‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 157 sur 689 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

Ib9

ton cœur! — Je veux dès ce moment aller I mon père spirituel, implorer son assistance, ses conseils, et lui apprendre mon heureuse fortune.

(Il KwL)

sclm: m.

vu mokisycrb.

Emro FRERE LAURENCE «wc »• eorbcUfc.

FRÈRE LAURENCE

Le matin aux yeux gris sourit sur le front ténébreux de la nuit ; des traits de lumière commencent à blanchir les nuages de l'orient ; la nuit , traînant son manteau semé d'ombres et de rayons, fuit les pas du jour, et , comme un homme dans l'ivresse, elle chancelle et se retire devant les roues enflammées du soleil. Avant que cet astre montre sou œil étiqcelant qui réjouit la nature, avant que ses feux aient séché l'humide rosée, il faut que je remplisse cette corbeille de simples de toute espèce , de plantes envenimées et de fleurs d'un suc précieux. — La terre est la mère et le tombeau de la nature. Nous voyons éclore de son sein une foule de productions diverses , enfans nombreux de sa fécondité. Oh ! quelle puissance réside dans les plantes, les herbes et les pierres! Quelle variété dans leurs propriétés ! Dans tout ce qui vit et croit sur la terre , il n'est rien de si vil qui n'offre quelque bien ; il n'est rien de si bon, de si pariait, qui, détourné de son utile usage, ne dégénère de sa nature primitive, et ne se convertisse en mal. Quelquefois la vertu même se change en vice , lorsqu'elle est mal appliquée , et quelquefois le vice s'ennoblit par des actes de vertu. Dans le jeune calice de cette petite fleur, le poison fait son séjour, et la médecine y trouve sa puissance ; si on la flaire, elle réjouit les sens; si on la goûte , elte tue les sens et le cœur. Ainsi dans le sein de l'homme campent deux ennemis toujours en guerre, la grâce ci la volonté rebelle; dès que ia partie perverse domine et l'emporte , la mort dévore également le sein de l'homme ou de la plante.

(Entr« Romeo.)

Itonjour, père.

Bmedicite ! Quelle toîx me salue avec tant de douceur? — Mon jeune fils, cette visite si matinale suppose une ame troublée. Quel soin t'a chassé sitôt de ton lit? L'inquiétude établit dans les yeux du vieillard, et où veille tude , jamais ne vient le sommeil ; mais dans la couche où s'étend et repose la jeunesse , que n'ont point flétrie les ans , et dont le cerveau est libre et pur, c'est la que le sommeil doré règne et se plaît Ainsi , cet excès de diligence m'annonce que tu es réveillé par quelque trouble ; ou , si je me trompe, il faut donc que notre Romeo ne se soit pas couché cette nuit

ROMEO

Cette dernière conjecture est la vraie ; mais mon repos n'en a été que plus doux.

FRÈRE LAURENCE

Que Dieu pardonne le péché 1 Étais-tu avec Rosalinc?

ROMEO

Avec Rosaline , mon père spirituel? non. J'ai oublié ce nom , et c'est un nom fatal!

FRÈRE LAURENCE

Tu es mon bon fils. Nais où donc as-tu été?

ROMEO

Je n'attendrai pas, pour te le dire, une seconde question. J'ai été au banquet de mon ennemi, et soudain un objet inconnu m'a blessé et a reçu la même blessure. Notre remède à tous les deux réside dans le secours de ton ministère. Je n'ai point de haine dans le cœur, homme saint; car, tu le vois, ma prière implore également le salut de mon ennemi et le mien.

FRÈRE LAURENCE

Parle simplement , mon bon fils , et va droit au but : un aven équivoque rend équivoque le mérite de la confession.

ROMEO

Apprends donc en deux mots que la tendresse de mon cœur est fixée sur la fille du riche Capulet , sur la belle Juliette , et que son amour s'est arrêté sur moi , comme le mien s'est arrêté sur elle ; l'union intime de nos cœurs est déjà formée , et il ne reste plus qu'à nous unir par le saint mariage. En quel lieu et comment nous nous sommes rencontrés; comment nous nous sommes déclaré nossentimens ; comment nous avons fait l'échange de notre amour et de notre foi, je te le racon-

ROMEO ET JULIETTE

terai en détail ; en ce moment, la prière que je te tais, c'est de consentir à nous marier aujourd'hui

FRÈRE LAURENCE

Par saint François, quel étrange changement! Rosaline, que tu aimais si tendrement, est-elle donc sitôt abandonnée? Oui , l'amour des jeunes gens n'est pas dans le cœur, il n'est que dans les yeux. Saint François! que de peines, que de pleurs perdues en vain pour un amour dont tu ne jouiras pas! Que sont devenus les soupirs dont tu importunais ma vieillesse? Tes gémissemens retentissent encore à mon oreille, les traces de tes larmes ne sont pas encore effacées; je les vois encore sur tes joues. Je t'ai vu ne respirer que pour Rosaline , ne languir qu'après elle, et te voilà déjà changé ! Conviens donc avec mot que les femmes sont excusables de succomber, puisque les hommes sont sujets à tant de faiblesse et d'inconstance.

ROMEO

Tu m'as souvent reproché mon amour pour Rosaline.

FRÈRE LAURENCE

L'extravagance de ta passion, mon fils, et non pas ton amour.

ROMEO

Et tu me recommandais de l'étouffer.

FRÈRE LAURENCE

Mais non pas pour en reproduire un autre.

ROMEO

De grâce, ne me fais point de reproche : celle que j'aime me rend faveur pour faveur, amour pour amour. L'autre n'en usait pas ainsi.

FRÈRE LAURENCE

Oh! c'est qu'elle savait trop que ton amour n'était qu'un vain langage , où le cœur n'avait aucune part — Viens, jeune inconstant, viens avec moi. Un motif m'engage à te prêter mon ministère. Peut-être cette alliance sera-t-elle assez heureuse pour réconcilier vos familles , et changer en amitié leur haine invétérée.

Oh! partons. Je presse les instans.

FRÈRE LAURENCE

HMons-nous avec une sage lenteur : trop d'ardeur précipite.

Page 1