SCÈNE ir. soi
BRUTES
Moi, non.
CASSIUS
AUcz-y, Brutus.
BRUTUS
Je n'aime point les jeux. Je ne me sens pas tout à fait cette humeur vive et folâtre qui anime Antoine. Que je ne vous empêche pas, Cassius, de suivre vos goûts; je vais vous laisser.
CASSIUS
Brutus, je vous observe depuis quelque temps: je ne trouve plus dans vos regards cet air affectueux, ces marques de tendresse que j'avais coutume d'en recevoir; vous n'accordez plus qu'une main- froide et étrangère à votre ami qui vous chérit.
BRUTUS
Ne t'y trompe point, Cassius; si mon front a paru plus sombre, ce changement dans ma personne ne regarde que moi seul. Depuis quelque temps, je suis agité de pensées et d'affections contraires, d'idées qui n'ont de rapport qu'à moi. II eu rejaillit peut-être quelque altération dans mes manières ; mais que pour cela mes bons amis ne soient point alarmés, et dans ce nombre, je te compte, Cassius ; ne vois rien de plus dans celte négligence, sinon que le pauvre Brutus, en guerre avec lui-même, oublie de donner des signes de sa tendresse aux autres hommes.
Je me suis donc bien mépris, Brutus, sur ce qui affectait ton ame ; et mon erreur m'a fait ensevelir dans mon sein d'importantes méditations, des pensées profondes. — Dis-moi, cher Brutus» peux-tu voir les traits de ton visage ?
BRUTUS
Non; car l'œil ne peut se voir lui-même sans un objet qui le réfléchisse.
CASSIUS
Cela est vrai, et voilà ce qu'on déplore amèrement, Brutus, que tu n'aies pas un miroir qui réfléchisse dans tes yeux tes vertus cachées, et qui te rende visible ton image. Souvent dans des lieux où se trouvaient les plus grands citoyens de Rome, excepté cet immortel César, je les ai entendus s'entretenir de Brutus. Gémissant sous le joug qui opprime cet âge, ils souhaitaient que le noble Brutus eût des yeux pour se voir.
BRUTUS
Dans quels écueils voudrais-lu m'entraînera
( jKsins. en me pressant de chercher en moimême un mérite qui n'est pas?
CASSIUS
Brûlas , prépare-toi donc à m'écouter ; et puisque tu ne peux te voir sans le secours d'un autre, moi , je te servirai de miroir : je veux sans flatterie découvrir à ta vue ces traits de ton ame que tu ne connais pas encore; et ne conçois de moi nulle défiance, vertueux Brutus: quand tu me verras jouer le rôle d'un bouffon public, et offrir à tout venant ma prodigue amitié dans des protestations banales; si tu apprends que je flatte en rampant, que j'étouffe de caresses des hommes que je déchire ensuite; ou que , dans les festins , mon cœur se prostitue à toute la bande des convives, alors regarde-moi comme un homme dangereux.
(On «nteod â« loin dï» twmpottw, d *n« «crltm«tion générale.) BRUTUS.
Qu'annonce cette acclamation? Je crains que ce peuple n'adopte César pour son roi.
CASSIUS
Oui , tu le crains? — Je dois donc penser que tu ne voudrais pas qu'il le fût,
BRUTUS
Je ne le voudrais pas , Cassius ; cependant je l'aime sincèrement. — Mais pourquoi m'arrêtestu ici si long-temps? Quel est le secret que tu veux me confier? Si c'en est nn qui intéresse le bien public, place à mes yeux, l'honneur d'un côté, la mort de l'autre ; et j'envisagerai la mort d'un œil indifférent : car les dieux me soient propices, comme- il est vrai que j'aime le nom de l'honneur, plus que je ne crains la mort.
CASSIUS
Je vois cette vertu dans ton ame, comme je connais l'aimable douceur des traits de ton visage. Eh bien ! l'honneur est le sujet dont je veux t'entretenir. Je ne puis dire ce que toi et les autres hommes pensent de la vie ; mais pour moi, j'estimerais autant ne pas être , que de vivre pour me courber dans le respect devant un être semblable a mol Je suis né libre comme César; tu es né libre comme lui. L'âge a développé en nous la même force ; tous deux nous pouvons aussi bien que lui soutenir la rigueur des hivers. — Dans un jour de tempête, où le Tibre en colère faisait la guerre à ses rivages, César me dit : « Oses-tu,
• Cassius, t'élancer avec moi dans ces flots irrités,
• nager jusqu'à ce but lointain? » — Il parlait en-
CÉSAR
core. .. vêtu comme fêtais, je fendais déjà le fleuve, en le sommant de me suivre ; en effet , il me suivit. Le torrent rugissait ; nous le battions de nos muscles nerveux , rejetant des deux côtés les vagues, et luttant contre elles avec des cœurs rivaux. Mais avant que nous eussions atteiot le but marqué, César s'écrie : • Secours-moi, Cassius, ou je péris. > Mol, comme Énée notre grand ancêtre, emportant le vieux Ancbise sur son épaule, le sauva des flammes de Troie, j'arrachai aux flots du Tibre César périssant Et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu ! et Cassius ne sera qu'une créature abjecte! et il faudra qu'il abaisse son front jusqu'à terre, si César en passant daigne seulement incliner la tête! — En Espagne , il fut saisi de la fièvre : tant que l'accès était sur lui , je remarquais comme il tremblait; oui , ce dieu tremblait : la pâleur de la crainte était sur ses lèvres; et ce même œil, dont le regard imprime la terreur au monde . avait perdu son éclat Je l'entendis gémir; et cette voix, qui commande aux Romains de l'écouter et de déposer ses paroles dans leurs annales, criait : « Hélas! Titinius, donne-moi à boire, • comme nne faible femmelette. Vous, dieux! ce qui me confond d'étonnement , c'est qu'un athlète si débile s'élance dans la lice où se dispute le majestueux univers, et seul remporte la palme.
(Cm Aeoodt iccUwaUoo. Le* intiraa«a« rccomiMocant.)
Encore une acclamation ! Sans doute ces applaudissemens annoncent de nouveaux honneurs qu'on accumule sur la tête de César.
CASSIUS
Eh quoi ! Romain , il enjambe l'univers comme un énorme géant, et nous, pygmées rampans entre ses jambes colossales, nous avançons notre tête, craintifs, et l'œil inquiet., pour trouver à la fin d'ignominieux tombeaux. Il est des temps où les hommes deviennent les maîtres de leurs destins. Et si nous sommes esclaves, la faute, cher Brutus, n'en est pas dans nos étoiles; elle est en nous-mêmes. Brutus! César! Qu'y a-t-il donc dans ce César? Pourquoi ce nom serait-il prononcé avec plus de pompe que le vôtre? Traces-Ies ensemble, le vôtre paraît aussi noble. Prononcez-les, il est aussi sonore. Tous deux: dans la balance auront un égal poids ; et les mânes conjurés par ces noms, apparaîtront au sort de Brutus, aussitôt qu'au son de César. Au