ACTE II, SCÈNE III
PREMIER CITOYEN
Vous devez peuser que si nous vous accordons quelque chose, c'est dans l'espoir de gagner avec vous.
CORIOLAN
Fort bien. A quel prix , s'il vous plaît, voulezvous m'accorder le consulat?
PREMIER CITOYEN
A quel prix? Il faut le demander honnêtement. CORIOLAN.
Eh bien ! je le demande honnêtement. Accordez-le-moi , je vous prie. J'ai des blessures à faire voir , que je pourrais vous montrer en particulier. — Eh bien ! vous, donnez-moi votre voix. Que me répondez-vous?
SECOND CITOYEN
Vous l'aurez , brave seigneur.
CORIOLAN
J'y compte. Voilà déjà deux excellentes voix ! J'ai votre aumône ; adieu.
PREMIER CITOYEN
Cette manière de demander est un peu bizarre.
SECOND CITOYEN
Si je ne lui avais pas donné ma voix.... Mais n'importe.
(Il Mrt. — Eatreol d«»i tutret citoyens. )
Je vous prie, s'il dépend de votre suffrage que je devienne consul.... Vous voyez que j'ai pris le costume ordinaire.
PREMIER CITOYEN
Vous avez servi noblement votre patrie, et vous ne l'avez pas servie noblement.
CORIOLAN
Le mot de cette énigme?
PREMIER CITOYEN
Vous avez été le fléau de ses ennemis , et aussi le fléau de ses amis. Mon , vous n'avez pas aimé le peuple.
CORIOLAN
Vous devriez me croire d'autant plus vertueux , que j'ai été moins populaire dans mon amitié pour mon pays ; mais je flatterai le peuple, puisque vous le vouiez , et que c'est là le ton qui lui plaît. Oui, je jurerai que je regarde les plébéiens comme mes frères , pour obtenir d'eux une plus tendre estime; et puisque , dans la sagesse de leur choix , ils préfèrent un salut du bonnet aux vrais sentimens do
mon cœur, je leur donnerai ces signes extérieurs d'amitié qui les gagnent, et je me débarrasserai d'eux par des grimaces ; c'est-à-dire que j'imiterai les mines de certains courtisans du peuple , et que je lui prodiguerai à souhait toutes ces fausses caresses qui agissent sur lui comme un charme. Allons, votre suffrage, je vous en supplie, pour que je puisse devenir consul.
SECOND CITOYEN
Nous espérons trouver en vous notre ami ; et , dans cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon cœur.
Vous avez reçu beaucoup de blessures pour votre pays ?
CORIOLAN
II est inutile de vous apprendre, en vous les montrant, ce que vous savez déjà. Je m'applaudis beaucoup d'avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas vous importuner plus long-temps.
TOUS DEUX
Que les dieux vous comblent de joie! C'est le vœu de notre cœur.
( Os tortent.
CORIOLAN
Combien ces voix me flattent ! Il vaudrait mieux mourir, mourir de misère, que de postuler si bassement la récompense due au mérite. Pourquoi suis-je ici couvert de cette robe odieuse , et réduit à mendier la faveur des derniers des hommes, moi qui n'ai nul besoin d'eux? C'est l'usage : tout ce que l'usage veut de nous , nous devons le faire. Laissez la poussière s'accumuler pendant des années, le temps l'affermit et la rend éternelle. L'erreur, atome dans sa naissance , s'enfle et s'agrandit comme une énorme montagne, qui domine et étouffe la vérité. — Plutôt que de faire ainsi le rôle d'un fou , abandonnons la première place et l'honneur suprême à qui voudra faire l'insensé. Mais je me vois à la moitié de ma tâche : puisque j'ai tant fait, patience , et achevons le reste.
