SCÈNE II
ni règle. Celle qui s'arrache du toit paternel doit nécessairement se flétrir, comme le rameau tranché de l'arbre , et ne peut plus servir qu'à des usages funestes (1).
GONERIL
Insensé, cessez vos vains discours.
LE DUC D'ALBANIE
La sagesse et la bonté paraissent viles à l'ame vile. — Qu'avez-vous fait,tigresses? car vous n'êtes pas des filles. Qu'avez-vous lait, femmes barbares, femmes dénaturées? Vous avez fait perdre la raison à un père , à un bon et respectable vieillard. Comment mon frère a-t-il pu soutenir la vue de votre ingratitude envers ce vieillard , lui qu'il a couvert de ses bienfaits! Ah! si le ciel ne se hâte pas d'envoyer, sous une forme visible , ses ministres sur la terre , pour dompter les cœurs féroces et ingrats , les hommes vont bientôt s'entredévorer comme les monstres de l'Océan.
GONERIL
Homme faible et pusillanime , qui tends la joue au soufflet et la tête aux affronts; qui n'as point d'yeux pour discerner ton honneur et ta honte ; qui ne sais pas qu'il n'y a que les fous qui puissent plaindre un misérable puni de son forfait avant qu'il l'exécute ! Où est ton tambour ? La France déploie librement ses enseignes dans nos champs silencieux. Déjà ton assassin, le casque sur la téte , te provoque par ses menaces; et toi , moraliste insensé , tu t'amuses ici à pousser des exclamations, à crier : Hélas t pourquoi vient-il contre nous ?
LE DUC D'ALBANIE
Va voir ta face , furie. Non , la difformité n'est pas aussi choquante dans les démons qu'elle l'est dans une femme.
GONERIL
O l'insensé l
LE DUC D'ALBANIE
Être déchu de ta nature et transformé en monstre , au nom de la honte, voile tes traits hideux. S'il me convenait de laisser ma main suivre
(1) Allusion à l'nsage qu'on supposait que le* enchanteur* et les sorcière faisaient dans leurs charmes des branches flétries et délaissées. Le poète donne par là à «nie mire que Goneril était prête à rominrltrc un forfait atroce contre nature . et prépare le complot formé avec le bâtard contre la vie de son mari.
Wardumton.
le mouvement du sang qui bouillonne dans mes veines... Mais, toute furie que tu es, la forme d'une femme te sert d'égide.
GONERIL
Vraiment cet homme a retrouvé son courage.
(Entre nnmiiei.) LE MESSAGER.
O mon bon seigneur ! le duc de Cornouailles est mort; il a été tué par un de ses serviteurs , au moment où il allait arracher l'œil qui restait au comte de Glocester.
LE DUC D'ALBANIE
Les yeux de Glocester!
Un serviteur nourri chez lut , saisi d'indignation , a voulu s'opposer à son dessein, et a tourné son épée contre la poitrine de son maître qui s'est élancé sur lui ; la duchesse a secondé son époux , et le malheureux est tombé mort entre eux deux. — Mais le duc avait reçu un coup mortel qui vient de le mettre au tombeau.
LE DUC D'ALBANIE
Ceci montre que vous existez au-dessus de nous, vous juges invisibles , qui vengez si promptement les crimes que l'homme commet sur la terre! — Mais cet infortuné Glocester! Quoi, il a perdu aussi l'autre œil?
LE MESSAGER
Tous les deux, monseigneur. — Cette lettre, madame, exige une prompte réponse; elle est de votre sœur.
GONERIL , h part.
D'un côté, ceci me plaît assez. — Mais ma sœur , une fois veuve , si elle épouse mon Glocester qui maintenant se trouve avec elle, elle peut faire écrouler sur ma tête tout l'édifice que j'ai bâti dans mon imagination. — Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable. — Je vais lire la lettre et y taire réponse.
LE DUC D'ALRANK.
Et où était son Gis, tandis qu'on lui arrachait les yeux?
LE MESSAGER
Il était venu ici avec la duchesse.
LE DUC D'ALBANIE
Mais il n'est pas ici.
Non, seigneur, je viens de le rencontrer comme il s'en retournait.
LE ROI LEAR
LE DUC D'ALBANIE
Connaît-il ce forfait?
LE MESSAGER
Oui , mon bon seigneur ; c'est lai qni a dénoncé le coupable ; et il n'a quitté le château que pour hisser un plus libre cours au supplice de son père.
LE DUC D'AIDANTE.
Glocesler, je vis pour reconnaître rattachement que tu as montré au roi , et pour venger tes yeux. —Viens, ami, viens m'instruire de ce que tu peux savoir de plus.
( II» .orient.)