‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 33 sur 689 · ACTE II, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE III

JAGO

Et moi aussi , heutenaiiL

CASSIO

Soit ; mais avec Totrc permission , pas avant moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne. Que cela finisse : à nos affaires! Pardonnez-nous dos pochés. — Messieurs, songeons à nos péchés. Gardez-vous de penser, messieurs, que je sois ivre; celui-ci est mon enseigne; — voici ma main droite, et voilà ma main gauche. — A présent, je ne suis pas ivre , je puis me tenir et parler assez bien.

TOUS

Parfaitement bien.

CASSIO

Très bien , ne croyez donc pas que je sois ivre.

(llMTL)

MONTANO

Allons, compagnons, à l'esplanade. Qu'on pose les sentinelles.

JAGO

Vous voyez cet officier qui a devancé les autres : c'est un guerrier comparable à César pour combiner un plan de bataille ; mais aussi voyez son vice : c'est la balance de ses vertus, égalité parfaite , comme les nuits et les jours au point de Féquinoxe. Que sa faiblesse est digne de pitié ! Je crains que la confiance qu'Othello place en lui , quelque jour, dans un accès de cette maladie bizarre, n'expose le salut de l'île.

MONTANO

Mais cet accès lui est-il ordinaire?

JAGO

C'est le prélude de toutes ses nuits. Il verra sans fermer l'œil l'aiguille parcourir deux fois le cercle du cadran , si son lit n'est bercé par l'i-

MOSTANO.

Userait à propos d'en avertir le général. Peutêtre ne s'en aperçoit-il pas ; ou son bon naturel ne voit dans Cassio que les vertus qui le frappent, et ferme les yeux sur ses défauts. N'ai-je

{Entre Roderigo.)

JAGO

Quoi! Roderigo, encore ici! Courez donc, de grâce, sur les pas du lieutenant; courez vite.

(Roderigoaorl.)

MONTASO.

Et c'est une chose déplorable que le noble More

hasarde une place aussi importante que celle de son second aux mains d'un homme sujet a cette faiblesse invétérée. Ce serait une action louable d'en informer Othello.

JAGO

Moi! je ne le ferais pas pour cette belle tle de Chypre. J'aime infiniment Cassio, et je donnerais beaucoup pour le guérir de ce v ice. — Quelle est cette rumeur? Écoutons. (On entend de* cris de-

dtci : Au secourt ' au secourt .' )

(Caaaio rentre Pépce k ta main , poartaÏTut Roderigo.)

CASSIO

Toi , coquin ! toi , misérable !

Qu'y a-t-il, lieutenant?

Un citadin me remontrer mon devoir! Je veux le châtier ici , le faire rentrer sous terre.

Me châtier!

CASSIO

Tu murmures, misérable!

MONTANO, retenant Casrio.

Y pensez-vous, bon lieutenant? De grâce, retenez votre main.

CASSIO

Laissez-moi , vous , ou je jure de vous balafrer le visage.

MONTANO

Allez, allez, vous êtes ivTe.

• CASSIO

Ivre!

(IU m battent.) JAGO , ba», à Roderigo.

Esquivez-vous vite, courez à la place et criez

à l'émeute. (Roderigo sort.) - (A Caario.) Quoi! cllfT

lieutenant! — Hélas 1 amis ! — Au secours ! oh ! Lieutenant ! — Digne Montano ! — Camarades ! au secours! — Voilà une belle garde, en vérité!

(La cloche do beffroi *e fait entendre.) Et qui donc SOnnc

le tocsin? Ah! ceci devient sérieux; — il sonne encore. La ville va prendre l'alarme. Fi! fi ! Lieutenant, arrêtez! Vous voulez vous couvrir de honte à jamais.

(Eotre Olbcttu avec aa mite.) OTHELLO.

Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?

MONTANO

Mon sang coule, je suis blessé ; mais je vis encore.

OTHELLO

OTHELLO

Sur votre vie, arrêtez!

JAGO

Ohî arrêtez! Montano, — lieutenant, — officiers, avez-vous perdu tout sentiment de votre devoir et du poste où vous êtes? C'est le général qui vous parle. Arrêtez,' arrêtez, au nom de l'honneur!

