‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 378 sur 689 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Que répond notre seconde fille, notre chère Regan, l'épouse de Cornouailles? Parler.

REGAN.

Je suis formée des mêmes élêmens que ma sœur et je mesure mon prix sur le sien , dans la sincérité de mon cœur. Je trouve qu'elle a défini avec vérité l'amour que je sens pour vous , mon père. Seulement elle n'a pas été assez loin ; car, moi , je me déclare ennemie de tous les plaisirs que peuvent donner la vue , l'ouïe , le goût , l'odorat , les sens les plus précieux ; et je ne trouve ma félicité que dans un sentiment unique, dans le tendre amour que j'ai pour votre altesse.

CORDELIA , ■ p«rt.

Que te rcste-t-il donc, pauvre Cordelia?— Pauvre ? Non ; car je suis sûre que mon cœur sent plus d'amour que ma langue n'a de force pour le vanter.

LEAR

Toi et ta postérité, rerois en dot héréditaire cette vaste portion de notre royaume : elle ne le cède point en étendue, en valeur , en agrément, à celle dont j'ai fait don à Goncril. A présent , ma cadette , toi qui lis éprouver à ton père le dernier transport de joie, mais non pas le moins tendre; toi , dont les vignobles de France et le nectar de la Bourgogne recherchent et ambitionnent les jeunes amours, qu'as-tu à répondre pour recueillir un troisième lot, plus riche encore que celui de tes sœurs? Parle.

cordklia.

Rien, monseigneur.

LEAR

Rien?

CORDELIA

Rien.

LEAR

He rien il ne peut résulter autre chose que rien. Parle de nouveau.

CORDELIA

Malheureuse que je suis, je ne puis élever mon cœur jusque sur mes lèvres. J'aime votre majesté autant que je le dois, ni plus ni moins.

LEAR

Comment, comment, Cordelia? Corrige un peu ta réponse , si tu ne veux ruiner ta fortune

CORDELIA

Mon bon père, vous m'avezdonné le jour, vous m avez nourrie, vous m'avez aimée. En retour, je

vous rends tous les sentimens , tonte la reconnaissance que le devoir m'impose : je vous suis soumise , je vous aime et vous respecte sans réserve* Mais pourquoi mes sœurs ont-elles des époux , si elles disent qu'elles vous aiment de tout leur amour ? Peut-être quand je me marierai , moi , que l'époux dont la main recevra ma foi emportera avec lui la moitié de ma tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs : sûrement, je ne me marierai jamais comme mes sœurs, pour donner à mon père tout mon amour.

LEAR

Mais ton cœur est-il d'accord avec tes paroles?

CORDELIA

Oui , mon bon seigneur.

LEAR

Quoi , si jeune et si peu tendre!

CORDF.LIA.

Si jeune et vraie, monseigneur.

LEAR

A la bonne heure. Eh bien! prends la vérité pour ta dot : car, par les rayons sacrés du soleil , par les sombres mystères d'Hécate et de la nuit , par toutes les influences de ces globes célestes par qui nous continuons ou cessons d'être ! j'abjure ici tous mes sentimens paternels, je romps tous les liens de la nature et du sang ; et je te déclare pour jamais étrangère à mon cœur et à moi. Le Scythe barbare, ou celui qui fait de ses enfans des mets pour gorger sa faim , seront aussi proches de mon sein , l'objet de ma pitié et de mes secours, que toi, qui fus quelque temps ma fille (1).

Mon bon souverain...

LEAR

Taisez-vous , Kent. Ne vous jetez point entre le lion et sa fureur. Je l'ai tendrement aimée; et j'espérais confier le repos de mes vieux jours aux soins de sa tendresse. (A Corieiu.) Sors et disparais de ma présence. — Que le tombeau soit pour moi un asile de paix, comme il est vrai que je retire d'elle en ce moment le cœur d'un père ! — Qu on fasse venir le prince de France, et... MWilon?... Et le duc de Bourgogne. — Vous, Cornouailles, et vous, duc d'Albanie , partagez entre vous le troisième lot , et qu'il soit ajouté à la dot de mes deux filles. Que l'orgueil qu'elle nom

(1) Toute cette phrase a été passée par Lctourncnr.

Lfe ROI LBAR.

' de l'ingénuité lui tienne lieu d'époux. Je tous investis tous deux de ma puissance, de ma souveraineté et de la foule de prérogatives qui suivent la majesté. Nous et cent chevaliers que je me réserve auprès de ma personne , et qui seront entretenus à vos frais, nous vivrons alternativement à vos deux cours, changeant chaque mois de séjour de l'une à l'autre. Je ne retiens pour moi que le nom de roi , et les honneurs qui y sont attachés : l'autorité , les revenus et l'administration de l'empire sont à vous, mes enfans; et pour ratifier ce contrat, prenez ma couronne (il bar don.» m coucou.), et partagez-la entre vous deux.

Auguste Lear, vous que j'ai toujours honoré comme mon roi , toujours aimé comme un père, suivi comme mon maître; vous, que dans mes prières j'ai imploré sans cesse comme mon ange tutélaire...

LEAR

L'arc est bandé et sa corde tendue; évitez le trait.

LE COMTE DE KENT

Qu'il tombe sur moi, quand la pointe devrait s'adresser dans mon cœur! Kent oublie les bienséances quand il voit son roi devenir insensé. — Vieillard, que prétends-tu? espères-tu que la crainte imposera silence au devoir, lorsque je te vois, séduit par de vaines paroles, immoler ta puissance à la flatterie? L'honneur doit la vérité aux rots , quand la majesté tombe dans la démence. Garde ta souveraineté. Répare, par un jugement plus réfléchi , ta monstrueuse imprudence. Je te réponds , sur ma tête , que ta plus jeune fille n'est pas celle qui t'aime le moins: un son de voix timide et modeste n'est pas ordinairement l'écho d'un cœur vide et insensible.

LEAR

Kent, sur ta vie, arrête-toi.

LE COMTE DE KENT

Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un gage consigné pour toi contre tes ennemis ; et je ne craindrai jamais de la perdre quand ta sûreté y sera intéressée.

LEAR

Disparais de ma vue.

Regardes-y mieux , Lear ; souffre devant toi un vrai.

LEAR

Maintenant, par A potion î. .

LE COMTE DE KENT

Maintenant, par Apollon, ô roi, tu jures tes dieux en vain.

..a .ur m» épét.

LEAR

O vassal! Mécréant!

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