'art de la poésie ne gratifia jamais un monstre d'une pareille ressemblance ; et cependant , en l'adoucissant d'une manière aussi imperceptible qu'habile, il force son amour, coupable en lui-même, à séduire notre sympathie par la beauté de son objet.
Ainsi ,N Shakspeare parvient , bien que ce soit par le sacrifice d'une partie de la vérité historique, à rendre la respectable Catherine l'objet de notre admiration la plus vive, pendant qu'il nous fait réserver notre amour pour Anne Boleyn, et qu'il nous maintient en d'assez bons termes avec Henri VIII. Mais qui ne voit pas, sous tout cet habile manège, quel est son but, savoir de complimenter Elisabeth comme reine et vierge, de nous inté-
resser à la mémoire de sa mère, et de nous faire croire à son innocence, bien qu'eue fot suppliciée, sous l'accusation d'infidélité au lit d'Henri ? I* mort ordinaire de Catherine d'A ragon pouvait être présente au souvenir de plusieurs personnes vivantes; mais celle d'Anne Boleyn Tétait encore plus à la mémoire du public ; et l'on ne pouvait trouver de meilleur expédient pour établir l'innocence de la mère d'Elisabeth qu'en représentant l'injustice d'Henri à l'égard de la reine Catherine. En effet , nous sommes obligés d'inférer que, si le tyran pouvait ainsi maltraiter la noble Catherine, l'innocence la plus pure dans l'aimable personne qui lui succéda était un bouclier impuissant contre sa cruauté.
Mesure poiïr Mesure (1603). Nous sommes fort obligés à George Steevens pour le conseil qu'il donna à Nichols le libraire de réimprimer six anciennes pièces, sur lesquelles Shakspeare fonda Us Mesure pour Mesure, (a Comédie des erreurs, (e Méchante Femme mise à ta raison, te Roi Jean , le Roi Ucnri IV et le Roi Henri F, ainsi que U Roi Lear.
Le Promos and Cassandra de George Whetstonc fournit évidemment à Shakspeare le plan et les principaux personnages de Mesure pour Mesure. Il est excessivement intéressant de lire cette ancienne pièce, non seulement parce qu elle possède un certain degré de mérite intrinsèque, mais encore parce que c'est un sol sanctifié par les pas de Shakspeare ei fertilisé de nouveau par lui. Le roi de Hongrie, dans Whetstone, est le duc de Vienne de Shakspeare, Promos est le prototype d'Angelo, Cassandre celui d'Isabelle, Andrugio est le même que Claudio, et la Pauline de Whetstone correspond à la Julia de Shakspeare , la bien aimée de Claudio. L'ancien poète n'a aucune femme pour servir de contre-partie à la Marianne de Shakspeare ; car Cassandre est mariée à la fin à Promos, et Marianne était un personnage nécessaire au dramaturge plus récent.
vu qu'Isabelle est supposée à la fin accepter la main du duc. Le niais, serviteur de la mère Overdone, dans l'ancienne pièce, est un original et rusé coquin. En général , je remarque que dans les personnages de basse condition , de Whetstone, il règne un ton vulgaire plus grossier que dans ceux de Shakspeare : différence qui peut être naturellement attribuée à la barbarie d'une époque plus ancienne.
