‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 428 sur 689 · ACTE IV, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE VI

LE COMTE DR GLOCESTER

Quand toutes les lettres seraient autant de soleils, je n'en pourrais pas voir une seule.

EDGAR , h part.

Je ne croirais pas son état sur le récit d'autrui : je le vois de mes yeux , et mon cœur se fend à cette triste vue.

LEAR

Lis donc.

LE COMTE DE GLOCESTER

Comment le puis-jc ? Mes yeux n'y sont plus.

LEAR

Oh , oh ! Vous êtes ici avec moi, et point d'yeux à votre tête, point d'argent dans votre bourse ?— El cependant vous voyez comme le monde va ?

LE COMTE DE GLOCESTER

Je le vois, parce que je le sens.

LEAR

Quoi ! csAu fou ? Un homme peut-il voir sans yeux comment le monde va ? Vois donc avec tes oreilles. Vois là-bas ce juge qui ne fait que rire du crime de ce voleur ; prête l'oreille. La justice est le jeu où l'on change de place et de main : qui est le juge ? qui est te voleur ?— As-tu vu le chien du fermier aboyer après un mendiant?

LE COMTE DE GLOCESTER

Oui, seigneur.

LEAR

Et le mendiant fuir le chien ? Eh bien ! tu as vu l'image sensible de l'autorité : c'est au chien qu'on obéit dans la magistrature. — Prévôt sans pudeur, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi frappes-tu cette fille de joie? Rentre dans ta conscience. N'as- tu pas loi -même commis le crime que tu punis en elle ? C'est l'usurier qui fait pendre le faussaire. Les petits vices paraissent à travers les haillons de la misère ; mais la fourrure et la robe de soie cachent tout. Donne au vice un bouclier d'or, et le glaive de la justice viendra s'y briser sans l'entamer ; mais couvre son bouclier de baillons, un pygmée va le percer avec une faible paille. — Personne, vous dis-je, personne ne fait de mal. Je loi fais grâce. Ami , reçois-la de moi , qui ai le pouvoir de fermer la bouche de {'accusateur. — Prends tes lunettes , et comme un grand politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas. — Allons, allons, vite . vite , ôtezmoi mes bottes. Ferme, ferme : bon.

EDGAR

Comme l'extravagance et le bon sens se trouvent ici mêlés ! Que de raison dans sa folie !

LEAR

Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Oh 1 je te connais bien à présent. Tu te nommes G locester. Eh bien! il faut delà patience. Nous sommes venus dans ce monde en criant ; tu sais bien qu'au premier moment où nous avons commencé à respirer l'air, nous avons poussé des vagissemens. — Je veux te prêcher ; écoute-moi bien.

LE COMTE DE GLOCESTER

O malheureux jour!

LEAR

Lorsque nous naissons , nous pleurons , parce que nous entrons sur ce vaste théâtre de fous. — Voilà un bon chapeau. — Ce serait un beau secret que de ferrer la cavalerie avec de la bourre. Faisons-en l'essai , et quand je tomberai sur ces gendres, alors tue, tue, tue, tue, tue, tue.

(Enlro un gentilhomme «t*c MM toit*.)

LE GENTILHOMME

Oh ! le voilà ! Emparez-vous de lui. — Seigneur, votre chère fille...

LEAR

Quoi! point de secours? Comment, moi, prisonnier? Je suis toujours le fou et le jouet de la fortune. — Traitez-moi bien : je vous paierai une riche rançon. Qu'on me donne des chirurgiens; je suis blessé à la tête.

LE GENTILHOMME

Vous aurez tout.

LEAR

Quoi ! personne qui me seconde? On me laisse à moi seul? Eh quoi, cela rendrait un homme, un homme de sel, capable de se servir de ses yeux comme d'arrosoirs, oui , et d'en abattre la poussière de l'automne.

LE GENTILHOMME

Bon seigneur...

LEAR

Je mourrai bravement comme un époux à la noce.— Eh bien ! quoi , je veux être jovial ; venez, venez , je suis un roi , savez-vous cela, mes maîtres?

Oui , vous êtes roi , et nous sommes tons à vos ordres.

LE ROI LEAR

LEAR

Encore est-ce parler cela. Venez , si vous l'attrapez, ce ne sera qu'à ta course : allons , allons,

*II sort.)

LE GENTILHOMME

Dans le dernier des malheureux , cet état exciterait la plus grande pitié ; dans un roi , il est audessus de toute expression. — O Lear! tu as une fille qui sauve la nature de la malédiction générale que tes deux autres filles ont attirée sur elle. EDGAR.

Salut, honnête seigneur.

LE GENTILHOMME

Salut , que voulez-vous?

Savez-vous quelque nouvelle de la bataille qui se prépare?

LE GENTILHOMME

Des nouvelles certaines; elles sont publiques ; il n'y a personne qui n'en ait oui parler. Vous n'avez donc pas d'oreilles?

Faites-moi le plaisir de me dire si l'armée ennemie est bien éloignée .

LE GENTILHOMME

Non , elle s'avance à grands pas ; nous allons la découvrir tout à l'heure.

EDGAR

Je vous remercie, seigneur.

LE GENTILHOMME

Des motifs puissans arrêtent ici la reine, mais son armée est en marche.

(H tort.)

LE COMTE DE GLOCESTER

Vous seuls , o dieux toujours bienfaisans, vous seuls désormais ôtez-moi le jour que je respire : que je ne sois plus tenté par mon mauvais génie de m'arracher la vie avant l'heure qu'il vous a plu de fixer!

EDGAR

Je vous conjure , 6 mon père î

LE COMTE DE GLOCESTER

Lh bien ! bon seigneur, qui êtes-vous!

EDGAR

Un malheureux que la fortune a dompté à force de revers , et dont le cœur, éprouvé par les maux et présens, est rempli de pitit'* pour ceux

d'autrui. Donnez-moi votre main; je vous conduirai vers quelque asile.

LE COMTE DE GLOCESTER

Mon cœur te remercie : que la bonté et la bénédiction du ciel te récompensent avec usure!

L INTENDANT

Un prix proposé! voici une heureuserencontre. La tête de cet aveugle fut faite, je crois, pour fonder mon élévation. — Malheureux traîu-e ! Pépée qui doit te détruire est levée ; recueille ton ame et sois prompt.

LE COMTE DE GLOCESTER

Que ta main secoorable frappe avec force le coup mortel.

(WgW «'y OPPOM.)

l'intendant.

Et toi , rustre audacieux , pourquoi soutiens-tu un traître public? Loin d'ici; crains que sa société contagieuse ne t'attire le même sort. Quille son bras.

EDGAR (1)

Je ne le veux pas, moi, ou je veux en savoir davantage.

L'INTENDANT

Quitte-le, misérable, ou tu meurs.

EDGAR

Mon gentilhomme, rentrez chez vous, et laissez passer les pauvres gens; n'approchez pas de ce vieillard , où je vais essayer si votre tête est plus dure que ce bâton (2).

Loin d'ici , ordure.

EDGAR

Je vous casserai les dents ; avancez.— Je m'embarrasse fort peu de vos estocades.

(Edg»r le nWTcne.)

l'intendant.

Esclave! tu m'as tué.— Malheureux! prends ma bourse ; si ton intérêt te touche , enterre mou corps, et remets à Edmond , comte de Glocestcr, les letDres que je lui portais ; cherche-le dans l'armée bretonne. — O mort prématurée !

(U.«.rt.)

EDGAR

Oh! je te connais bien , agent officieux d'une

(1) Edgar parle ici avec l'accent cl le paysan.

(2) Lelourneur a fort écoorlé celte réplique.

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