OTHELLO

Eh quoi donc? Comment? D'où provient un pareil scandale? Sommes-nous devenus Turcs, pour exercer sur nous-mêmes le carnage que le ciel n'a pas permis aux Ottomans? Par le nom chrétien! mettez fin à cette barbare querelle : celui qui (ait un pas pour assouvir sa rage dévoue sa tête; il meurt sur le moment Qu'on fasse taire cette cloche effrayante : elle épouvante l'île et attente à son repos. Quel est le sujet? Honnête Jago, qui semblez mort de douleur, parlez : quel est l'agresseur? Au nom de votre amitié, je l'exige.

JAGO

Je n'en sais rien. Tous amis il n'y a qu'un instant, dans la salle de garde ; en ce moment mime tous unis comme l'amant et sa jeune fiancée, lorsque, après un festin de famille, ils dénouent la ceinture de leurs hôtes pour les conduire au sommeil; et au même instant, comme si quelque étoile maligne eût soudain renversé leur raison, les épées nues , et, dans un sanglant duel , pointées contre le cœur l'un de l'autre. Je ne puis marquer l'origine de cette rixe fatale , et je voudrais avoir perdu dans une action glorieuse ces jambes qui m'ont conduit ici pour en être le témoin.

OTHELLO

Comment avez-vous pu, Cassio, vous oublier à ce point?

CASSIO

Excusez-moi de grâce : je ne puis parler.

OTHELLO

Digne Montano, la douceur fut toujours votre caractère. On vanta la gravité, la modération de votre jeunesse , et votre nom sort avec éloge de la bouche des sages les plus sévères. Quel motif vous porte à vous dépouiller ainsi de votre réputation, à perdre la haute estime qui suivait votre nom , pour mériter celui de querelleur de nuit? Répondez-moi.

Noble Othello, je suis dangereusement blessé. Tandis que je ménage mes paroles, qui rendent ma douleur plus aiguë, votre officier /ago peut, vous instruire de tout ce que je sais de l'affaire. Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de déplacé ; à moins que ce ne soit un vice de s'aimer soi-même et un crime de nous défendre, quand la violence fond sur nous.

OTHELLO

Par le ciel ! enfin mon sang commence à l'emporter sur le frein de ma raison , et l'indignation qui m'enflamme menace de me gouverner seule. Si j'avance un pas , ou que seulement je lève ce bras , le plus fier d'entre vous disparaîtra sous ma colère. Je veux savoir l'origine de ce honteux désordre; par qui, comment il a commencé; et celui qui en sera prouvé l'auteur, fussions-nous sortis du même sein, enlacés l'un avec l'autre , m'a perdu sans retour. — Quoi! dans une ville de guerre, encore émue, tandis que le cœur du peuple palpite encore de terreur, engager ainsi une querelle domestique et privée , au milieu de la nuit , à la place de garde et de sûreté ! cela est monstrueux. Parlez, Jago : qui a commencé?

MONTANO

Si, par quelque rapport d'amitié, d'emplois, tu altères d'un mot la vérité, tu n'es pas soldat.

JAGO

Ne me pressez pas tant sur le point d'honneur. J'aimerais mieux voir ma langue tranchée dans sa racine que de m'en servir pour nuire à Cassio ; mais je me persuade qu'il ne peut être lésé du récit de la vérité. Voici le fait , général : Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble ; tout à coup est entré un homme criant au secours ; Cassio le suivait, l'épée nue, prêt à exécuter sa menace sanglante. Cet honnête officier, seigneur* court au-devant de Cassio ; il le conjure de s'arrêter ; et moi , je suis les pas du fuyard , qui poussait des cris , craignant , comme il est arrivé , qnc ses clameurs ne jetassent l'effroi dans la ville. Lui , plus leste à la course, échappe à mon dessein. Je revenais à grands pas , entendant de loin le choc et le froissement des épées, et Cassio proférant des sermens. ... Je puis dire n'en avoir jamais entendu sortir de pareils de sa bouche. Dès que je suis rentré , car tout ce mouvement a été court , je les ai trouvés pied contre pied , à l'attaque et à la défense, enfin dans la posture où ils étaient

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