La versification de la pièce de Whetstone consiste, une moitié en anciens alexandrins limés, l'autre en vers blancs héroïques plus modernes. I,e style de Promos and Cassandra a quelquefois une simplicité touchante ; mais pour l'éloquence de la poésie cette pièce ne peut naturellement soutenir aucune comparaison avec Mesure pour Mesure, dont aussi les caractères sont plus fortement conçus. Quand je m'exprime ainsi, je suis loin de vouloir dire que je regarde Shakspeare comme ayant fortement dessiné les divers caractères de Mesure pour Mesure. Le duc est un bonhomme très bizarre; et, pour être bref, il n'y a rien de hautement héroïque dans ce drame, si ce n'est Isabelle. Je me souviens avoir été autrefois réservé dans mon admiration pour cette héroïne , qui semble froide ; mais après de plus mûres réflexions j'ai changé d'avis. Que deviendrait le genre humain , si la fierté de la femme dans sa pureté était capable de se compromettre? Il faudrait dire adieu à toutes les affections domestiques. Le déshonneur du sexe introduit la mort dans la source de la vie. Cette pensée ne m'a Jamais frappé plus fortement qu'en lisant la scène de la pièce de Whetstone, dans laquelle Cassandre vient déguisée en garçon à la maison de Promos, dans le but d'acheter la vie de son frère par le sacrifice de sa vertu, et dans l'espoir que Promos, suivant sa promesse, réparera son déshonneur par le mariage : espérance qui augmente encore sa dégradation. Je me dis en moi-même : grâces soient rendues a Shakspeare de nous avoir | montré Isabelle préférant voir mourir mille frères que M soumettre à une pareille honte!
REMARQUES
En même temps, bien que Mesure pour Me-
sandra comme conception poétique, la première de ces pièces n'est pas la plus irréprochable du théâtre de Shakspeare; et quant à la probabilité des incidens, elle souffre par sa comparaison avec la dernière. Whetstone est conséquent et dans les limites du vraisemblable, quand il dénoue et couronne l'intrigue par l'arrivée du roi de Hongrie et de Bohème dans la ville de Julio, et par la sentence qu'il porte contre le gouverneur qui le représente ; mais qu'est-ce qui a pu amener Shakspeare à faire nommer au duc, Angelo pour son vice-roi temporaire , alors qu'il connaît l'indigne traitement que celui-ci a fait subir à sa fiancée Marianne? En outre, le moyen que le duc emploie pour n'être point découvert par ses sujets les plus intimes et perses courtisans, en prenant le déguisement d'un moine , se fait , pour ne rien dire de plus, très difficilement adopter par notre imagination.
J'ai cependant déjà dit que, si vous présentez à notre imagination une histoire qui lui plaise , cette faculté de l ame n'éprouve point de sévères scrupules qui l'empêchent d'y croire. Les lecteurs de Mesure pour Mesure doivent décider ce point pour eux-mêmes. Si la pièce leur donne beaucoup de plaisir, ils pardonneront beaucoup des improbabilités qui s'y trouvent. Dans le drame, comme dans les conversations enjouées de la vie ordinaire, nous pardonnons à un homme qui nous conte des anecdotes évidemment fausses, pourvu qu'elles le soient très évidemment et qu'elles excitent notre rire. En même temps nous devons reconnaître que Shakspeare, dans Mesure pour M csure, exagère un peu trop le droit qu'il a de pécher contre la vraisemblance.
La tragédie d'OTHEixo (1604) paratt évidemment avoir été largement puisée , pour le plan et les incidens, à la septième nouvelle de la troisième décade de TUecatommithi do
SI R LA VIE IiT LES OIVIIAGES DE SHAKSPEARE.
lion (1), dit que les personnages de Desdemona , de Jago et de Cassio sont tirés de Cinthio avec à peine une ombre de différence. Quant au Cassio de Shakspeare, c'est un homme ordinaire et d'un bon naturel , dont le portrait ne serait rien s'il n'était placé dans un aussi magnifique tableau que celui de notre poète, en sorte que je m'épargnerai la peine de rechercher à quel point H est semblable ou non au capitaine cypriote, son original prétendu ; mais le personnage de Desdemona n'est pas emprunte à Cinthio. \a Desdemona de la nouvelle italienne se dégrade par l'ac- «osation qu'elle porte en disant que Mores étaient naturellement portés à la colère et à la soif de 4a vengeance pour le moindre déplaisir ; elle est la même quant au sexe et à l'honneur, et se trouve dans les mêmes circonstances ; mais elle n'est point la douce Desdemona de Shakspeare : l'héroïne de notre poète, au lieu d'être empruntée à Cinthio, avec à peine une ombre de différence, n'est empruntée à personne au monde.
