ACTE I. SCENE I
ou qnelr* eitojww do Vérone , PREMIER CITOYEN.
Vos hallebardes , vos massues , vos pertuisanes. Frappons, donnons sur eux , tombons sur les Capulet, tombons sur les Montaigu.
(Entrent le Tient Capulet en robe , et ta femme.} CAPULET.
Quel est ce bruit? Donnez-moi ma longue épée.
LADY CAPULET
^ épée î Des béquilles plutôt pour souvos pas cbancelans.
CAPULET
Mon épée? vous dis-je : j'aperçois le vieux Montaigu. Il agite la sienne, et la fait siffler dans l'air pour me braver.
(Entrent le TiemMonUlp et it femme.) MONTAIGU.
C'est toi , lâche Capulet? —Ne me retenez pas, laissez-moi en liberté.
LADY MONTAIGU
Yous ne ferez pas un seul pas pour vous exposer aux coups de votre ennemi.
(Entre Je prince ttec t* iclw.)
LE PRINCE
Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs de ces armes , que vous souillez du sang de
vos concitoyens Quoi! ils n'obéiront pas à ma
voix? Holà! vous, hommes changés en bêtes féroces, qui ne vous lassez pas d'éteindre votre rage funeste dans les flots d'un sang issu de vos veines f sous peine des supplices , jetez ces armes de vos mains sanglantes; ces armes n'ont pas été forgées pour cet usage : écoutez la sentence de votre prince irrité.
Déjà trois discordes civiles, nées d'une vaine parole , ont , par vous , vieux Capulet, par vous , Montaigu , troublé la tranquillité de notre ville ; et trois fois, pour séparer vos haines invétérées ,
fois, sons peine de mort, que tous te retirent.
(Ton» «orient. Cepjiul Mil le prince J MONTAIGU.
Qui donc a rallumé de nouveau cette ancienne querelle? Répondez, mon neveu, y étiez- vous, lorsqu'elle a commencé?
BENVOLIO.
Les domestiques de votre ennemi et les vôtres étaient déjà ici, et se battaient vivement avant que je sois arrivé; j'ai tiré l'épée pour les séparer. Dans l'instant survient le violent Tybalt, l'épée nue , qu'il agitait autour de sa tête , me provoquant par ses défis ; tandis que nous nouv portions des coups réciproques , les deux partis grossissaient par la foule des survenans , et l'on combattait des deux parts , lorsque enfin a paru le prince, qui les a séparés.
LADY MONTAIGU
Où est Romeo? L'avez-vous vu aujourd'hui? Je suis bien aise qu'il ne se soit pas trouvé à cette
Ce matin , madame , une heure avant que le soleil montrât sa face adorée aux portes d'or de l'orient , l'inquiétude de mon âme m'a chassé de nia demeure. Je suis venu errer dans le bocage de sycomores qui bordent , au couchant , les remparts de la ville. Dans cette promenade matinale, j'ai aperçu votre fils. Aussitôt j'ai tourné mes pas vers lui; niais lui, il m'évitait, et je l'ai vu se glissant dans l'épaisseur du bois. Moi , jugeant des affections de sou cœur par celles du mien , et sachant que les hommes ne sont jamais plus occupés que lorsqu'ils cherchent le plus la solitude, j'ai suivi mon penchant en cessant de suivre ses traces, et j'ai évité avec plaisir un homme qui semblait en avoir à m'éviter de même.
MONTAIGU
On l'a vu plus d'une fois devancer l'aurore dans vfciirds de Vérone ont dépouillé les graves ! cette promenade, mêlant ses larmes à la rosée du
ornemens qui conviennent à leur âge , et ont armé
elles.
leurs mains décrépites d'épées aussi vieilles qu'< et rongées par la rouille d'une longue paix. Si jamais vous troublez encore le repos de nos rues , vos têtes paieront pour la paix violée. Qu'en ce moment tous se retirent Vous , Capulet , suivezmoi, et vous, Montaigu vous vous rendrez ce soir à notre cour de justice; vous apprendrez la mes intentions sur cette rixe. Encore une
malin , et poussant dans les airs de profonds soupirs; mais toujours, dès que le soleil, qui réjouit tous les êtres , commençait à ouvrir les rideaux du lit de l'aurore, aussitôt, fuyant ses rayons, mon triste fils rentre furtivement à la maison , et là s'emprisonne seul dans son appartement, ferme les fenêtres au jour naissant, et, repoussant de toutes parts la lumière, il se forme autour de lui une seconde nuit. Cette humeur deviendra wàn,
ta
ROMEO IT JULIETTE
et funeste , si un bon conseil n'en tarit la source.
