ACTE I, SCÈNE
triompher, dans leurs idées, la faction qu'ils épouscui , et abaisser jusque sous leurs pieds celle qui leur déplaît ! Ils disent que le blé ne manque pas ! . . . Que le sénat mette enfin un terme à sa pitié , et qu'il laisse agir mon épée. J'immolerai ces esclaves par milliers; j'en entasserai, de leurs cadavres, jusqu'à la hauteur de ma lance.
Hais les voila , je crois , calmes et tout a lait persuadés ; et , malgré la fougue de leur témérité , tous les voyez passer devant nous d'un air craintif et confus.— Que dit, je vous prie, l'autre troupe?
MARCIUS
Elle est dispersée. — Je les écraserais. — Ils disaient que la faim les pressait , et ils nous étourdissaient de proverbes : ta faim brise les pierre* ; il faut nourrir son chien; 4e pain est fait pour être mangé ; (es dieux ne font pas croître te btè seulement pour 4es riches. Tels étaient les lambeaux de phrases dans lesquels ils exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répondre. On a reçu leur requête ; la plus étrange requête ! capable de briser de dépit un cœur généreux , et de faire trembler l'autorité la plus affermie I Leur joie a éclaté ; ils faisaient voler leurs bonnets jusqu'aux nues, et poussaient dans les airs les cris d'une allégresse ambitieuse.
MKNEWLS.
Quel était donc l'objet de cette requête?
MARCIUS
D'avoir cinq tribuns pour soutenir leur basse politique, tous de leurs choix. Ils ont nommé Junius Brutus ; Sicinius Yelutus en est un autre ; le reste... m'est inconnu. — C'est un coup mortel |)our le sénat. La populace aurait renversé toutes les maisons de Rome, plutôt que d'obtenir de moi cette victoire. Avec le temps elle usurpera le pouvoir suprême, et formera des projets plus vastes , pour légitimer ses révoltes.
MENENIUS.
Étrange événement !
Allez vous cacher dans vos maisons, vils restes de la sédition.
(Bat* «a mcsiapr.) LE MESSAGER. ' Où est Caîus Marcius?
MARCIUS
Ici. Dcquois'aKil-il?
LE MESSAGER
Les nouvelles sont, seigneur, que les Volsques ont pris ics armes.
MARCIUS
J'en suis charmé. La guerre va purger l'état de ses humeurs superflues. — Voyez; voila les plus respectables de nos sénateurs!
(Entrant Caauulu. Tito» Lutin, étoc d'.strra féuuran; PREMIER SÉNATEUR.
Marcius, ce que vous nous avez annoncé dernièrement était la vérité : Marcius, les Volsques ont pris les armes.
MARCIUS
Ils ont un général , Tullus Aufidius, qui vous embarrassera. J'avoue ma faiblesse, je suis jaloux de sa gloire ; et si je n'étais pas ce que je suis , je ne voudrais être que Tullus.
COMINIUS
Vous avez combattu ensemble.
MARCIUS
Si la moitié de l'univers était en guerre avec l'autre , et qu'il fût de mon parti, je me révolterais pour n'avoir a combattre que lui : c'est un lion dont je suis fier d'être le chasseur.
PREMIER SENATEUR
Brave Marcius, suivez donc Cominius à cette guerre.
COMINIUS
C'est votre promesse.
MARCIUS
Je m'en souviens , et je sais tenir ma parolo . Oui , Titus Lartius , vous me verrez encore chercher la face de Tullus, pour y adresser mes coups. — Quoi ! l'âge vous a-t-il glacé? Reculez-vous?
TITUS
Non, Marcius : appuyé sur une béquille, je combattrais avec l'autre, plutôt que de rester spectateur oisif de cette guerre.
MENENIUS.
Je reconnais Lartfos.
PREMIER SÉNATEUR
Accompaguez-nous au Capitole, ob je sais que nos meilleurs amis nous attendent.
TITUS
Marchez à notre tête; suivez, Cominius; et nous marcherons après vous. Vous méritez bien cet honneur.
comolan.
eOMINIUS.
Noble tartius!
PREMIER SÉNATEUR «ui citoyen*.
Retournez à vos maisons. Retirez-vous.
MARCIUS
Non , laissez-les nous suivre. Les Vokques ont du blé en abondance : conduisons à leurs greniers ces insectes affamés ; ils dévoreront les provisions de nos ennemis. — Mutins dignes de nos respects, votre bravoure se montre à propos : je vous en prie, suivez-nous.
Los (ciuleara mrCcnt; k peuple >e diipenc M disparaît; retttol Sicigiu» «Brolu».)
SICLNIUS.
Fut-il jamais homme aussi superbe que ce Marcius?
BRUTUS
11 ne reconnaît point d'égal.
Quand le peuple nous a choisis pour ses tribuns
BRUTUS
Avez- vous remarqué ses yeux, ses lèvres frémissantes?
sicinius.
Non ; mais quelles railleries amères
Dans sa colère, il insulterait les dieux mêmes.
SICINIUS.
H se moquerait de la lune modeste.
BRUTl'S.
Que cette guerre le dévore! Il est devenu trop vain de sa valeur.
SICINIUS.
Un homme de ce caractère, enflé par les succès, nous dédaigne comme l'ombre sur laquelle il marche en plein midi. Mais je m'étonne qu'avec tant d'arrogance il puisse souffrir d'être commandé par Cominius.
BRUTUS
La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il en est déjà couvert. Or, pour la conserver, ou l'accroître encore, le poste le plus sûr est le second rang. Ses fautes seront toujours sur le compte du général , quand Cominius ferait tout ce qui est possible à l'homme ; et l'aveugle censure s'écriera toujours en le blâmant : « Oh ! si Marcius avait » conduit celte entreprise! »
siennes.
Et si nos armes prospèrent, la prévention publique, qui est entêtée de Marcius , en ravira tout le mérite à Cominius.
BRUTUS
N'en doutez pas : tous les honneurs de Cominius , Marcius les partagera sans qu'il lui en coûte rien ; et toutes les fautes de son général tourneront à sa gloire.
SICINIUS.
Allons écouter le sénat donner ses ordres , et voyons dans quelle forme Marcius va marcher à cette guerre.
BRUTL'S.
Allons !
»orl«it.)
8CÈNK n.
LE MlUT I