L'on peut dire la même chose de Jago. Le traître delà nouvelle agit principalement d'après le soupçon où il est que le More a eu des relations avec sa femme. Shakspeare a Tait allusion à une pareille circonstance dans la scène III. acte I, de sa tragédie, quand il met dans la bouche de Jago qu'il courait un bruit sot Ja trop grande intimité qui aurait existé entre Othello et sa femme ; mais le scélérat montre par ses propres expressions qu'il ne croyait pas à ce bruit. Sa haine contre Othello est fondée sur le renversement de son espérance d'avancement, et ni à l'approche ni au milieu du dénoûment, nous n'avons la moindre idée que Jago ait pu être poussé par un motif aussi pardonnable que la jalousie conjugale. En outre, la fourberie et l'intelligence du traître du poète, et de celui du nouvelliste , sont différentes au delà de toute comparaison. Entre
vol. n, p. !
le More de Cinthio et celui de Shakspeare, Il est encore plus inutile d'établir une comparaison : le premier tue sa femme en la frappant avec un sac de sable, et s'efforce de détourner les soupçons en brisant une poutre du plafond et en la plaçant de manière à faire croire qu'elle était tombée par accident. Dans la nouvelle, le More est arrêté, emmené à Venise, mis à la question, et puis assassiné : ce n'est point là le More de Venise de Shakspeare.
Certains prétendent que Jago est un personnage trop scélérat pour être naturel ; mais ces critiques sont de pauvres juges de la nature humaine. Fletcher de Saltoun a dit qu'il y a plus d'un brave soldat qui n'a jamais manié une épée ; do même il y a plus d'un Jago qui n'a jamais commis de meurtre. L'espmt ccltivë de Jago et sa haute intelligence , finissant heureusement par sa propre destruction , étaient aussi nécessaires pour la morale de la pièce que pour soutenir le rôle élevé d'Othello; car nous aurions méprisé le More, s'il eût été trompé par un scélérat moins consommé que r honnête Jago. Ce dernier est un personnage réel , et la vérité philosophique de cette tragédie la rend terrible à lire, malgré sa belle poésie. Pourquoi Aristote a-t-îl dit que la tragédie purifie les passions ? Car notre dernier désir, notre dernière espérance, en lisant Othello, est que le traître Jago soit bien torturé.
Ce drame, à lui seul , eût immortalisé un poète, quel qu'il fût ; maintenant que devonsnous penser de Shakspeare, puisque nous pouvons hésiter à déclarer Othello la meilleure de ses pièces? Cependant, il n'en existe aucune qui lui soit supérieure dans son propre théâtre, ni qui puisse rivaliser avec elle dans aucun autre. Le More est à la fois la peinture du caractère humain la plus complexe et la plus étonnante, et cependant la plus intelligible que la action ait jamais produite. Sa grandeur
Othello à cause de cela ; nous ne pouvons nous
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figurer son air que majestoeux , et sa physionomie que bienveillante. Le prince indien, Rainoon Roy, qui charma tout le monde à Ixmdrcs, il y a quelques années, et qui mourut à notre grand regret , était le seul être virant qui , à mes yeux , ait approché de l'idée que je me suis faite de l'air d'Othello. Mais le More avait été élevé dans la barbarie, et bien que sa nature douce et le commerce d'un monde plus civilisé eussent combattu et dompté les habitudes à demi sauvages de ce premier état, cependant ces habitudes à la fin éclatèrent et prirent le dessus dans ses momens de jalousie. Ce n'est pas un homme naturellement jaloux ; mais une fois qu'il l'est devenu , il retourne à l'état sauvage, et devient aussi terrible qu'il avait été tendre auparavant. Cependant ce contraste dans sa conduite n'est pas une métamorphose à la façon de celles d'Ovide, mais une transition ménagée avec tant de vraisemblance qu elle semble inévitable; néanmoins, ce que ce changement a de naturel n'est un obstacle ni à notre terreur ni à notre pitié; au contraire, la douceur de son caractère avant sa chute est le cours paisible et lent d'un ruisseau avant sa cataracte ; et les dispositions de douceur dont il a fait preuve jusqu'alors, brillent comme un beau jour d'automne , qui contraste avec la tempête et le tonnerre de son déclin.
