‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 160 sur 689 · ACTE II. SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE II. SCENE V

ROMEO

— Que lui diras-tu , nourrice î Tu ne m'écoute»

IA NOl RRICE.

Je lai dirai, seigneur, que vous protestez; et comme je l'entends , c'est parler eu homme bien élevé.

ROMEO

Dis-lui de chercher quelque moyen de venir au monastère cette après-dînéc, et qu'elle sera mariée par le père Laurence dans sa cellule. Voilà pour tes peines.

LA NOURRICE

Non, en vérité, seigneur, je n'accepterai pas une obole.

ROMEO

Allez, allez ; moi , je vous dis que vous l'accepterez.

LA NOURRICE

Cette après-midi, seigneur? Eh bien, elle s'y trouvera.

ROMEO

Et toi , bonne nourrice , attends-nous derrière le mur de l'abbaye : avant une heure mon page t'y rejoindra; et il te portera uni' échelle de corde, qui dans le silence de la nuit me fera monter au comble de mon bonheur. Adieu , sois fidèle, et je reconnaîtrai tes soins. Adieu, recommande-moi à ta maîtresse.

LA NOURRICE

Que le Dieu du ciel vous comble de ses bénédictions ! L n mot , seigneur.

ROMEO

Que me veux-tu , ma chère nourrice î

LA NOLRRICL.

Votre domestique est-il discret? N'avez- vous pas ouï dire que deux personnes peinent garder un secret , quand il n'y en a qu'une qui le sait?

ROMEO

Je te garantis mon page fidèle et franc comme l'acier.

LA NOURRICE

Bien , seigneur. Ma maîtresse est la plus douce créature.... O seigneur, seigneur! lorsqu'elle ne

faisait que commencer à bégayer Oh ! il y a

dans la ville un noble cavalier, un certain Paris, qui voudrait bien en tàter; mais elle, la bonne ame, aimerait autant voir un serpent, oui un serpent , que de le voir. Je me fâche quelquefois contre elle , et je lui dis que Pàris est le plus galant homme ; mais je puis vous l'assurer, quand

je lui dis cela , elle devient aussi blanche qu'un linge (1).

ROMEO

Salue ta maîtresse de ma part.

(Il mn.)

LA NOURRICE

Oui . mille et mille fois. — Pierre!

PIERRE

Me voilà.

LA NOURRICE

Pierre , prends mon év entail , et marche devant.

(lit •.■rteot )

scem: v.

La jardin de CapuIeL I.t™ JULIETTE.

Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé ma nourrice ; elle devait être de retour au bout d'une heure, elle me l'avait promis. Peut-être qu'elle n'a pu le trouver. — Non , ce n'est pas là la raison. Elle est infirme d'une jambe. Les messages de l'amour devraient être portés par les pensées , qui, dit-on , traversent l'espace dix mille fois plus vite que les rayons du soleil ne chassent les ombres des collines. Sans doute c'est pour cela que l'on a donné des ailes à l'Amour, et que l'on attelle à sou char des colombes aux ailes légères. — Déjà le soleil est monté au plus haut point de sa carrière , et depuis neuf jusqu'à douze , il s'est écoulé trois longues heures, et elle n'est pas encore de retour. Ah! si elle avait les aiïertions et la bouillante ardeur de la jeunesse , sa course devancerait le vol de la flèche : un mot de ma part la lancerait près de mon tendre amant , et un mot de mon amant me la renverrait dans un cliud'œil. Maiscesvieitles gens font toujours les un >u r jus ; toujours chagrins, toujours pâles , ils sont d'une lenteur, d'une inertie ! Ce sont des masses de plomb !

( Entre la noqrrioe arec Pierre.)

O joie! la voilà qui revient! O ma chère nourrice, quelles nouvelles? L'as-tu trouvé? Congédie ton domestique.

LA NOURRICE

Pierre, reste à la porte.

(1) Lelourneur a passé ici un peu plus de deux répliques.