BENVOLIO.
Non noble oncle , en connaissez-vous la cause?
MONT AIGU
Je ne la connais point, ni n'ai pu encore l'apprendre de lui.
BENVOLIO.
Avez-vous employé quelques moyens pour le faire parler?
M ONT AIGU
Je l'ai importuné des instances de ma tendresse, je l'ai fait soUiciter par nombre de mes amis; mais il est le seul confident de ses sentimens : j'ignore s'il s'en fait à lui-même l'aveu sincère. Il est si secret, si renfermé, qu'il échappe à toutes les recherches. Son cœur, impénétrable à la rue, ressemble au bouton de rose que ronge un ver caché, avant que ses jeunes feuilles, s'ouvrant aux douces haleines de l'air, épanouissent toute sa beauté aux rayons du soleil
S'il nous était possible de pénétrer la cause de sa mélancolie, nous porterions remède a son mal aussitôt qu'il nous serait connu.
( Entre Romeo a di»Uof«.)
BENVOLIO.
Voyez, il vient : voud riez-vous vous éloigner? Je veux sonder la cause de sa tristesse; ou j'aurai soq secret, ou j'essuierai bien des refus.
MONT AIGU
Demeure ici après nous : je désire bien que tu puisses réussir à tirer de sa bouche l'aveu de la ▼érité. — Venez, madame, retirons-nous.
(II. «ruai.)
BENVOLIO.
Cher cousin , je te donne le salut du matin.
ROMEO
Quoi! le jour est-il si peu avancé?
BENVOLIO.
Neuf heures viennent de sonner.
ROMEO
Ah ! malheureux que je suis 1 Que les heures tristes paraissent longues! Était-ce mon père que j'ai vu s'éloigner si vite de ce lieu?
BENVOLIO.
C'était lui. — Quel est donc le chagrin qui allonge ainsi les heures de Romeo?
ROMEO
Le chagrin de ne pas posséder l'objet dont la possession ferait couler rapidement mes heures.
BENVOLIO.
Es-tu amoureux ?
ROMEO
D'un amour sans espoir.
BENVOLIO.
Hélas! faut-il que l'amour, qui s'annonce d'abord sous des traits si doux , se montre à l'épreuve un tyran si dur et si cruel !
ROMEO
Hélas! faut-il que l'amour, dont les yeux sont toujours bandés, trouve, sans y voir, le chemin à sa volonté ! — Où dînerons-nous aujourd'hui? — Quel est donc le tumulte dont a retenti cette place?... Mais non, ne t'amuse pas à me le raconter : j'ai tout entendu. — Il y a ici bien des combats à livrer avec la haine ; mais il y en a bien plus encore à soutenir avec l'amour! O amour, que la haine empoisonne ! O haine , où se mêle la tendresse ! — Amour ! étrange sentiment , qui de rien crée tout! Chimère féconde en tourniens! passion vaine et sérieuse ! chaos informe d'illusions brillantes et fortunées! affection indéfinissable , qui soulage et opprime l'ame , l'illumine et l'obscurcit ; brûle et glace , tue et ranime le cœur! Voilà l'amour que je sens : cher Benvolio, n'es-to pas tenté de rire de pitié?
BENVOLIO.
Non, cousin; je le serais plutôt de pleurer.
ROMEO
Bon cœur! pourquoi?
BENVOLIO.
De voir le chagrin dont ton cœur sensible est
oppressé.
ROMEO
Quoi ! tel est le commerce de l'amour. — Mes douleurs demeuraient appesanties dans mon sein ; tu les veux propager en y apportant les tiennes" : l'affection que tu m'as montrée ajoute une peine de plus à ce trop de peine qui est à moi. L'amour est une fumée qu'élève la vapeur des soupirs; libre de s'échapper, c'est un feu qui éclate dans les yeux des amans ; comprimé , une mer nourrie de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? Une folie pleine de réserve, un fiel qui suffoque, une douceur qui conserve. Adieu, mon cousin (1)!
(liront («naller .)
(1) Letourneur a retranché une grande oarlie d« cette
tirade.