Les terreurs de la tempête sont aussi rendues plus frappantes à notre imagination par la douceur de Desdemona , qui en est la victime. Un seul symptôme de colère eût paru dans cette martyre si digne d'amour, que notre sympathie pour elle eût été mise en danger; mais Shakspeare savait trop bien ce qu'il y avait à Taire.
Le Roi Lear (1605). Une pièce intitulée : the True Chronicle Historié o/'King Learc and àm Three Daughter» (la véritable Chronique et Histoire du Roi I>ear et de ses trois Filles), fut enregistrée a l'hôtel des libraires en 1594 ; le nom de l'auteur est in-
connu. Comme ce premier Roi Lear fut en possession de la scène pendant plusieurs années , il ne serait point permis de douter que Shakspeare ne l'ait vu , si même il n'y avait pas des passages semblables qui prouvent qu'il en tira quelques idées. M. Skottowe prétend que notre poète puisa aussi des matériaux dans une ancienne ballade sur le même sujet, qu'il regarde comme écrite antérieurement au Roi Lear de Shakspeare ; mais la date de cette ancienne ballade est entièrement inconnue, et la certitude de M. Skottowe est tout au plus une conjecture. Il est mieux fondé en cherchant à prouver que notre poète tira les personnages de Glocester et d'Edgar de l'histoire du roi de Paphlagonie, fansY Arcatlie, de Sir Philip Sydney.
L'ancienne tragédie est simple et touchante. 11 y a une scène entière (la rencontre de Cordélia avec son père dans une forêt solitaire) que je n'ai pu lire, avec le Roi Lear de Shakspeare dans ma mémoire et dans mon cœur, sans me sentir presque les larmes aux yeux. l.e Roi Lear qui précéda celui de notre poète est une tragédie intéressante ; cependant celle-là , bien qu'elle ait précédé l'autre, n'en est point le prototype, et les qualités moins brillantes qu'on y remarque nous montrent le vaste espace qui sépare un talent reeemmandable d'une inspiration supérieure. Les deux Lear n'ont rien de commun, sinon la faiblesse de l'Age, la bonté générale du cœur, le titre de roi et les infortunes. Le Lear antéshakspearien est un vieillard patient et simple qui supporte ses chagrins avec beaucoup de résignation , jusqu'à ce que Cordélia arrive avec le roi de France , son époux , et replace son père sur le trône de Bretagne. Le I^car de Shakspeare présente le plus terrible tableau qui fut jamais imaginé delà faiblesse du vieil âge, contrastant avec la force du désespoir. La naissance de la folle de Lear, la conscience où il est qu'elle approche, les progrès et le paroxisme de cet état , sont des études instructives pour celui qui examine philc-
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSPEARE
iltij
sophiqucment les aberrations de l'esprit hu- [ naturellement porté à la bonté t est montré à
main. \m rencontre de Lear, d'Edgar et du fou, et le mélange, dans cette scène, de la folie réelle avec la folie feinte, est un des traits les plus parfaits deShakspcarc, et ses critiques les plus ordinaires manquent rarement de le faire remarquer.
Dans l'ancienne pièce, Lear a un ami , nomme Perillus, qui excite notre intérêt, mais non pas aussi profondément que Kent , dans le drame tout à la fois plus moderne et plus beau. Mais indépendamment de la création d'un nouveau Lear par Shakspeare, ce poète a fait une nouvelle tragédie de l'ancienne, par une entière originalité dans la spirituelle peinture de ses personnages. Dans les rôles des deux dis de Glocestcr, le bienfaisant Edgar et le bâtard Edmond, il a créé une seconde intrigue qui est aussi habilement que naturellement entremêlée avec l'intrigue principale. Enfin partout où Shakspeare travaille avec de vieux matériaux , tous trouverez qu'il n'essuie pas de l'or souillé de poussière, mais qu'il extrait de l'or de la poussière où personne, si ce n'est lui, n'eût trouvé le moindre filon de ce métal.