ROMEO ET JULIETTE

Eh bien, ma bonne et chère nourrice? — O Dieu , pourquoi cet air triste? Si les nouvelles que tu m'apportes sont fâcheuses, tâches de me les annoncer d'un air serein; si tu en as de bonnes, cet air chagrin en corrompra la douceur.

LA NOURRICE

Je suis excédée : laissez-moi me reposer un mo- Ah! tous mes os sont endoloris :

! j'ai faite!

JULIETTE

Je voudrais que tu eusses mes os, ma jeunesse et moi, les nouvelles que tu sais. Je t'en prie, allons, parie; bonne nourrice, parle.

LA NOURRICE

Eh! quel empressement! Ne pouvez-vous attendre un instant? Ne voyez- vous pas que je suis hors d'haleine?

JULIETTE

Et pourquoi épuiser ce qu'il t'en reste en vaines paroles? Tu perds en excuses bien plus de mots qu'il n'en faut pour me dire ce que tu as à me dire. Tes nouvelles sont-eOes bonnes ou mauvaises? Réponds à cela oui ou non, et après, j'attendrai patiemment les détails ; de grâce , contente-moi ; sont-elles bonnes ou mauvaises ?

LA NOURRICE

Oh, vous avez fait votre choix en idiote! Vous n'entendez rien à choisir un amant! Non, non, Romeo n'est pas l'homme qu'il vous faut! — Je ne connais point de physionomie plus belle; des jambes, on n'en voit point d'aussi bien faites; uue main, un pied , une taille, qui n'ont point leurs pareils. Oh! non, il n'est pas la fleur de la politesse; n'est-ce pas? Mais j'en réponds, il a la douceur d'un agneau. Fort bien , jeune fdle , continuez, servez bien Dieu. — Dites-moi, avez-vous dîné à la maison ?

JULIETTE

Non, non ; mais tout ce que tu me dis là , je le savais auparavant. Que dit-il de notre mariage? que t'en a-t-il dit?

LA NOURRICE

Ah Dieu, qne la tête me fait mal ! La pauvre tête que j'ai! Elle me bat comme si elle allait se fendre en mille pièces ; et puis le dos ; oh ! le dos, le dos ! malédiction ! comment avez-vous le cœur de m'envoyer ainsi chercher la mort dans de pareilles courses?

JULIETTE

En vérité . je suis bien fâchée de te voir tant

souffrir. Chère, chère, chère moi ce que dit mon amant.

LA NOURRICE

Votre amant m'a parlé comme un brave cavalier, poli, obligeant, gracieux et, j'en réponds, plein de vertu. — Où est votre mère ?

JULIETTE

Où est ma mère? Eh bien ma mère est au logis : où veux-tu qu'elle soit? Que tes réponses sont bizarres ! Votre amant a parti en brave cavalier ; où est votre mère

LA NOURRICE

Êtes- vous si pétulante? Fort bien; continuez ; est-ce là le baume que vous mettez sur mes douleurs ? Désormais vous ferez vos messages vousmême.

Pourquoi tant de bruit? Allons, que dit Romeo? LA NOURRICE.

Avez-vous obtenu la permission d'aller à confesse aujourd'hui?

JULIETTE

Oui.

LA NOURRICE

Eh bien, allez à la cellule du frère Laurence : vous y êtes attendue d'un époux qui va vous rendre femme. A présent le sang pétille et vous monte aux joues; chaque mot va les enflammer bien davantage. Allez à l'église ; moi , j'ai affaire d'un autre côté : il me faut aller préparer l'échelle par où votre amant puisse bientôt monter au nid de sa colombe, lorsque la nuit sera venue. C'est moi qui suis l'instrument de peine et de fatigue pour vos plaisirs; mais bientôt, ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais dîner ; rendezvous à la cellule.

JULIETTE

Je vais au comble du bonheur. — Obligeante nourrice, adieu.

(EUei lorteni.)

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