‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 5 sur 689 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il est presque certain, comme je l'ai déjà dit, que Shakspeare commença sa carrière d'auteur dramatique par corriger et adapter à la scène des pièces précédemment écrites. Suivant l'opinion des meilleurs Juges, il y a plus d'un drame publié dans les éditions populaires de ses œuvres, auquel il n'aurait eu que peu ou point de part. L'on doit ranger dans cette ca-

tégorie Titxu Andronicus, tragédie qui n'est pas sans mérite ; mais qui est trop révoltante dans son plan général pour que l'on puisse la croire le fruit du génie de Shakspeare. Même indépendamment de ses horreurs, il y a un air dans sa poésie , et un ton dans sa versification qui ne sont point shakspeariens. Certains passages ont un rbythme doux et une

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large et l'effet de l'harmonieux langage qui

Six antres pièces, savoir : The Arraignment §f Paris (le Procès de Paris) (1), The Birth of Mer tin (la Naissance de Merlin), Edward! II , TkeFair Emma (la belle Emma), TheMerry Devii ofEdmonton (le Diable joyeux d'Edmonton) , et Mucedom», se trouvent enregistrées dans les livres des libraires de Londres comme écrites par William Shakspeare; mais c« pièces et quelques autres qui ont été attribuées à notre poète , sont regardées comme supposées, en dépit de la crédulité de Schlegel à ce sujet.

11 existe nne opinion différente sur la pièce de PéricUs, dont Dryden dit que « la propre m a se de Shakspeare porta d'abord son Périrtès ; » et le crédit que Ton peut accorder a cette tradition n'est point affaibli par le fait que Heminge et Condell, les premiers éditeurs dt*s œuvres du poète, omirent Péricièt dans leur édition ; car il se trouve qu'ils omirent aussi Troitus et Creescida, et personne ne doute que cette pièce ne soit de Shakspeare. Rowe dit qu'une partie de ce drame fut certainement écrite par lui. Le docteur Farmer observe que la touche de Shakspeare peut se voir dans la dernière partie de la pièce , et le docteur Percy partage cette opinion.

Steevens prétend que la tragédie fut originairement nommée Pyroctès, d'après le héros de l'Arcadie de Sydney ; le personnage, comme il le remarque avec raison , n'ayant point le moindre rapport avec celui du politique athénien.

Je suis content que nous puissions en toute sûreté de conscience rejeter la première partie de Henri VI de la liste des pièces qui appartiennent réellement à Shakspeare, lorsque je pense à la scène infernale du cinquième acte, la condamnation de Jeanne d'Arc à être brûlée vive.

ri) L'on sait, * n'en pas douter, que cette pièce fut

assigne 4 la fois la seconde et la troisième partie d'ffwir» VI k l'année 1501. Dans l'une et l'autre partie, il y a des du génie de Shakspeare tellement particulièrement dans la seconde partie , que nous devons supposer qu'elles ont été écrites principalement par lui. Toutes deux sont , à n'en pas douter, des remaniemens de pièces plus anciennes ; mais l'on a observé avec raison que les pièces antérieures à notre poète avaient reçu de lui une réparation à fond.

M. Malone donne la même date, 1591, aux deux Gentilshommes de Vérone. Cette pièce nous fait voir que Shakspeare était encore très loin de la maturité de son art ; mais elle nous montre le jeune poète développant son sujet tantôt avec grâce, tantôt avec une gatté bouffonne. Il dénoue , & ce qu'on nous dit, son action précipitamment, et ses personnages deviennent amis d'une façon trop improbable. Un vieux duc, qui a été bizarrement courroucé, devient bizarrement charmé. Un protée d'amoureux, à la vue de sa maîtresse maltraitée, devient pénitent; et, ce qui est encore plus impardonnable, la jeune fille eHemême, qui sous le costume d'un garçon a bravé la mort et le danger pour trouver son amoureux errant, lui pardonne à la vue de son repentir.

