‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 100 sur 689 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

nom de tous les dieux ensemble, de quelle substance se nourrit donc ce César, pour s'être accru à cette hauteur? Siècle, tu es diffamé. Rome, tu as perdu la semence des grands hommes. Quel âge écoulé depuis l'antique déluge n'a dû sa renommée qu'à un homme ? Quand fut-il jamais dit, en parlant de Rome, que la vaste enceinte de ses mars n'embrassait qu'un seul homme? Oh! vous et moi , nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut jadis un firutus qui eût autant aimé voir l'éternel démon des enfers intronisé dans Rome, que d'y

BRITL'S.

Que tu m'aimes, Cassius , je n'en doute point. L'objet où tu veux m'amener, j'y ai porté ma vue. Ce que j'en ai pensé , et ce que je pense du temps présent , je le développerai dans la suite. Pour ce moment , si l'amitié a le droit de t'en prier, je ne voudrais pas être pressé davantage. Ce que tu m'as dit, je F examinerai Ce que tu as à me dire encore, je Fécouterai avec patience; et je ménagerai un jour convenable où je pourrai t'entendre et te répondre sur ces grands objets. Jusque là, mon noble ami , réfléchis bien à ceci : Bratus aimerait mieux être un obscur villageois, que de se compter pour un enfant de Rome aux dures dont la crise présente nous menace,

CASSIUS

Je vois avec joie que mes faible du moins fait jaillir cette étincelle de l'i

(Kaotra téfj *t*c ton oonégt.) BRCTCS.

Les jeux sont terminés ; César revient.

CASSIUS

Quand fls passeront près de nous, tire Casca par sa robe; et il te racontera dans son style rustique tout ce qui s'est aujourd'hui passé de remarquable.

BRUTUS

Oui , je le ferai. Mais regarde, Cassius ! les rougeurs de la colère enflamment le front de César ; et toute sa suite a l'air d'un cortège maltraité. Les joues de Calphurnia sont pâles ; Cicéron parait effaré: il a ces yeux flamboyans que nous lui Times dans les débats au Capitale, quand il fut contredit en face par quelques sénateurs.

Casca nous dira de quoi il s'agit.

Antoine!

César?

CÉSAR

CESAR

Que j'aie toujours autour de moi des hommes charnus et frais, de ces hommes au teint fleuri , et qui dorment les nuits. Ce Cassius , là-bas , a un visage hâve et décharné. Il pense trop. De tels hommes sont dangereux.

ANTOINE

Ne le crains pas, César ; il n'est pas dangereux. C'est un noble Romain, et bien intentionné.

CÉSAR

Je lui voudrais plus d'embonpoint ; mais je ne le crains pas. Cependant, si César étaitcapable de crainte, je ne connais point d'homme que je voulusse éviter avec autant de soin que ce grêle Cassius. II lit beaucoup. Il est grand observateur; et , au travers de leurs actions, Q épie le cœur des hommes. U n'a point, comme toi , le goût des spectacles et des jeux, Antoine; jamais on ne le voit prêter l'oreille à la musique. Rarement il sourit , ou , dans son sourire , il semble avoir pitié de lui-même et mépriser sa raison , qui s'est laissé aller à la faiblesse de sourire. Les hommes de ce caractère n'ont jamais le coeur à Taise tant qu'ils en voient un autre plus grand qu'eux ; et voilà ce qui les rend si dangereux. Je te dis ce qu'on pourrait craindre , plutôt que ce que je crains ; car je suis toujours César. Passe à ma droite, cette oreille est dure, et dis-moi franchement ce que tu penses de lui.

.'.dr^â.uiO

CASCA

Vous m'arrêtez par le me parler?

BRUTL'S.

Oui, Casca : dis-nous, que s'est-il donc passé aujourd'hui , que César a le front sombre?

Quoi! vous étiez à sa suite ; n'y étiez-vous pas ?

BRUTUS

Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s'est passé.

CASCA

Eh bien, sur la place, on lui a offert une couronne , et à l'offre de cette couronne , il l'a repous-

JULES CÉSAR

sée ainsi, du revers de la main. Alors le peuple a fait une acclamation.

BRUTES

Et le second cri , quelle en était la cause?

CASCA

La même.

CASSIUS

Mais il y a eu trois acclamations. Pourquoi la dernière ?

CASCA

Pour la même raison encore.

BRUTCS.

Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois?

CASCA

Eh ! sans doute ; et trois fois il l'a repoussée, mais plus doucement à la seconde, et plus doucement encore à la troisième. Et à chacun de ses refus, mes honnêtes voisins poussaient un cri de

CASSIUS

Qui lui offrait la couronne?

CASCA

Qui? Antoine.

BRUTUS

Dis-nous : de quelle manière l'a-t-il offerte, cherCasca?

CASCA

De quelle manière? Que je meure, si je puis vous le dire. C'était une farce pure, je ne daignais pas y faire attention. J'ai vu Marc-Antoine lui

présenter une couronne Ce n'était point une

couronne d'appareil, mais un simple cercle, une

forme de couronne Et , comme je vous l'ai dit,

il l'a repoussée une fois. Mais malgré son geste, j'ai dans l'idée qu'il eût bien désiré la prendre. — Alors 0 la lui offre encore. — 11 la refuse encore; — mais j'ai toujours dans l'idée que ses doigts ne s'en détachaient qu'à regret. — 11 la lui offre de nouveau pour la troisième fois. — La troisième fois encore il l'a repoussée , et à chacun de ses refus éclataient les voix de la populace transportée de joie ; ils applaudissaient de leurs mains tailladées : ils faisaient voler leurs bonnets trempés de sueur; tant de flots d'un air malsain ^exhalaient de leurs bouches béantes , que César en a presque été suffoqué. Il s'est évanoui , il est tombé. Pour moi je n'ose rire, de crainte, en ouvrant la bouche, de respirer le mauvais air.

CASsms.

Mais arrête, je te prie. Quoi! César s'est évanoui?

CASCA

Il est tombé au milieu de la place , la bouche écumante et sans voix.

BBUTUS.

Cela n'est point surprenant. César est sujet à ce mai qui terrasse.

CASSIUS

Non, ce n'est point César ; c'est vous, c'est moi et l'honnête Casca , qui sommes atteints du mal qui terrasse l'homme.

CASCA

Je ne sais ce que vous entendez par là, mais il est certain que César est tombé. Si ce peuple couvert de haillons ne l'a pas applaudi et sifflé, selon que sa conduite lui plaisait ou déplaisait, comme U en use pour les acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un homme vrai.

BRUTUS

Qu'a-t-il dit en reprenant ses sens?

CASCA

Oh ! même avant de s'évanouir , quand il a vu ce ramas de plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait la couronne, le voilà qui rouvre sa robe, et offre sa gorge nue à leurs coups. Que n'étais-je un de ces artisans! si je ne l'avais pris au mot, je veux descendre aux enfers parmi les lâches ! Et alors il est tombé. Lorsqu'il est revenu à lui , il a dit : « Que s'il avait fait ou dit quelque chose de » déplacé, il priait la majesté du peuple de l'attri- » buer à son infirmité. » Trois ou quatre courtisanes autour de moi se sont écriées : « Hélas! la » lionne amc! » Elles lui ont pardonné de tout leur cœur ; mais quel cas faire de pareils suffrages ? César eût égorgé leurs mères, qu'elles en auraient dit autant.

BRUTUS

Et c'est après cela qu'il s'est retiré si chagrin? CASCA.

Oui.

CASSIUS

Cicéron n'a-t-il point parlé ?

CASCA

Il a parlé en grec.

Et quel était son objet?

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