CHAPITRE IV
J'en reviens maintenant à sa vie dramatique. Son premier emploi, en arrivant à tandres, doit avoir été celui d'acteur. II quitta Stratford sans être accompagné de sa famille, et logea en garni. Le lieu de sa résidence dans la métropole, avant 1596, n'a pas été découvert ; mais à cette époque, et probablement
depuis, il logeait à Southwark, près du Bear Garden (1).
Les assertions de George Chalmers et du docteur Drake , qui prétendent qu'il passait la plus grande partie des années de sa vie a Stratford, même après son émigration, nu
(1) Jardin aux ours.
SLR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSPEARE
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#ont pas concluantes ; bien que Ton ne paisse raisonnablement supposor qu'il ne retourna jamais dans le comté de Warwick, pendant qu'il demeurait à Londres. Au contraire, son retour final dans le lieu de sa naissance in-» dîque qu'il ne s'en était pas séparé par un sentiment de haine. L'on peut se le représenter animé des sentimens si bien décrits par Goldsmith :
I stm had hopea — roy long mations past ,
Hère to relurn and die at borne al lui.
J"e«perais toujours , mes longues tribulations finie* , Revenir ki, el mourir a la fin au logis.
Qu'il ait eu ses tribulations , c'est se borner à dire qu'il était homme. Dans le même temps, nous avons des indications qui montrent qu'il avait assez promptement acquis à Londres une position passablement prospère. Dans l'espace de très peu d'années il était devenu co-propriétairc, pour peu de chose il est vrai, du théâtre dont il faisait partie , et en 1596 il était intéressé pour une très forte part. 11 y a aussi des documens qui prouvent qu'à cette dernière époque c'était un écrivain dramatique populaire, universellement admiré, et déjà honoré du patronage de quelques uns des premiers nobles du pays , parmi lesqueU étaient les lords de Southampton et de Pembroke. H n'y a certainement aucune preuve qu'il ait été l'objet d'une solide protection de la part de la reine Elisabeth ; mais il y a toute raison de supposer qu'elle appréciait hautement son génie. Une autre preuve de la prospérité de ses affaires est contenue dans une lettre que lui adressa , en 1596, Richard Quyney de Stratford, pour le prier de lui prêter trente livres sterling , ce qui à cette époque n'était pas une somme sans importance. Cette épftre était sans aucun doute écrite par le père de Thomas Quyney , qui épousa ensuite la plus jeune fille de notre poète. Le style de la lettre montre que celui qui l'écrivait n'éprouvait aacune crainte d'être refusé.
L'année 1597 a été assignée par M. Malonc I
comme la date à laquelle il acheta l'une des meilleures maisons de Stratford , appelée New Piacc, qu'il répara et augmenta ; mais, d'après ce que dit M. Collier, je penche à croire que cette acquisition eut lieu plus tard. En 1602 , il donna trois cent vingt livres sterling pour cent sept acres de terre qu'il ajouta à sa propriété. îl m'est avis que ces faits et sa résolution évidente de passer le restant de ses Jours dans sa ville natale et avec sa vieille Anne Hathaway ne permettent guère de penser que son cœur ait jamais formé quelque liaison sérieuse à Londres, aux dépens de la foi conjugale.
n est au moins présumable qu'il retourna à Stratford lors des funérailles de Hanmet, son fils unique , en 1596 ; et il est également probable qu'il était présent au mariage de sa fille atnée Susanne, qui , en 1607, devint la femme de John Hall , médecin considéré de Stratford.
C'est à Tannée 1598 que l'on assigne communément le commencement de ses relations d amitié avec Ben Jonson. Rowe rapporte une anecdote pour prouver que leur intimité dut naissance à un acte de bienveillance de la part de Shakspeare à l'égard de Ben , qu'il représente comme étant, à celte époque , totalement inconnu ; mais la vérité de cette anecdote a été complètement démentie par Gifford ; en effet , Ben Jonson , en l'an 1598. devait être aussi connu que Shakspeare. Nous sommes aussi redevables à Gifford de nous avoir montré que les sentimens de Jonson à l'égard de son grand contemporain furent indépendans, honorables et sans aucun mélange d'envie. La seule chose dont il faille s'étonner, c'est que le monde , avec les vers de Ben sur le grand poète devant les yeux , ait été aussi long-temps à mécon*» nattre le fait que l'éditeur de Jonson leur a montré.
Le docteur Drake cite les lettres bodléien net pour prouver qu&Shakspeare avait l'habitude ' de visiter Stratford tous les ans ; et Anthony I Wood nous dit qu'il était accoutumé à se ra-
REMARQUES
f ratehir à l'Auberge de la Couronne , à Oxford, qui était tenue par John Davenant , le père du poète. Anthony représente mistress Davenant comme une femme belle et accomplie, et son mari comme aimant les poètes et admirant fort Shakspeare. En retour Shakspeare fut forcé d'admirer sa femme, et U est certain que Sir William Davenant était le filleul de Shakspeare. L'histoire du jeune Davenant, disant qu'il allait voir son parrain, et auquel on fait observer qu'il ne faut pas prendre le nom de Dieu en vain , est assez vieille pour Joe Miller (1), et n'a pas besoin d'être répétée (2).
Il n'y a aucune preuve que la reine Elisabeth ait jamais pris notre poète sous son patronage, bien qu'elle puisse l'avoir indirectement encouragé ; mais il n'y a presque pas à douter que Jacques I" ne lui ait écrit de sa propre main une lettre amicale , probablement, comme l'insinue le docteur Farmer, par suite du compliment que Shakspeare adressa à la famille des Stuarts , dans sa tragédie de
(1) Tel est le oom de l'éditeur vrai ou supposé d'an recueil de facéties et de calembours fameux en Angleterre , surtout parmi le peuple.
(2) Il est malheureux que cette plaisanterie, qui est pleine de sel , ne puisse se comprendre en français qu'au moyen d'une explication. God-father ( parrain ) se compost das mou God, Dieu, et fathtr, père.
Macbeth. La couronne d'Angleterre était à peine tombée sur la tète de Jacques, qu'il accorda un privilège royal à notre poète et à sa troupe du Globe, les élevant ainsi du rang de serviteurs du lord-chambellan à celui de serviteursdu roi. La charte est datéedu29mail603, et le nom de Shakspeare se trouve le second sur la liste des privilégiés.
Au milieu de sa prospérité de Londres, nous ne devons pas oublier la tradition qui concerne son esprit et son hilarité aux réunions de la Sirène, célèbre taverne de Friday-Street. Là, il y avait un club de joyeux esprits où se rendaient régulièrement Shakspeare, Beau mont, Fletcher, Selden, Cotton, Donne, et plusieurs autres dont les noms , même à cette époque éloignée de la leur, inspirent un sentiment mêlé de vénération et de respect. C'estlà qu'eurent lieu les vifs combats d'esprit entre Shakspeare et Jonson ; et c'est à cet endroit que Beaumont fait allusion dans sa lettre à Ben :
« What thinga hâve vre seen Donc at the Mcnnaid ? beard »ords thaï havc been S© nimble , and so full ofsubtle (lame , As if tbat eyery oue , from wbom tbey came , Had nul bis vrholc vit in a jest. a
Quelles choses avons-nous vn Faire k la Sirène? ( Nous avons ) entendu des mots qui étaient
Si vifs et si pleins d'une flamme subtile
Qu'on eût dit que chacun de ceux dont ifs venaient