L'on pourrait dire quelque chose pour pallier tout cela ; mais que dirons-nous à Launce et à son chien? Est-il probable que même un sot comme Launce eût mis ses pieds dans les ceps pour les puddings que son chien avait volés? ou remué sa léte dans le pilori pour le meurtre des oies que le même chien avait tuées ? — Cependant l'ingrat mâtin ne manque jamais de recommencer la perpétration des | faits que Launce lui reproche si tendrement Même, ce qu'il y a de plus étonnant, cet énorme outrage aux probabilités excite chez nous d'énormes éclats de rire. Quel tyrannique empire exercent ces génies comiques sur la foi de notre imagination ! Us méprisent le mot ntfmc de probabilité. Songez seulement à

iiii REMARQUES

Smollct noua luisant rire au discours invraisemblable de Pipes, adressé au commodore qui est au bas de la cheminée. — « Commodore Trunnion, levez-vouset soyez épissé, ou tenezvous tranquille et allez au diable. » Pensez aussi ù Swift nous amusant avec ses contrastes de descriptions d'hommes hauts de six pouces et de soixante pieds. Comme cela est improbable!

En même temps quelque chose peut être allégué en faveur de l'autre partie de la question. Un sentiment fastidieux de l'improbable serait quelquefois nuisible à la fiction comique. On voit des critiques dramatiques juger les probabilités des incidens d'un drame, comme s'ils pesaient la valeur d'une preuve devant le tribunal de l'Old Bailey. Or, il est certain qu'à cette auguste cour, lorsqu'il s'agit de décider si un prévenu devra être absous, ou condamné au fouet et à la déportation perpétuelle , on tâche de découvrir des probabilités en faveur du doute avec une tendance miséricordieuse. Mais le théâtre n'est pas l'Old Bailey , et , comme nous allons à ce premier endroit pour notre amusement, nous ouvrons notre cœur à tout ce qui peut nous amuser; et nous n'adressons pas nos remerctmens au critique, qui, dans son procès semblable à ceux de l'Old Bailey, voudrait désenchanter notre croyance. L'imagination fait bon marché de sa foi aux incidens, lorsque le poète peut ou toucher nos affections, ou exciter notre rire.

Nous ne devons pas non plus oublier une vérité importante dans le sujet qui nous occupe. Le poète et l'auteur de fictions ( et tout prrand auteur de fictions est poète ) nous donne une image de la vie en grand, et non des probabilités étroites et bornées de la vie de chaque jour. Mais la vie réelle abonde en événemens qui, à moins de savoir qu'ils sont véritablement arrivés , nous paraîtraient bien près de l'impossible. En conséquence, si vous liez les mains au poète, l'empêchant de représenter tout ce qui peut paraître improbable en raisonnant sèchement , vous ferez que sa fie-?

d'être une peinture probable dto

lion

la nature.

Néanmoins nous devons nous rappeler que le drame, même dans la fiction comique, lorsqu'elle ne tombe pas dans la farce, doit observer autant de probabilités qu'il en faut pour captiver l'imagination, et non seulement pour la charmer tout de suite, mais encore pour lui donner un plaisir sobre et pour exciter la réflexion.

Qu'il y ait des limites à cette concession légale d'improbabilités aux auteurs de fictions, c'est ce qui est parfaitement évident ; car, dans sa comédie des Erreur», Shakspeare luimême les dépasse. Là, imitant lesMénechmcs de PI au te, il ne se contente pas de deux frères, qui se ressemblent tellement que même la mère qui les porta ne pourrait pas les distinguer ; mais il faut qu'il ait , dans les esclaves de ceux-ci, un autre couple de jumeaux qui se ressemblent parfaitement. Cependant Shakspeare lui-même n'eut pas le talent de doubler l'intérêt par ce redoublement d'improbabilités.

Si nous passons à la comédie qui suit celleci, savoir, à Peines d'amour perdue* (1592), nous sommes loin de le trouver au zénith de son inspiration , bien que cette pièce soit sillonnée d'éclairs de poésie shakspearienne, et respire encore plus de gatté , si c'est possible, que Us deux Gentilshommes de Vérone.