Macbeth (1606). La critique éclairée et l'opinion universelle ont si complètement mis le sceau de la célébrité sur cette tragédie qu'elle subsistera autant que notre langue, comme un monument du génie anglais. Que dis-je ? elle survivra a la forme présente de notre langage, et parlera aux générations futures dans les parties de la terre qui sont encore inhabitées. Aucun écrivain, sur aucun théâtre national , en mettant même en ligne de compte celui de la Grèce , n'a amalgamé d'une manière plus étonnante le naturel et le surnaturel (ou rendu les effets de la vérité plus terribles par leurs ombres superstitieuses) que ne l'a fait Shaspeare, dans sa tragédie de Macbeth. Le progrès de Macbeth dans le crime est une leçon d'anatomie physiologique sans terme de comparaison. Le cœur d'un homme,
découvert de manière a nous apprendre par quelles routes de ce cœur le Tenin du crime a trouvé son chemin pour en chasser un sang innocent. Sans doute il y a dans les actions de Macbeth une apparence de nécessité superstitieuse ; et le lecteur superficiel pourrait dire que les sorcières ne se bornèrent pas à exciter Macbeth à assassiner Duncan , mais qu'elles lo mirent dans la nécessité de le faire. Cependant il n'en est pas ainsi; car Shakspeare a trouvé moyen de présenter l'apparence terrible d'une action surnaturelle sur l'esprit de Macbeth, et néanmoins de lui laisser visiblement son libre arbitre et d'en faire un criminel volontaire. Si nous pouvions nous imaginer Macbeth conjurant les sorcières pour les faire reparaître la veille de sa mort , qui est inévitable, et les accusant de lui avoir fait assassiner Duncan, elle» pourraient très bien dire .«Nous ne vous avons obligé à commettre aucun acte de ce genre ; nous vous avons seulement prédit ce qui arriverait, même si vous n'eussiez point assassiné Duncan f c'est-à-dire que vous seriez roi d'Ecosse. Mais vous fûtes trop pressé. Vous ne fîtes point attention que, si la prophétie était vraie , vous n'aviez point à vous occuper d'amener son accomplissement ; mais vous aviez une femme, une belle femme qui vous poussa à commettre le meurtre. » Si les sorcières avaient tenu ce langage, il y aurait eu su-
! jet dans la tragédie elle-même a les en exclure ; car Macbeth se dit positivement à lui-même : « Si cela est ainsi décidé, il faut que cela soit, et il n'y a aucune nécessité à moi de me mêler de l'affaire. »
Jules-César (1607). Shakspeare avait produit des merveilles en traitant des sujets romanesques ; mais il n'avait que médiocrement réussi dans la première partie de sa carrière en mettant en œuvre une donnée dramatique qui lui Tint de Piaule , par le canal d'une traduction. Je me hasarde à ajouter qu'il ne fut pas éminemment heureux dans
xWiij REMARQUES
■on Troiim el Creuida, en sorte qu'un lecteur, qui eût ignoré ce qui arriva depuis, eût mérité d'être pardonné pour avoir craint qu'il parût, dans les sujets classiques, comme Samson, privé de ses cheveux. Mais de ses quatre drames classiques, trois, savoir : Juies César, Antoine et CUopàtre, et C ortolan, sont si parfaits que Ton peut dire qu'il est à son aise dans l'histoire romaine aussi bien que dans l'histoire romanesque. U avait déjà montré, dans ses allusions à la mythologie païenne, qu'il s'était imprégné de son parfum le plus doux, distillé non par une étude pénible et à l'école, mais par le feu de son génie ; mais t maintenant qu'il était dans toute la maturité de son esprit, il pouvait emprunter aux anciens plus que la fleur et le parfum de leur mythologie. 11 porta les yeux du philosophe et du poète sur les pages de l'histoire classique ; il distingua les personnages qu'elle présente, avec la lumière de la philosophie ; et il fit rayonner la vérité sans empiéter sur ses formes solides avec les couleurs de l'imagination. Qu'est-ce que Brutus, le héros réel de la tragédie , sinon le véritable Brutus de Plutarque, resté le même dans sa substance, bien que sanctifié par la poésie aux yeux de l'imagination? Portia est-elle autre chose? Pour le tableau de ce couple , à la fois auguste et tendre, la nature humaine aussi bien que la dignité conjugale sont redevables à Sbakspeare. Brutus et Portia ont une querelle passagère, sans doute; mais c'est comme une note discordante dans une musique parfaite : elle augmente l'harmonie. C'est lorsque Brutus dit :
Yoo are iodeed my ira* and honourable wifa; Ai dear to me , m ara the ruddy drops n«i Yisit mysadbeariO).