(Eatreol trou citoyen* de plm. )
Voici de nouvelles voix. — Donnez-moi votre voix Pour l'obtenir , j'ai combattu , j'ai veillé dans les camps; pour l'obtenir, j'ai reçu deux douzainesde blessures , et plus. Je me suis trouvé en personne à dix-huit batailles. Pour vos voix , j'ai fait beaucoup de choses, de grandes et de médiocres. Donnez-moi votre voix. Je veux tout de bot» être consul.
r.OIUOLAN.
PREMIER CITOYEN
11 a fait noblement tout ce qu'il a fait , et il n'est pas d'honnête homme dont il ne doive remporter le suffrage.
SECOND CITOYEN
Qu'il soit donc consul; que les dieux le comblent de joie, et le rendent l'ami du peuple !
TOUS
Jmtn, amen. — Que Dieu te conserve, noble consul.
(IU wrtealO
CORIOLAN
Dignes suffrages !
(S» Ira Menemu! me Brûlai et Sleiaio». ) MENENIUS.
Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns vous assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus qu'à vous revêtir des marques de votre nouvelle dignité pour retourner au sénat.
CORIOLAN
Est-ce fini?
SICINIOS.
Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous reçoit , et il est averti de s'assembler pour confirmer votre élection.
CORIOLAN
Où? au sénat?
S1CINIU8.
Là même, Coriolan.
CORIOLAN
Puis-je changer de robe?
SICINIUS.
Vous le pouvez.
CORIOLAN
Je vais le faire sur-le-champ , afin que je puisse me reconnaître moi-même , avant de me montrer au sénat.
MENENIUS.
Je vous accompagnerai. — Venez-vous au sénat? brutus.
Nous demeurons ici pour assembler le peuple. SICINIUS.
Salut à tOUS les deux. (CorioUo «ort.™* Mènent! i.)
Il tient le consulat maintenant ; et si j'en juge par ses yeux , il triomphe dans le fond de son cceur.
BRUTUS
L'orgueil de son ame éclatait sous les humbles vétemens d'un candidat. — Voulez-vous congédier le peuple?
(Rtilrent lei citoyeai. )
SICINIOS.
Eh bien , mes amis, vous avez donc choisi cet homme?
PREMIER CITOYEN
Il a nos voix , seigneur.
BRUTUS
Nous prions les dieux qu'il mérite votre amour.
SECOND CITOYEN
Je le souhaite , tribun ; mais si mes petites remarques étaient dignes d'attenUon , je dirais qu'il a paru se moquer de nous quand il nous a demandé nos voix.
TROISIEME CITOYEN
Rien n'est plus sur : il nous a insultés par ses faux hommages.
PREMIER CITOYEN
Non : c'est son air et son ton. Il ne s'est pas moqué de nous.
SECOND CITOYEN
Pas un de nous , excepté vous, qui ne dise qu'il nous traite avec mépris. Il devait nous montrer, comme preuves de son mérite , les blessures qu'il a reçues pour son pays.
SICINIUS.
Il les a montrées, sans doute?
Non : personne ne les a vues.
TROISIEME CITOYEN
Il a dit qu'il avait des blessures qu'il pourrait montrer en particulier; et dans une posture nonchalante et dédaigneuse, et faisant de la main un geste , il ajoutait : « Tout de bon , je veux être > consul; mais, d'après une vieille coutume, je » ne puis l'être que par votre suffrage. Donnez- » moi donc votre voix. > Et après que noosl'avons donnée , il était ici , je l'ai bien entendu : « Je ■ vous remercie de votre voix , disait-il, je vous » remercie : elles me flattent infiniment , vos voix ! » Vous m'avez donné vos voix ; je n'ai plus affaire » à vous. » — N'était-ce pas là se moquer?
SICINIUS.
Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous en apercevoir? Ou, si vous vous en êtes ajxrçus , pourquoi avez-vous eu , comme des enfans, la simplicité de lui accorder votre suffrage?
BRUTUS
Ne pouviez-vous pas lui dire , comme on vous l'avait recommandé, que, lors même qu'Uétait sans