‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 211 sur 689 · ACTE II. SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II. SCÈNE I

MENENICS.

Oh ! je sais que tous faites très peu de choses seuls. Vous avez abondance de secours : autrement tos actions seraient vraiment uniques, et ne ressembleraient à rien. Vos talcns sont trop faibles et trop mesquins pour faire beaucoup seuls. — Vous parlez d'orgueil? Ah 1 si tous pouviez tourner les yeux et tous voir par derrière ; si vous pouviez faire de votre personne et de votre ame une exacte revue; si vous le pouviez...

BRl'TUS.

Eh bien! qu'amvcrait-il?

MEMENTOS.

Alors vous verriez deux magistrats sans nu-rite, plus orgueilleux, plusviolens, plus entêtés, plus ' insensés que jamais n'en ait eu Rome.

SiCINIl'S.

Menenius, on vous connaît bien aussi.

UE.NE.MLS.

On me connaît pour un patricien d'humeur joviaLe , qui ne hait pas une bouteille d'excellent vin , sans mélange d'une seule goutte du Tibre ; qui a , dit-on , le défaut d'accueillir trop favorablement les premières plaintes du peuple, de se laisser émouvoir à son plus léger murmure, et de prendre feu pour lui. On peut dire encore qu'il m'arrive plus souvent de voir la croupe noire de la nuit que le front riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis ; et toute ma méchanceté s'exhale en proies. Lorsque je rencontre deux hommes d'étal tels que vous , il m'est impossible de les api>eler des Lycurgues. Si votre entretien me choque , si la liqueur que vous me versez m'affecte désagréablement le palais , mon dégoût et mon humeur éclatent sur mon visage. Augustes tribuns, je ne saurais applaudir à vos discours , quand je vois qu'un àne , doué de la parole, aurait le plus souvent parlé comme vous ; et quoique je supporte ceux qui disent que vous êtes de graves personnages dignes de nos respects , je ne peux m'empêcher de donner un démenti au flatteur qui osera vous dire que vous avez une physionomie heureuse. Si c'est là ce que vous voyez à l'inspection de mon individu, s'cusuit-il qu'on me connaisse bien aussi? Tribuns aveugles dans vos observations malignes, quels défauts avez-vous découverts dans un tel caractère? Vous dites qu'on me connait bien aussi?

brltts.

Allez, allez, nous tous connaissons de reste.

MENENIUS.

Non , tous ne me connaissez pas ; tous ne tous connaissez pas vous-mêmes, vous ne connaissez rien. Votre ambition est avide des saluts et des génuflexions d'une populace indigente ; vous perdez la plus précieuse partie du jour à entendre 1* plaidoyer d'une marchande de citrons avec un marchand d'allumettes, et vous remettez à une seconde audience la décision de ce procès important. Quand vous êtes sur votre tribunal , juge» entre deux parties, si par malheur un léger sentiment de colique vient à tous pincer, vos visages deviennent de vrais masques, vous voilà hors de j vous; et perdant toute patience , vous renvoyez les deux plaideurs plus acharnés l'un contre l'autre, et la cause plus embrouillée; et pour toute décision de votre belle justice, vous les traitez tous deux de fripons. Vous êtes un étrange couple? BRUITS.

Allez, allez ; on sait que vous dites plus de bons mots à table que vous n'ouvrez d'avis utiles au Capitale.

MENENIUS.

Nos prêtres, les ministres de la religion même, perdraient leur gravité devant des objets aussi ridicules que vous ; votre meilleur raisonnement ne vaut pas un poil de votre barbe , qui tout entière ne vaut pas le crin de nos coussins et la bourre de nos selles ; et vous osez dire que Marciusa de l'orgueil! Marcius, qu'on dégraderait, en assurant qu'il vaut tous vos ancêtres ensemble depuis Deucalion. Les plus illustres d'entre eux ne vous ont transmis peut-être , avec leur profession, qu'une infamie héréditaire. Bonsoir, augustes tribuns ; une conversation plus longue avec vous gâterait ma raison. Aveugles chefs d'un vil troupeau de plébéiens, vous me permettrez de prendre congé de vous.

(Entrent Volnamto, Tirgilie et T»!(Srl#.) MENENIUS.

