SCENE II. zoo LE COMTE DE GLOCESTFR
Quoi ! des épées? des armes? Que veut dire.. ?
LE DUC DE CORNOUAILLES
Sur votre vie, arrêtez.— Si quelqu'un frappe encore, il meurt.— D'où vient cette rixe?
REGAN.
Quoi! les messagers de ma sœur et du roi?
LE DUC DE CORNOUAILLES
Quelle est la cause de votre querelle ■ Tariez.
l'intendant.
Je puis à peine respirer, monseigneur.
LE COMTE DE KENT
Je n'en suis pas étonné : tu as tant exercé ta valeur ! Lâche fripon, la nature te désavoue pour son ouvrage : c'est un tailleur qui t'a fait.
LE DUC DE CORNOUATLLES
Voilà un plaisant drôle : un tailleur faire un homme !
LE COMTE DE KENT
Oui, seigneur, un tailleur; car un tailleur de pierres ou un peintre ne l'auraient jamais si mal tourné, n'eussent -ils mis que deux heures à l'ouvrage.
Mais répondez donc. Comment s'est élevée cette rixe?
l'intendant.
Seigneur, ce vieux coquin , dont j'ai ménage la vie par considération pour sa barbe grise...
LE COMTE DE KENT
Toi, bâtard Z dans l'alphabet (1 ) ; toi, être inutile dans l'espèce humaine ! — Monseigneur, permettez, je veux écraser ce misérable, et hacher ses membres en pièces. — Par considération pour ma barbe grise! toi , bas flatteur?
LE DUC DE CORNOUAILLES
Tais-toi , animal féroce. Oublies-tu le respect que tu dois....
LE COMTE DE KENT
Il est vrai , seigneur; mais la colère a ses privilèges.
(1) Thou whoraon ttd ! thou unnectuary leiter !
Slecvens fait observer que Z est probablement ici un terme de mépris ; attendu que c'est la dernière lettre de l'alphabet anglais, qu'il peut aisément être remplacé par Y S , et qu'il ne se trouve ni dans l'alphabet romain ni dans aucun mot originairement teutonique.
LE ROI LEAR
El quel est le sujet de ta colère !
LE COMTE DE KENT
De voir une épée dans la main d'un homme sans honneur. Ces vils coquins ressemblent aux rats dont nos temples sont infestés : lorsqu'ils ne |>cQvcnt délier les nœuds les plus sacrés, ils les rongent et les déchirent de leur dent sacrilège. Ils flattent les passions rebelles à la raison, qui se soulèvent dans le cœur de leurs maîtres; ils jettent l'aliment à la flamme, et augmentent l'incendie; leur langue variable obéit au caprice du maître , comme la girouette change et tourne au moindre vent. Ils n'ont , comme le chien, d'autre instinct que celui de ramper et de suivre — Que l'enfer te confonde avec ton visage convulsif ! Te moques-tu de mes discours, et me prends-tu pour un insensé? Imbécile oison, si je te tenais dans la plaine de Sarum , je te ferais fuir devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.
LE DUC DE CORNOUAILLES
Eh quoi, as-to perdu la raison, vieux bonhomme?
LE COMTE DE GLOCESTEB
Comment s'est élevée cette querelle? Expliquetoi?
LE COMTE DE KENT
Il n'y a pas plus d'antipathie entre le feu et l'eau, qu'entre moi et ce coquin.
LE DUC DE CORNOUAILLES
Pourquoi l'insultes-tu de ce nom? Quel est son crime ?
Sa figure me déplaît.
LE DUC DE CORNOU AILLES
La mienne , celle du comte et de la duchesse , ne sont peut-être pas plus de ton goût.
LE COMTE DE KENT
Seigneur, je fais profession d'être franc. J'ai vu dans mon temps de meilleures têtes sur d'autres épaules que celles qui sont à présent devant mes yeux.
LE DUC DE CORNOUAILLES
Cet homme est sans doute quelque rustre, qui, loué une fois pour sa brutale ingénuité , a depuis affecté un ton de franchise insolent, et qui nous montre une physionomie que dément l'intérieur. • Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête
homme, un homme franc; il ne sait dire que la vérité. Si elle est bien reçue, tant mieux; si elle déplaît , c'est toujours un homme qui a le mérite d'être vrai. » Oh ! je connais de ces fripons qui , sous cet extérieur de franchise et de bonhomie , cachent une ame plus artificieuse et plus corrompue que vingt courtisans ensemble, I consommés dans l'art de la politesse et de la flatterie.
LE COMTE DE KENT
Seigneur, en bonne foi , dans la pure vérité , sauf le respect que je dois à votre grandeur, dont la présence comme les feux qui couronnent le front rayonnant de Phxrbus....
LE DUC DE CORNOUAILLES
Que veux-tu dire par là ?
C'est pour changer de style , puisque le mien vous déplaît si fort. — Non, je ne suis pas un flatteur; mais celui qui vous a trompé par un discours en apparence plein de franchise, était un franc scélérat; et c'est ce que je ne serai point, dussé-je encourir votre disgrâce.
LE DUC DE CORNOUAILLES
Et en quoi cet homme t'a-t-il offensé?
L'INTENDANT
Jamais en rien. Dernièrement le roi, son maître, interprétant mal ce que je lui disais, s'avisa de me frapper ; cet homme , pour flatter sa colère , se joignit à lui, et me renversa par terre; il m'insulta, se moqua de moi, et s'attira les louanges du prince.— Oh! si le roi n'avait pas été là , certainement je n'aurais pas été vaincu. Kl aujourd'hui, tout fier de ses prouesses, il vient ici tirer l'épée contre moi !
LE COMTE DE KENT
Il n'y a pas un seul de ces poltrons-là qui ne veuille paraître aussi brave qu'Ajax.
LE DL'C DE CORNOUAILLES
Qu'on apporte des ceps. Vieux coquin obstiné, vénérable fanfaron, nous vous apprendrons...
IE COMTE DE KENT
Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas apporter des ceps pour moi. Je sers le roi, et c'est montrer bien peu de respect pour la personne auguste de mon maître , que de mettre avec autant de malice et de hardiesse son en- I voyé dans les ceps.