‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 411 sur 689 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

sous son oreiller, des cordes sur son siège et du poison dans ses alimens -, il a soufflé la témérité dans son cœur, et lui a fait franchir de hautes barrières monté sur un cheval courant au galop, et poursuivant son ombre qu'il prenait pour un traître. — Dieu garde les cinq sens de nature ! — Tom gèle de froid , oh ! oh ! oh ! oh ! euh ! euh ! — Que le ciel te préserve des ouragans, des astres malins et de tout maléfice.— La charité au pauvre Tom que tourmente le noir démon ! Oh! si je pouvais le tenir ici, si je pouvais le tenir là, et puis encore ici , et puis encore là !

( La teapéu» redouble.)

LEAR

Quoi ! ses filles l'ont-elies réduit à cette extrémité ? N'as-tu pu rien garder? Leur as-tu donné tout?

LE POU

Non, U s'est fort à propos réservé une couverture.

LEAR

Eh bien ! que tous les fléaux que les destins suspendent dans l'air, prêts à fondre sur les crimes des hommes , tombent sur tes filles !

LE COMTE DE KENT

Hé ! seigneur, il n'a pas de filles!

LEAR

Quoi! traître, il n'a pas de filles, dis-tu? Par la mort! rien ne peut aToir réduit ce malheureux à cette profonde misère , que l'ingratitude de ses filles. C'est donc la coutume aujourd'hui que les pères , dépouillés de tout , ne trouvent plus de pitié dans leur propre sang? — Juste châtiment ! c'est notre propre sang aussi qui produit ces filles de pélican (i).

EDGAR

L'esprit était sur la montagne , criant Kotàl fu>tà!

LE FOU

Je crois que cette nuit glacée nous fera tous devenir fous.

EDGAR

Prends garde au malin esprit, obéis à tes pareils, garde ta foi, ne jure point, ne corromps point la femme qui s'est vouée à un autre homme. Ne donne point de vaine parure à ta bien-aimée. Tom géle de froid.

(1) On a dit quo le Jeune pllican suce le sang de s» mère.

LE ROI LEAR

LEAR

Qu'étais-tu?

EDGAR

J'étais un serviteur plein d'orgueil. Je frisais mes cheveux , je portais sur ma tête les gants de ma maîtresse (1) , et je me prêtais à ses ardeurs amoureuses, et commettais l'acte de ténèbres. Je proférais autaut de sermons que de mots, et je me parjurais à la face du ciel patient. Je m'endormais fatigué de débauches , et ne me réveillais que pour m'y livrer encore. Le vin était ma grande passion ; j'aimais le jeu , et je surpassais un satyre en amour. J'avais le cœur faux, l'oreille crédule et h main sanguinaire. J'étais un pourceau pour la gloutonnerie, un renard pour la subtilité, un loup pour la rapacité , un chien atteint de la rage, un lion pour saisir ma proie. Pîc livre point ton pauvre cœur à la femme, crains le doux frémissement de sa robe de soie et de son soulier mignon. Tiens tes pieds éloignés des lieux de débauche , ta main des collerettes (2) , ta plume des registres de l'usurier, et déûc le malin esprit. — Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise aiguë. Elle dit : suum, mun , ah ! non, nenni, Dauphin, mon garçon, garçon, cesse, laisse-lc passer (3).

( L'orage continue. J

Il vaudrait mieux pour toi être dans la tombe que d'être là , les membres nus exposés à ce ciel en courroux. Voilà donc ce qu'est l'homme? Considère-le bien, Lear.— Tu ne dois point de soie aux vers , de laine aux moutons , de parfums à la civette , de fourrure aux bêtes sauvages. — Ah ! il y en a trois ici dont la raison est égarée ; mais toi , tu es la folie même. L'homme qui n'est point accommodé des biens de la fortune n'est qu'un être pauvre , nu , une vraie brute comme toi. Allons , loin de moi , vétemens étrangers à l'homme ; vains de la triste humanité , quittez-moi.

(Il déchira têt habits.)

(1) Pope et Steevens nous apprennent , le premier . que c'était la mode en ce temps-là de porter 1rs gants de sa maîtresse sur le chapeau; le second, que c'était une marque du souvenir d'un ami , ou d'un cartel de son ennemi.

(*) Ptackeli.

(8) U a no notmtf , Dolphin , my boy, boy, sesty ; Ut kim trot bjf.

Refrain d'une vieille ballade anglaise, mêlé de français. Letourncur l'a

LE FOU

Nonde, je te prie, calme-toi : cette nuit ne vaut rien pour nager. Maintenant un peu do feu dans cette plaine déserte ressemblerait bien au cœur d'un vieux débauché , où vit encore une légère étincelle, tandis que le reste du corps est glacé. — Regardez, regardez ; voici un feu follet.

EDGAR

Oh ! c'est le malin esprit FUbbertigibbet ; il commence sa course à l'heure du couvre-feu , et marche jusqu'au premier chant du coq ; il rôde sur la terre , il corrompt les moissons et tounnenie les pauvres créatures, leur trouble la vue et leur donne la cataracte et les convulsions.

Saipt Witbold pire ou rot irais fois la Il rencontra le c auchemar et se s Il lui ordonna de rentrer eo terre ;

Kl lui eu fll jurer sur sa foi.

Kl docampe , sorcière , décampe

LE COMTE DE KENT

Comment se trouve votre grâce?

( Entre le comte de Gtoceiler avec nue torche. LEAR.

Quel est cet homme-là?

Qui est-là? Qui cherchez-vous?

LE COMTE DE GLOC ESTER

Qui êtes-vous, vous-mêmes? Vos noms?

EDGAR

Je suis le pauvre Tom , qui vit de grenouilles, de crapauds , de lézards. Dans la furie qu'inspire à son cœur l'esprit malin , il se repaît d'aliroens odieux , il avale le vieux rat et le chien enterré ; il boit le manteau verdàtre des eaux stagnantes; errant de village en village , partout il est battu , enchaîné , emprisonné : lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à son corps, un cheval entre ses jambes, et une épée à son côté.

Des souris et des rats . et semblable fretin ,

A Tom , depuis sept ans , ont tenu lieu de pain.

Prenez garde à celui qui me suit. — Paix , Smolkin ; paix, esprit.

LE COMTE DE GLOCESTER

Quoi ! voire grâce n'a pas de meilleure nagnie?

Page 1