Le jeune roi de Navarre se retire dans un château de plaisance avec quelques uns de ses courtisans, et il exige d'eux qu'ils fassent vœu d'y étudier la philosophie pendant trois ans, de jeûner un jour de la semaine, de ne faire qu'un seul repas les autres jours, de ne dormir que trois heures par nuit , de ne pas cligner l'œil de la journée, et de ne jamais converser avec aucune femme. L'on fait une loi qui porte que toute personne de ce sexe enchanteur qui viendra à moins d'un mille du palais sera privée de sa langue. Cependant l'on rencontre bientôt un comique obstacle à l'accomplissement de ce vœu sévère. La fille

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du roi de France arrive avec un message de foo père âgé et alité ; et, comme la loi relative a l'amputation de la langue ne pouvait, dans le cas présent, être mise en vigueur ou à l'égard de son altesse ou relativement à sa suite t , l'essaim de belles est logé sous des à une certaine distance du palais, mais noo sous son toit. Le roi de Navarre rend visite à la princesse de France, et devient amoureux d'elle; de même ses courtisans sont charmés par les trois beautés de sa suite. Le vœu des dévots étudians est rompu ; ils se ; à aimer tes jeunes fUUs ftwni (1), et à les emmener chez eux. Le roi et ses courtisans , déguisés en Moscovites , rendent visite aux beautés dans leurs tentes ; mais la princesse leur ordonne de les recevoir masquées , et fait que chacun des amans moscovites s'adresse à une maltresse autre que la sienne. Les dames tournent le dos à lirateurs et refusent de danser avec Cela forme une scène d'un comique ex- Alors le page des Moscovites se séparant de la lettre qu'il avait à réciter dans un discours d'apparat , substitue le root dos à yeux, et les appelle les plus belles femmes qui jamais tournèrent le dos aux hommes (2). Soudain arrive la nouvelle de la mort du père de la princesse ; dès ce moment, les personnages du drame s'abstiennent de faire trop de calembours, et la fille de France, avec une délicatesse que lui commande le décorum , dit au roi de Navarre que tant qu'un an , à partir du présent jour, ne se sera pas écoulé, elle ne peut écouter ses propositions. Ses dames arrêtent agréablement et prudemment, avec leurs amoureux, que leur cour définitive doit être remise à un an. La princesse reste pendant tout le temps sur la scène, sans doute avec les larmes aux yeux pour la perte de son père ; néanmoins elle s'arrête pour entendre léchant joyeux du coucou :

(1) Ijovft Labour'» Lost, act. iv. ic. m. F. M.

(S) La phrase anglaise permet cette substitution. Kn effet , on dit également : 7wrn one's bock ou one's <yts , on somtbody. F. M.

■ O word» of rear, unpleasing to a married ear.» O parole* tic crainle , lii&âgré&b'ct h F oreille d un nuirl .

Dans cette pièce, il y a un manque d'incidens qui l'a empêchée d'être populaire ; les caractères sont esquissés légèrement plutôt qu'avec force, et ils ne sont pas bien distincts. Biron est le héros spirituel des courtisans du roi , comme Rosaline est l'héroïne des dames de la princesse ; mais la pièce entière est une telle lutte d'esprit, que l'on a de la peine à comprendre quels sont ceux que l'auteur avait l'intention de présenter comme les plus spirituels. Dull , à ce qu'il me semble, se montre le personnage le pins sensé de la pièce, lorsqu'il dit qu'il ne comprenait pas le jargon que les autres débitaient. Cependant ce qu'avec Biron et Holorernes personne ne pourrait désirer, c'est que Peines d'amour -perdues, fût oublié.

Richard II nussi bien que Richard Ut, suivant les dates de Malonc, parurent en 1593. La première de ces tragédies est estimable pour le pathétique et pour l'habileté avec laquelle les caractères en sont tracés. L'éloquence qui règne dans ce drame n'est point ternie par une disposition à jouer sur les mots, qui est la faute dont Shakspeare peut le moins se défendre ; mais il est entièrement exempt du mélange de scènes comiques. La marche des incidens y est remarquable et augmente progressivement l'intérêt. Le nôtre est à la fin prévenu contre Richard, et nous souhaitons qu'il arrive du bien au banni Bolingbroke. lie poète n'est pas non plus infidèle à ce dernier personnage; mais il adoucit quelque peu la vérité de l'histoire en décrivant le traitement que le héros de Encastre fit subir au roi détrôné. Cependant Shakspeare, quelque partisan qu'il fût de la maison de tancastre par ses préjugés, nous laisse voir, bien qu'il ne le dise pas directement , que Henri IV, quoique l'héritier de la propriété de son père, n'était pas l'héritier de toutes ses vertus. Le vieux Gaunt est un modèle de loyauté et de justice héroïques; son éloquence sur son lit de mort est prophé-