Vous en ce lieu, belles et nobles dames? Oui, Diane, descendue sur la terre % n'y brillerait pas de plus d'attraits et de majesté ; et que cherchent vos pas et vos regards empressés?

VOLl'MME.

Vénérable Menenius , mon fds Marcius approche : par Junon, ne nous retardez pas.

CORIOLAN

MENENIUS.

Ab ! Marcius revient dans sa patrie?

VOLUMNIE.

Oui, noble Mcnenius, et avec le gage du succès le plus éclatant

MENENIUS.

Tu recevras, 0 Jupiter! ma coupe de vin sur tes autels , et reçois déjà mes actions de grâces. Ob ! Marcius revient dans sa patrie?

VOLUMNIE et VIRGJL1E.

Oui , rien de plus vrai

VOLUMNIE.

Voyez : cette lettre est de sa main. Le sénat en a reçu une autre, sa femme une autre, et il y en a une pour vous, je crois, à la maison.

MENENIUS.

Oh ! je vais donner ce soir des fêtes à ébranler les voûtes. Une lettre pour moi t

VIBGILIE.

Oui sûrement, il y a une lettre pour vous; je l'ai vue.

MENENIUS.

Elle m'assure sept ans de santé. Pendant sept ans je me moquerai du médecin. Le plus fameux aphorisme de Galien n'est que charlatanisme en comparaison de cette lettre salutaire , et je n'en fais pas plus de cas que des recettes d'un empirique.— iVest-il point blessé ? Il n'a pas coutume de revenir sans blessures.

Oh! non, non, non!

VOLUMNIE.

Oh! il est blessé: moi, j'en rends grâces aux

MENENIUS.

Et moi aussi, pourvu qu'il ne le soit pas dangereusement. I<es blessures sont la parure qui lui sied. Apporte-t-il dans ses mains le gage d'une nouvelle victoire?

Il est sur son front. Voilà la troisième fois, Menenius, que mon fils revient couronné de la guirlande de chêne.

A-t-il sévèrement châtié Aufidius?

VOLUMNIE.

Titus Lartius écrit qu'ils ont combattu l'un contre l'autre , mais qu'Aufidios a pris la foite.

MENENIUS.

Oh! il était temps, je le lui garantis : s'il eût encore, je n'aurais pas voulu être traité comme lui pour tous les trésors de Corioles. — Le sénat est-il informé de la nouvelle ?

VOLUMNIE.

Allons , chères dames ! — Oui , oui , le sénat a reçu des lettres du général, où il donne à mon fils toute la gloire de cette guerre. Il a, dans cette action, surpassé de moitié l'honneur de ses pit miers exploits.

VALERIE.

Il est vrai qu'on raconte de lui des prodiges.

MENENIUS.

Oui , des prodiges ; et c'est moi qui vous l'assure : tout ce qu'on raconte , il Ta fait.*

VIRGILtE.

Qnc les dieux nous en confirment la vérité I

La vérité! Comment, en doutex-vous?

MENENIUS.

La vérité ? je vous le jure , moi , tous ces prodiges sont vrais. — Où est-D blessé? (Au tribu».) Que les dieux conservent vos augustes personnes ! Marcius revient dans sa patrie! Il a de nouveaux sujets d'avoir de l'orgueil. — Où est-il blessé?

VOLUMNIE.

A l'épaule et au bras gauche. — Là resteront de larges cicatrices qu'il pourra montrer au peupie , quand il demandera la place qui lui est due. — Lorsqu'il chassa Tarquin, il reçut sept blessures.

MENENIUS.

Il en a une sur le cou, et une autre dans la cuisse : je lui en connais neuf.

VOLUMNIE.

Avant celle dernière expédition , il avait déjà reçu vingt-cinq blessures.

MENENIUS.

Il en a donc maintenant vingt-sept, et chaque blessure fut le tombeau d'un ennemi. Entendcxvousles trompettes ?

{ Acclamation» el fanfares.) VOLUMNIE.

Voilà les avant-coureurs de Marcius : il fait marcher devant lui le bruit de la victoire, et derrière lui il laisse les pleurs. La mort, ce sombre fantôme , est assise sur son bras vigoureux : ce

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