Vous été» réellement mi Adèle et honorable é|»otiM , Et voua m'êtes aussi chère que les gouitea rougcaire*
qu'il y t une teinte plus prononcée de philosophie dans les derniers drames de Shakspeare, qui sont classiques , que dans les
premiers, qui sont romantiques. Par ses drames classiques, j'entends ces trois grandes pièces : Jules-César, Antoine et Cléopdtrs , et C ortolan; car Timon ne peut être compte parmi ses chefs-d'œuvre. On ne saurait nier qu'il déploie dans les rôles de Juliette et d'Hamlet une grande connaissance du cœur humain ; mais Juliette* bien que ce soit un être plus aimable que Qéopâtre, n'est cependant pas une peinture aussi finie et aussi indiciblement subtile que l'est l'enchanteresse de l'Égyptc. La philosophie qui éclaire Hamlet a ( peut-être en raison de ce que le héros n'est jamais entièrement dans ou hors de son bon sens) un certain vague et une obscurité bien diflërens du regard perçant et assuré que Shakspeare plonge dans l'ame humaine, et qui se fait remarquer dans les drames classiques que j'ai nommés. J'attribue cette différence, non pas à l'influence des sujets classiques ou non , mais à la maturité plus avancée de l'esprit du poète.
Il résulte évidemment de la scène par laquelle s'ouvre Jules-César, que Shakspeare, même en traitant des sujets tirés de l'histoire ancienne, se moquait de la crainte qu'ont les classiques de mettre le grotesque en juxtaposition avec le sublime. Après les plaisanteries d'un bas comique, de l'insolent savetier, l'éloquence du tribun romain, Marullus, jaillit comme une pyramide de feu :
Je ne puis , en somme, m'empêcher de re- (f ) fulius Casar, acl il, k. i. F. M.
ACT I. — SCENE I. - ROME. — A Slntt. . Enur FLAVIUS , MARULLUS. and a ralblc of CUUcnt. raviva.
Heoce ; home , you idle créatures , gel you home :
Is thta a boliday ? Whal know je not,
Being mechaokal , you ougbl not lo walk
Upon a labourtng day, vilkont the sigo
Of yoor profession? — apeak , whal Inde art thom
Wiy, air, a cirpcnler.
Where is thy leai
mat; (.lu*.
rrn spron and thy rotor
>V hal dost ibou wilh ihy beM apparel on ) You , air, whal trade ara you >
SI R LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSl'E ARE.
Bot «lut art tbou ? answer me dirccuy.
coma.
A trade , »ir, thatl bope I may vue wlib a sefe conscience whicbl is iodced, sir, t menuer of bad soles.
couin.
Truly , etr, in respect of a fine woriunao I am but , as jou would saj , a cobblrr.
BUEULLOa.
COIBLia.
Hay, I beeeoeh you , sir, t* nol ont wilh me , Yet if yen be ont, air, 1 can roeud you.
M*atLLD8.
Wbal tneanest thon by that ? Mendmel Ommi saocy (eflov. Why, sir, eobble you.
n.*vres.
Thou art a eobbler, art thou ?
couac aa.
Troly, tir, ail tbat I lire by is wilh the awl. I am, indeed, sir , a surgeon u> otd ahoes ; wben Ibey are in great danger, I recorer dieas. As nroper m en as ever trode upon ueat's leaiber, bave gone upoa my haodywork.
rviTtes.
But vherefore art not in thy sbop to-day ? Why dosi thou lead thèse meo about the streeta ?