Uif

REMARQUES

tique ; et nous écoutons avec réitération les prodictions de Gaunt sur ce qui doit arriver à Richard pour son injustice, avec d'autant plus de superstition qu'elles sont colorées de sagacité humaine. Le rôle de l'évêquc de Carlisle, l'intrépide champion de Richard , dans ce drame, ne doit pas non plus être passé sans attirer nos regards. Lorsqu'il fait un appel au parlement pour son malheureux souverain , et qu'il proteste contre laseqtence prononcée durant son absence, pendant que les voleurs ne sont pas condamnés sans être entendus , il dit avec beaucoup d'éloquence :

I ppeak lo subjects , and a suhjecl s peak* , SUrVù vp hjr hearen , ihu» boldly for bit klnp. M'y lord of Hereford h ère , wbon joii call a king. If a prood.lrailor lo proud Hereford'» king ; And if you cromi bisi , tel me propheay Tbe blood of England shall manure Ihe grouod, Peaee snali go sleep wiih Turka and Infideis, etc.

Je parte « des sujets . et c'est un sujet qui parle , Suscité par le ciel , ainsi audacieusemenl pour son roi. M; lord d llerrford ici ' présent ) , que tous appelés roi , Est un traître orgueilleux enrert le roi de l'orgueilleux Hereford ;

Kl si tous le couronnez, laissez-moi prophéiiner

Que le sang anglais cnpraiss<ra la terre,

Stque la paii ira, dormir avec les Turcs cl les Infidèles (0, etc.

Avec de semblables personnages dans la pièce, comme l'héroïque Gaunt et cet intrépide prélat , il est absurde de dire que dans cette tragédie l'intérêt ne roule que sur le rôle de l'infortuné Richard. Sans doute, le roi est d'abord l'objet principal de notre haine ; mais |e poète ramasse toute sa force , vers la fin de la pièce , pour remplir la double tâche de nous faire pleurer à chaudes larmes pour

(i) Kwg Richard II, net. rv, se. i.

Richard et de conserver notre froid respect pour Lança stre. A mesure que Honri Bollnf?— broke arrive à être roi , il cesse de nous intéresser comme homme ; pendant que Richard , alors qu'il est détrôné, devient un homme plus rationnel et plus Intéressant pour nos sympathies. Nous oublions ses erreurs passées quand on jette de la poussière sur sa tête découronnée, et que nul de la populace brutale ne crie : Que Dieu le bénisse! Le poète s'est éloigné de la lettre de l'histoire en plusieurs circonstances , entre autres en représentant la reine, qui ne devait avoir alors que douze ans , comme sa compagne égale en tout. En effet , après la mort de sa première femme, la bonne reine Anne de Bohême, il fut fiancé à la fille du roi de France, qui était dans sa neuvième année. Si Shakspcare s'était donné la peine de s'attacher à la vérité de l'histoire, il est probable qu'il eût tiré des effets de la circonstance même de l'inégalité de leur âge. Richard était un bel homme, et la reine , jeune comme elle l'était k douze ans, pouvait lui être attachée, bien que flarw cée avant qu'elle eût le choix librement. Je doute qu'elle soit jamais venue en Angleterre.

Shakspcare conserve la mémoire d'Henri IV en bonne odeur, en attribuant le meurtre de Richard n à Sir Pierce d'Exton , qu'il fait réprimander parle monarque usurpateur pour son officieuse cruauté ; mais il y a trop de raisons de croire que Henri IV, qui acheta d'une manière infâme l'appui du clergé, en lui permettant de brûler vifs les hérétiques , fut le véritable meurtrier du roi détrôné, et qu'il le

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